Chapter 13
--Dame, ça se comprend, cette petite, elle me parlait de vous, elle ne voyait rien de mieux au monde et là-dessus on s'entendait. A force d'envier un bonheur pareil au vôtre, elle m'y faisait croire. Et maintenant, plus je vous regarde, plus je doute que vous soyez heureux! Les grands sont ingrats, bien souvent.
--Mais non, la Marquise a toujours été bonne. Malgré cela on ne peut être toute sa vie chez les autres, et puis nous en avions assez d'être loin de vous, dit affectueusement Martine.
--Oh! ma fille! C'est toi qui as eu la bonne idée de revenir! Et moi qui t'accusais de me l'avoir pris pour toujours. Dieu est juste! Il me semblait que j'avais mérité de vous revoir! Enfin! Enfin! Je suis bien heureuse!
Elle haletait; ses enfants furent effrayés. Sur leur conseil elle se mit au lit. A ce moment la tante Laïde Monneau entra sans frapper:
--Eh bien! Eh bien! En voilà une histoire! C'est comme ça qu'on revient sans prévenir le monde! Quand le garçon à Cancri m'a avertie, j'ai tressauté si fort sur ma chaise que ma chaufferette a culbuté. Au bout de sept ans! Revenir comme ça sans crier gare! Au risque de donner le coup de mort à cette pauvre Buguet! Enfin, puisque vous voilà, laissez-moi vous embrasser et vous regarder à mon aise!
La bavarde reprit:
--J'espère que ce n'est pas les mains vides que vous revenez? Vous devez pourtant avoir eu du tourment.... Ça se voit à votre mine.... Enfin! Si votre affaire est faite!
--Tante Laïde, interrompit doucement Martine, nous sommes assez de deux pour compter notre fortune. Là-dessus, laissons dormir la mère.
Elle sortit en affectant de marcher sur la pointe des pieds. Jasmin et Laïde la suivirent.
Dehors une rumeur attira leur attention. Des villageois arrivaient aux nouvelles. Cancri le cordonnier portait sur sa tête frisée et grisonnante un des paquets de Jasmin. Euphémin Gourbillon suivait, le dos courbé sous une manne assez légère: il se déchargea de son fardeau, mais son échine ne se redressa point. Le joyeux dévot avait un nez rouge, les yeux éraillés, les joues bourgeonnées. Il souhaita le bon retour aux Buguet d'un air triste. Nicole Sansonnet vint. A un de ses bras devenus trop courts, elle tenait un panier rond où bâillaient des poissons sortant du vivier. Elle les apportait pour se faire une entrée.
--A Paris on n'en mange pas d'aussi frais, dit-elle. Mais à Bellevue ça doit être un plaisir! On les engraisse bien sûr! Aussi vous devez être difficiles! Mais si vous nous restez il faudra vous réhabituer aux petits poissons et aux petites gens!
--Ce n'est pas pour toi que tu parles, riposta Martine. Tes rotondités font honneur à ta marchandise!
Nicole minauda en serrant les lèvres. Un sale propos de Gourbillon la fit pouffer d'un large rire édenté, qui ouvrit un trou noir dans son visage.
Martine et Jasmin observaient avec tristesse les décrépitudes de leurs anciens voisins.
--Comme on devient!
Pourtant, en ce moment, la curiosité animait le visage de tous ces rustres et faisait luire leurs regards.
Ils étaient venus pleins d'envie. Ils repartirent heureux. Les femmes trouvaient que Martine «en avait rabattu», qu'elle n'était plus aussi fière, que d'ailleurs «il n'y avait pas de quoi», car elle faisait moins envie que pitié avec ses yeux caves et son front soucieux.
--Ils vous ont des airs de chiens fouettés!
--On voit qu'ils en ont gros sur le cœur!
--M'est avis qu'ils sont revenus avec un chétif butin!
--Tout de même, ils sont bien discrets sur la cause de leur départ, affirma une Règneauciel.
--C'était le meilleur moyen de vous clore le bec, tas de pies! répliqua Cancri. A vous entendre jacasser sans rien savoir, on se demande ce que ce serait si vous étiez renseignées!
--Bien dit, savetier! affirma Gourbillon. Là-dessus allons boire à la santé des revenants!
--Tu nous invites, Euphémin? demanda la Sansonnet.
--Après tous vos bavardages, un seau d'eau vaudra mieux pour vous rincer la langue!
Le soir même l'état de la mère Buguet empira.
