Chapter 12
Valère écoutait abasourdi. La figure décomposée du marmiton lui fit peur. Il se frottait à Flipotte, ce qui augmenta la rage de Piedfin.
--Cloaques d'infection, lança-t-il aux femmes, puantes bêtes, pots fêlés, serves de Belzébuth, bourbiers d'immondices, avec le fard dont vous frottez vos figures pour attirer les mâles, pareilles à des écrevisses, vous allez à reculons dans la voie du ciel! C'est ce qu'un prédicateur m'a dit!
--Ce prêcheur doit être laid comme toi! interrompit Flipotte.
--Il avait raison de vous honnir, ô vous les viandes pourries que le démon offrit à saint Antoine et sur lesquelles ce saint cracha!
--C'était un bougre de ta sorte!
--Ferme ta bouche, créature, dit Agathon devenu vert, et ne te sers pas pour blasphémer de la langue que Dieu t'accorda pour la prière!
Flipotte se mit à rire:
--Il a une araignée dans sa vieille tonsure.
Elle embrassa Valère d'un air qu'elle essaya de rendre maternel. Alors Agathon vociféra rauque de fureur:
--Débauchées! Que le diable vous perfore!
Martine s'élança vers le drôle, menaçante:
--Que me reproches-tu, enfin?
--Comme toutes les femmes (car elles ont toutes sur leur corps un poil de la Reine de Saba!) tu es une coureuse, une libertine!
Un soufflet interrompit le marmiton.
--Pouah! fit-il en se jetant en arrière. La main d'une femelle!
Il se retira dans sa chambre, se tenant la joue comme s'il avait eu mal aux dents.
Flipotte resta avec Valère:
--Je vais rhabiller cet enfant!
Martine rentra chez elle, reprit sa toilette. Mais les deux femmes n'eussent pas été aussi à l'aise si elles avaient pu voir le défroqué frotter sa joue, la parfumer en marmottant des choses qui n'étaient pas des litanies:
--Par saint Barnabé, je ferai chasser ces impies, ces éhontées! Leur place est chez la Paris, rue de Bagneux, où elles recevront d'abondantes visites et où leur vertu se mesurera au cordon d'Angleterre! Mais leur présence ici est comme l'ombre de Satan! Hors d'ici, les vipères, hors d'ici, les diablesses!
Il se mit un peu de poudre:
--Hé! hé! Doux Jésus! Le nigaud de Jasmin ne se doute point que je connais le fond de son cœur, que je sais qui il aime et ce qui le tourmente! L'homme est faible et stupide. Hé! Hé! Au lieu de laisser son âme s'épanouir à la grâce de Dieu, s'enmouracher d'une marquise, d'une maîtresse de roi! Ce fleuriste est vraiment digne de porter les reliques!
Agathon ricana:
--Et je sais où il cache une signature de Mme de Pompadour sur laquelle il va poser en cachette ses lèvres comme pour narguer les patènes et les baisers de paix! Je sais où il a mis le gant, et un soulier qu'elle perdit en descendant de sa fliguette! Hé! Hé! grâce aux saints du paradis et aux conseils de mon ami Mamert Cornet, j'ouvre son coffret sans clef et je connais la place d'où l'on peut épier ses simagrées. Hé! Hé! je soufflerai le sabbat dans sa vie!
Piedfin roula des yeux troubles:
--Ma conscience est à l'abri! Je ne dois pas souffrir qu'un amoureux de Mme de Pompadour vive à proximité du Roi. Ah! si c'était encore quelque petit-maître, plein de jolies fadeurs! Mais un rustre qui manie la bêche et la serpette! Le Roi a peur des assassins. Sait-on ce que la jalousie peut provoquer et à quel crime se livrera un brutal épris avec pareille frénésie? Jésus, Marie, j'aime mon maître et je sacrifierais ma propre vie pour la sécurité du Roi.
Agathon continua en souriant:
--D'ailleurs Cornet m'a assuré qu'en toute circonstance je pouvais compter sur lui; va donc, Piedfin, va donc!
Le cuisinier sortit de sa chambre, dégringola vers les casseroles, dans lesquelles il se mira en s'ajustant un toquet blanc. Sur la table se trouvaient des andouillettes. Il les compta avec l'allure d'un sacristain qui range des chandelles.
Quelques jours plus tard le défroqué préparait dans la cuisine une liqueur à son usage. A cet effet, il avait cueilli des œillets rouges et en coupait la partie herbeuse. Deux cruches de grès pleines d'eau-de-vie s'alignaient sur un dressoir à côté de lui, avec du sucre royal, de la cannelle fine, du macis, de la coriandre et des clous de girofle.
Buguet vint chercher du vin blanc.
--Ah! te voilà, Piedfin! Tu prépares une chose qui sent bon!
--C'est du rossoli.
--Elle est bonne, ta drogue?
--Le rossoli fortifie le cœur, ranime la mémoire, préserve de la malignité en temps de peste.
Agathon coupait avec vivacité les œillets comme s'il eût ressenti du plaisir à plonger un couteau dans une chair quelconque:
--Assieds-toi, dit-il à Jasmin.
Buguet s'installa. Le défroqué sortit de sa poche un petit calendrier au chiffre de la Pompadour:
--Il est de l'an dernier. Mme de Pompadour le tint plusieurs mois sur sa poitrine. Le veux-tu?
Jasmin saisit le calendrier, puis il hésita:
--Je ne sais pas si je dois l'accepter.
--Oh! les choses qui appartiennent à notre maîtresse sont un peu à nous.
--Pourquoi me fais-tu des cadeaux? Tu as eu avec Martine l'autre jour une querelle qui doit....
--Mince affaire! Histoire de femmes! Colères de femmes!
--Tu les détestes toujours?