Martine, qui toute la journée avait nettoyé le logis, sommeillait, la tête entre ses bras étendus sur la table. Au chevet de la malade Jasmin veillait.
Atterré, le jardinier voyait la fièvre empourprer le visage aux pommettes saillantes de la Buguet, brûler ses pauvres mains dont les veines se gonflaient de sang noir. Ses mains, à lui, étaient froides, un peu tremblantes: doucement, il les posa sur le front de sa mère. Elle sourit vaguement sous cette fraîche caresse. Jasmin la renouvela souvent et chaque fois il fut payé d'un regard tendre, en même temps que la vieille murmurait, comme sortant d'un cauchemar:
--Ah! c'est toi! Que je suis heureuse! Je vais dormir encore un peu, tu ne vas pas me quitter?
La nuit se passa ainsi. Martine, avec des simples ramassées en leur saison, fabriquait des tisanes qu'elle sucrait de miel, pour apaiser les quintes de toux devenues plus fréquentes.
A l'aube Jasmin courut à Melun chercher un médecin. Il faisait grand jour lorsque la berline du vieux praticien traversa le village. Elle s'arrêta devant la maison Buguet. Ce fut Laïde Monneau qui ouvrit la porte.
--Hélas! Hélas! s'écria-t-elle en levant les bras, le curé lui serait peut-être plus utile, soit dit sans vous offenser! La pauvre femme ne peut plus rien avaler!
Le médecin alla droit au lit, d'où s'élevait un râle. Il regarda tristement la malade:
--Laissez-la en repos, le temps achève son œuvre.
D'un geste lent de vieux philosophe, il remit son gant de laine qu'il avait ôté en entrant.
--Il n'y a rien à faire, mon pauvre ami, avoua-t-il à Jasmin.
--Rien?
--Rien.
Le médecin partit. Alors des voisins firent irruption dans la maison. Ils s'informèrent de ce qu'il avait ordonné et tous protestèrent.
--Ce n'est pas la peine de l'appeler pour qu'il ne donne pas une recette!
Chacun proposa un remède.
--Une bonne saignée, ça fait revenir de loin, dit la tante Gillot. La sage-femme de Corbeil s'y entend. Elle a la main légère. Son coup de lancette fait moins mal qu'une piqûre d'aiguille. Grâce à elle mon homme n'est que paralysé au lieu d'être mort.
--Quand j'étais grosse de mon petit dernier, surenchérit la femme d'Eustache Chatouillard, qui se trouvait à Boissise chez des parents, elle m'a guérie d'une mauvaise toux qui me tenaillait le ventre jusqu'au tréfond, rien qu'en me bouchonnant avec une poignée d'orties! Ah, dame, il m'en a cuit longtemps, mais je suis arrivée à terme. Sans ce remède, j'avortais, bien sûr!
Laïde Monneau interrompit:
--Bien sûr! Bien sûr! Rien n'est sûr en ce monde, la Chatouillard! En tous cas, c'est pas votre sage-femme qui tirera la Buguet de là. Et si le diable la guette, il est grand temps d'aller chercher le curé, car elle pourrait passer, la pauvre femme!
--J'y cours, dit la Sansonnet.
--On la dirait morte, reprit Laïde.
Martine, toute éplorée, traversa la chambre.
Devant son chagrin le silence se fit. Très vite elle monta l'escalier de sa chambre; là elle déficela un grand panier, le fouilla et y prit un coffret. Elle en retira une chose précieuse, enveloppée d'un mouchoir, puis redescendit l'escalier en courant.
--Du courage, ma bonne, lui dit la femme d'Eustache. Si tu as besoin d'un coup de main pour la remuer, je suis là.
--Merci, répondit Martine, nous sommes déjà trop autour d'elle. Ça mange l'air.
La tante Gillot, penchée sur le lit, observait la mourante:
--Mon Dieu! Vlà son nez qui se pince, on ne l'entend plus respirer! Et le curé qui ne vient pas!
Martine s'approcha de Jasmin. Elle lui remit l'objet qu'elle tenait. C'était un coquet miroir encadré d'écaille que la marquise de Pompadour avait abandonné à la soubrette parce qu'il était fêlé. Le jardinier jeta un regard triste sur la glace brisée, puis, se penchant vers sa mère, qu'il baisa au front, il le lui mit au-dessus des lèvres.
--Vois, Martine, elle respire. Le miroir est terni!
A ce moment le curé entra. Martine et Jasmin soulevèrent la malade sur l'oreiller. Elle soupira:
--A boire!
Une lueur passa dans les yeux de Jasmin. Avec une cuiller, Martine fit prendre à la Buguet deux gorgées d'eau à la fleur d'oranger. La vieille rouvrit les yeux, regarda son fils:
--Ah! J'ai trop dormi! J'ai trop dormi! Donne tes mains!
Mais elle ne tendit pas les siennes. Comme deux chauves-souris abattues qui cherchent l'ombre, elles couraient incertaines sur le drap de grosse toile; elles le saisissaient, le tiraient dans un vague désir d'ensevelissement, qui n'aboutissait pas et renaissait toujours avec la même ardeur impuissante.
--Laissez-nous seuls, dit le curé.
--Non! Qu'ils restent! Ah! J'ai trop dormi, soupira la mourante.
Comme ses paupières étaient closes, Martine et Jasmin s'éloignèrent sur un geste du prêtre.
Quand ils rentrèrent tout le monde les imita.
La Monneau, de son œil sec de vieille poule, suivait toute la cérémonie. A la communion elle dit:
--Pourra-t-elle garder le bon Dieu?
Elle découvrit les pieds pour qu'on y mît les saintes huiles.
La tante Gillot était affolée, ses soupirs gonflaient son épaisse poitrine, ses joues luisaient sous les larmes. Mais elle pleurait plutôt sur elle-même, car elle répétait avec douleur:
--A qui sera-ce le tour maintenant?
La femme d'Eustache, l'air hébété, tenait dans ses bras son dernier-né, qui frappait de ses petits pieds le ventre de sa mère, resté gros. Pendant la prière des agonisants, Laïde, qui en épiait l'effet sur les traits de la moribonde, s'écria tout à coup:
--Elle a passé!
D'une main fébrile, Jasmin présenta le miroir aux lèvres de sa mère: il ne ternit pas. Le jardinier chancela. Le miroir roula sur le sol.
--Heureusement que j'arrive, dit Nicole Sansonnet, qui retint Jasmin dans ses bras. Jetez-lui de l'eau à la figure!
Martine était déjà près de son mari. Elle baisait son visage douloureux, frappait le creux de ses mains; elle tira de sa poche un vieux flacon de sels trouvé dans les rebuts de la Marquise et le lui fit respirer. Jasmin se ranima. Alors Rose Sansonnet lui remit le miroir qu'elle avait ramassé: une nouvelle fente traversant la première faisait une croix dans sa clarté.
--Lequel de vous deux va fermer les yeux à la défunte? demanda Laïde Monneau.
Martine repoussa doucement son mari, voulant lui éviter ce cruel devoir. Elle se pencha sur la Buguet, posa une bouche brûlante sur le front immobile, puis murmura en baissant les paupières de la morte:
--Vous ne verrez plus les méchants!
Elle ajouta:
--Dis-lui adieu, Jasmin, et laissons-la dormir.
Le fils embrassa la mère et, docile, suivit sa femme, qui l'entraîna hors de la chambre funèbre.
--Ce que c'est que de nous! soupira la tante Gillot.
Le curé avait rejoint Jasmin. Il consolait le jardinier:
--Vous reverrez votre mère à la Résurrection. Elle sera comme elle fut au temps de sa pleine jeunesse. Saint Thomas a annoncé que le miracle aurait lieu au crépuscule, au moment où le soleil et la lune seront à l'endroit même où ils furent créés. L'archange saint Michel sonnera de la trompe avec tant de force que les morts l'entendront et les anges gardiens reconstruiront le corps de leurs anciens pupilles.
XV
Tous ces événements avaient anéanti Buguet. Durant l'hiver, Martine vit son mari penché des jours entiers sur les livres de M. de la Quintinye, mais le soir descendait sur la même page que l'aube avait éclairée. Et qu'importait à Buguet les lois de l'horticulture! Il avait planté un paradis et il ne pouvait oublier qu'il en était chassé! Des souvenirs poignants se bousculaient en lui.
Les époux ne parlaient jamais du passé, sentant que des paroles les eussent fait souffrir davantage et que les consolations étaient inutiles.
Mais pour distraire Jasmin, Martine se prit à l'exciter au travail. Emoussant les arbres fruitiers pendant le jour, au soir elle fourbissait les sécateurs, la serpette, l'égoïne, dont la rouille rongeait les lames. Une nuit de gel que la faucille sortait brillante de ses mains, elle dit à Buguet:
--Vois-tu, mon pauvre homme, si tu le veux, nous pouvons aussi nous décrasser de notre misère. Le présent n'est pas pire pour nous que pour les autres. Combien se contenteraient de notre sort? Avec nos économies et l'argent que nous a laissé ta mère nous possédons mille écus sonnants! Et puis, Dieu merci, nous avons nos bras!
Jasmin ne dit mot.
--Hier, reprit Martine, en passant devant le parc du marquis d'Orangis, j'ai vu que ses arbres étaient en aussi piteux état que les nôtres. Va lui offrir tes services, que son père ne dédaignait pas.
--J'irai, promit Jasmin.
Les jours passèrent. Il fallait se décider.
--Après les gels poussent les bourgeons, ce sera trop tard, dit Martine.
Par un clair matin de février Jasmin se présenta à la porte du parc.
Depuis que le vieux marquis avait disparu, son petit-fils habitait le château. Insolent et dur, il affectait de ne pas regarder les villageois. Il exigeait des corvées, donnait des coups de cravache et viola, dit-on, une des filles aux Règneauciel.
Ce fut dans le fond de son parc, où il tirait des pics-verts, que Jasmin, conduit par un domestique, aborda le jeune seigneur. Il lui fit ses offres pour façonner le jardin au goût du jour, tailler les arbres:
--Beaucoup de ceux-ci ont été plantés par mon père. Cet érable a plus de quatre-vingts ans. Mon grand-père l'élagua le premier. Son tronc n'a pas un chancre. On le dirait de marbre.
Buguet passa la main sur l'écorce fine et jaspée.
--Il meurt malheureusement par la cime, continua-t-il. C'est dommage. Il faudrait le rabattre.
Le châtelain, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, arma son arquebuse et, tirant sur l'érable, fracassa une branche.
--Voilà comment je taille mes arbres, railla le gentilhomme. Mais crois-tu, manant, qu'il soit aisé d'entrer chez un d'Orangis? Je t'ai écouté trop longtemps. De qui te recommandes-tu?
--J'ai planté les jardins de Bellevue, sous les ordres de M. de l'Isle, et suis resté près de neuf ans comme jardinier au service de Mme la marquise de Pompadour.
--Et pourquoi la Marquise t'a-t-elle chassé?
--Je l'ignore, répondit Buguet en baissant la tête.
--Va le lui demander et reviens me le dire.
Le marquis rechargea son arme et regarda le jardinier s'éloigner. L'homme marchait le dos courbé, embarrassé de ses bras qui lui semblaient gourds et lâches.
En rentrant Buguet dit à Martine, d'un ton qu'il voulut rendre indifférent:
--Le marquis est un braque qui taille ses arbres à coups d'arquebuse et n'a que faire de mon travail.
Martine exigea des détails. Jasmin ne put s'empêcher de tout lui raconter, rougissant encore de l'affront.
La paysanne eut une révolte.
--Les nobles, s'exclama-t-elle, les nobles, des égoïstes, des sans-cœur, ils nous piétineraient sans vergogne. Nous ne sommes rien pour eux. Ah! qui sait, on se vengera!
Ces mots rappelèrent à Jasmin les murmures de la populace qui avaient monté un jour jusqu'à Bellevue.
--Le peuple a aussi ses méchants, dit-il.
Quelque temps après, Buguet se dirigea vers le château de Courances, espérant y trouver l'emploi d'aide jardinier. Il traversa la Seine, grimpa par Vosves, Perthe, Cély. C'était un froid matin où la rosée semblait de lait sous le ciel bleu. L'hiver pluvieux avait empêché de travailler la terre et avancé la pousse des bourgeons. Toutes les fleurs vivaces perçaient déjà les plates-bandes.
Le concierge de Courances ne reconnut pas Jasmin, tant il avait changé. Buguet dut se nommer. L'homme eut un mouvement de plaisir à revoir une ancienne connaissance. Mais son sourire s'effaça bientôt:
--Tu sais, camarade, les gens de la marquise de Pompadour sont vus ici d'un mauvais œil. J'ai le regret de ne pouvoir te garder plus longtemps.
Il fit un pas pour reconduire Jasmin. Celui-ci insista:
--Je ne suis plus à Bellevue. J'ai repris mon ancien métier de fleuriste avec l'aide de ma femme, et comme autrefois je façonne les jardins, je fais des corvées et j'ai pensé qu'en cette saison on pourrait m'occuper.
--En ce cas, c'est une autre affaire. Viens voir le maître jardinier, un nouveau, pas commode.
Il conduisit Jasmin vers les serres; un homme y donnait des ordres brefs à des jeunes gars occupés à lever les paillassons qui interceptaient le soleil. Buguet lui fit sa demande que le portier appuya en disant:
--Il sait son métier.
--D'où sors-tu? demanda le maître.
--De Bellevue.
--Je n'ai point de place ici pour les gens qui ont servi chez la catin du Roi. Monsieur le comte me chasserait si je t'embauchais!
Pendant quelques secondes Buguet resta hébété, puis les larmes lui montèrent aux yeux et il s'esquiva comme un voleur, évitant le concierge, qui ne le vit pas sortir.
Cette tentative fut la dernière. A partir de ce jour Buguet s'enferma chez lui. Mais l'ivraie qui avait envahi son jardin étouffait aussi son courage. Il ne s'occupa plus guère que des arbres à fruits.
En août un confiseur de Melun vint chercher ses prunes, qui étaient réputées. En septembre il descendit ses poires fines au marché de Corbeil. Le voyage fut dur, car il faisait du vent et les vaguelettes de Seine se brisaient à l'avant de l'embarcation. A Corbeil, Jasmin regarda au loin, avec amertume, les peupliers qui voilaient Étioles, et son cœur se serra. A la fin d'octobre des marchands enlevèrent ses pommes.
Ils avaient un chaland accoté à la rive. Quand il fut plein ils jetèrent de grandes bâches vertes sur les fruits rouges et blonds et descendirent vers Paris.
Jasmin ne retrouvait plus la force de cultiver des fleurs, sauf pour Martine: quelques violettes en mars, puis des jonquilles ou des bassinets, des croix de Jérusalem et quelques géraniums. Ces plantes ornaient les petits théâtres que Jasmin avait raccoutrés et elles suffirent, avec les fleurs des pommiers et des cerisiers au printemps, puis en automne les flammes des sorbiers et des buissons ardents. D'ailleurs Martine ne sortait jamais sans rapporter un bouquet des champs; elle excellait à découvrir les places mystérieuses où poussent les orchidées sauvages, telles que l'ophris, qui croît en juin sur les coteaux exposés au levant.
Les Buguet vivaient solitaires. Les pauvres autant que les seigneurs leur faisaient grise mine.
Seul Vincent Ligouy venait quelquefois travailler au verger. Il chantait, et cela faisait rêver Buguet. L'insensé montrait de la tendresse plein ses yeux, dès qu'il entrait et souvent il embrassait la main du jardinier qu'il avait prise brusquement.
Les autres reprochaient aux époux la mort de la mère Buguet. Laïde Monneau, qui gagnait une figure bouffie sous ses cheveux blancs et marchait comme une canne, s'apitoyait dès qu'elle voyait Martine:
--La pauvre défunte! clamait-elle d'une voix aussi verte que la luzerne. Elle eût vécu encore si on ne l'avait laissée seule! Moi qui veillais sur elle comme si j'avais été sa fille, je la voyais se manger les sangs tous les jours! Elle se minait! Elle se minait!
Quand Jasmin allait porter quelques pauvres chrysanthèmes au cimetière, les gens le dévisageaient avec des yeux sournois.
--Ça l'avance bien à cette heure, la vieille, dit une des Règneauciel. Il fallait lui donner plus de soins pendant sa vie. Les fleurs ne profitent qu'aux abeilles, maintenant qu'elle mange les pissenlits par la racine!
Comme Jasmin ne travaillait plus autant:
--Le fainéant! disait-on. Il a appris chez les grands à passer de grasses journées pendant que sa mère préparait elle-même son pain noir.
A cause du décès de la mère et des objets du ménage qu'ils durent renouveler, les Buguet furent forcés, dès la seconde année de leur retour, d'entamer fortement leurs économies. Les commandes n'arrivant pas, le pécule s'épuisait. Le fleuriste vendit au prieur de Saint-Guenault, à Corbeil, les livres de M. de la Quintinye, et ses gravures de jardins de propreté aux religieuses Augustines qui voulaient créer des parterres près de leur église de Saint-Jean-de-l'Ermitage. Elles employèrent même Buguet durant quelques jours. Il dut orner les autels et se rappela la façon dont Piedfin formait jadis les bouquets destinés au culte. Le talent qu'il montra le fit rappeler pour garnir des églises et les jardins des curés, à Notre-Dame de Corbeil, à Saint-Léonard et à Saint-Jacques.
Mais ces profits ne suffisaient point à rendre à la maison de Buguet sa petite aisance. D'ailleurs, les dîmes, la gabelle, les corvées augmentaient. L'Etat saignait le peuple à fond. Les artisans et les laboureurs se plaignaient.
Un maréchal ferrant, qui venait quelquefois chez Jasmin prendre des feuilles et des fleurs de châtaignier pour guérir les chevaux poussifs, racontait les misères des pauvres et la méchante humeur de ceux qui souffraient:
--Les gens deviennent des bêtes, affirmait-il.
Dans le village on accusait les Buguet:
--Ils ont eu leur part à la galette des rois quand ils étaient à Bellevue.
Deux événements aggravèrent cette hostilité.
On apprit par les laquais du marquis d'Orangis qu'Agathon Piedfin était compromis dans une affaire de beugrerie. Les villageois se rappelèrent qu'il était venu à la noce de Jasmin.
Laïde Monneau accourut:
--Quand je pense que j'ai plumé des volailles avec lui! Mon Dieu! Ce qu'on risque à se frotter comme ça au premier venu! Et puis, de vider des chapons tout seul avec une femme, ça peut leur donner des idées, à ces coquins-là!
Vers le même temps le bruit arriva que Tiennette Lampalaire, dont personne ne recevait plus de nouvelles, avait servi au Roi, dans la maison du Parc aux Cerfs, à Versailles.
--Elle est restée longtemps chez le Roi, avait dit un valet du marquis d'Orangis. Puis, attirée par un racoleur, elle est venue fringuer à Paris et fut bientôt la plus délurée danseuse de guinguette connue au Petit-Chantilly et au Grand-Vainqueur. Puis je la vis rue Pierre-au-Lard, criant aux passants: chit! chit! le soir, par son volet entr'ouvert.
Le village fut bouleversé.
--C'est-il Dieu possible! s'écria la tante Monneau. Evertuez-vous à prêcher d'exemple pour éduquer la jeunesse! C'est pourtant pas les bons conseils qui lui ont manqué! Pour ma part je l'ai mise en garde contre tous les dangers qui guettent une honnête fille à son arrivée dans le grand monde. Et moi qui un jour l'ai caressée d'un revers de main parce qu'elle venait écouter ce que nous nous disions entre femmes, Rose Sansonnet et moi! Ah! faut qu'elle en ait entendu bien d'autres, à Bellevue, pour en arriver là. C'était donc un repaire de paillards et de catins, votre château?
--Pourtant, dit Rose Sansonnet, elle a eu la bonne fortune la plus relevée, puisqu'elle a couché avec le Roi!
--Peuh! c'était pas la peine qu'elle aille au catéchisme pour devenir pareille à la marquise de Pompadour!
Jasmin était atterré:
--Que de calomnies! s'écria-t-il.
Martine, qui en savait plus que son mari, fit un geste vague.
Alors les commères la traitèrent d'entremetteuse.
--On t'a payé cher l'honneur de Tiennette? Martine se sauva. Des enfants lui lançaient des pierres.
A la suite de ces nouvelles, Eloi Règneauciel et plusieurs de ses amis attaquèrent Jasmin un soir, au bord de la Seine. Il allait sans doute être jeté dans le fleuve quand de violents coups de bâton plurent sur la tête des agresseurs. C'était Vincent Ligouy. Il sentait qu'un danger planait sur Jasmin et il veillait.
Vers la fin d'avril 1764, un matin, Laïde Monneau et Nicole Sansonnet passèrent devant la maison de Buguet. Il faisait un joli temps printanier. Les alouettes planaient au-dessus des champs et la Seine était bleue. Les deux paysannes paraissaient solennelles comme le jour de Pâques.
--Elle a crevé, dit Laïde à Jasmin.
--Qui?
--La coquine au Roi.
Le jardinier pâlit.
--Oui, dit Nicole, le 15 de ce mois, dans les petits appartements, à Versailles. On ne parle que de cela au marché de Melun. Elle est enterrée, à ce qu'on m'a dit, au couvent des Capucins. La v'là à son tour dans une boîte, celle qui mit tant de monde au cachot!
--On ne dit pas de quoi elle est morte, reprit Laïde. Des femmes comme celle-là on ne sait pas de quoi ça meurt.
--Allez-vous-en! hurla Buguet.