--Comme toutes les choses qu'on peut avoir aisément.
--Tu n'es guère aimable!
--Hé! Hé! Les laquais qui prennent le droit le porter la montre d'or, de se poudrer, de courir en chenille comme leur maître, séduisent avec aisance les plus belles filles. Il suffit de bourdonner une chanson d'amour à leur oreille et de les inviter à quelque promenade dans une désobligeante azurée. Ce que ces coquins peuvent faire nous l'accomplirions aisément, sans avoir besoin de nous adoniser la figure et par notre seul esprit. Mais ne parlons pas de cela! J'ai pardonné à Martine. Jésus n'a-t-il point dit: «si l'on te frappe sur une joue, offre l'autre!» Garde le calendrier, et pour te prouver que je ne t'en veux point je vais t'offrir quelques autres objets qui ont appartenu à notre maîtresse. Oh! de petites pertintailles sans valeur, mais elles feront plaisir à Martine.
--Pourquoi me donner tout cela?
--Cela me rappellera l'époque où j'étais au couvent. Nous échangions souvent de minces bagatelles entre frères et cela rendait plus profondes nos liaisons.
--Tu as l'air de t'être plu au monastère. Pourquoi l'as-tu donc quitté?
Comme toujours Piedfin répondit:
--C'est un mystère.
Et yeux baissés, lèvres closes, il prit l'attitude d'un saint François d'Assises qu'il avait vu sculpté en bois et qu'il aimait à imiter.
--Viens! dit-il brusquement.
Ils allèrent dans la chambre de Piedfin. Le lit ressemblait à la couche d'un moine. A la muraille pendaient des rameaux, un bénitier, de petits miroirs, l'image d'un saint Sébastien au torse nu, à l'œil pâmé.
--Voici, dit Agathon.
Il sortit d'un tiroir une boucle de corset:
--Elle a servi trois fois.
Puis ce fut une navette à frivolité, un pot à oille, une houpette, un gland d'argent:
--Ce gland provient du costume de Vestale que portait Mme de Pompadour dans Baucis. C'est trop païen. Je ne veux pas garder cet attirail de diable.
Jasmin prit les riens que lui offrait le cuisinier et les porta au coffret qu'il fermait avec soin et où Martine elle-même ne pouvait jeter le moindre regard. Il baisa tous les objets comme il le faisait d'habitude, il sourit au soulier à talon violet, au gant de chevrotin, et rangea près d'eux les cadeaux de Piedfin. Il ferma la boîte et descendit au parc sans voir Agathon qui, retourné à la cuisine, s'y trouvait seul et dansait en faisant des signes de croix.
Quelques jours après le Roi vint avec Mme de Pompadour. Le ciel d'août dorait les cimes des arbres et au loin les blés. Les moulins tournaient. La Seine était paresseuse et le château de Bellevue semblait prêt à s'endormir parmi ses fleurs et ses statues. Mamert Cornet se trouvait du voyage. Il était costumé en piqueur de cerf et portait des gants de vénerie. Il se mêla aux domestiques. Agathon seul le reconnut.
--Le Roi est triste, dit un cocher qui avait conduit le carrosse du monarque. Dans chaque village il a demandé combien on avait depuis un mois creusé de tombes neuves. Il a peur de mourir.
--Dame, fit Agathon, à chacun son tour d'aller au ciel, au purgatoire ou en enfer! Mais le Roi est-il préoccupé de ces idées?
--Sa Majesté prédit que les mânes de Ravaillac se réveilleraient un jour et qu'elle mourrait comme Henri IV!
--Ceci est grave et il faut qu'on prenne des précautions, reprit Agathon.
--Est-ce que le Roi s'est fait dire l'avenir? demanda quelqu'un.
--C'est notre maîtresse qui va chez la tireuse de cartes avec une verrue postiche et un faux nez, répliqua Flipotte!
On rit. Jasmin sortit. Il alla soigner les bêtes: le sapajou attaché par une chaîne d'acier à sa boule brillante, les perroquets verts et rouges avec lesquels se disputait Valère Loriot, tous les oiseaux rares que Mme de Pompadour fit peindre par Oudry, perchés sur un cerisier. Agathon Piedfin disparut avec Mamert Cornet du côté des goulettes. Ils parlaient mystérieusement et le marmiton désigna de loin au piqueur de cerfs certaines places sur les toits des communs du château.
Trois mois plus tard, vers la fin d'octobre l'intendant des domestiques, Collin, vint trouver Buguet et lui dit d'un air ennuyé:
--J'ai une fâcheuse nouvelle à vous apprendre.
--Laquelle?
--Le Roi vous ordonne de quitter le château avec Martine.
--Quitter le château?
Jasmin devint blême. Ses jambes flageolèrent. Il dut s'appuyer à un orme.
--Oui, dit l'intendant. Et cela dans les deux jours. Sa Majesté s'apprête à venir et elle ne veut plus vous voir ici.
--Mais, s'écria Jasmin, le Roi n'est-il point satisfait de mon zèle?
--Oui!
--Je me lève avant le soleil!
--C'est vrai.
--Que puis-je faire de plus?
--Il ne s'agit pas de cela, murmura l'intendant.
--Ah! si je pouvais sacrifier mes nuits, me passer de sommeil et travailler toujours. Mais depuis que je suis ici je n'ai pas pris le temps d'aller revoir ma mère.
--Mon pauvre ami, ceci importe peu au Roi. Ce que j'ai à vous dire est difficile. Je sais combien vous êtes courageux et bon jardinier. Mais vous avez la tête folle, un caractère léger!
--La tête folle!
--Oui. Il est dans votre chambre un coffret et dans ce coffret, que vous croyez fermé à tous, se trouvent vingt objets que vous aller baiser.
Jasmin sursauta:
--Qui l'a vu?
--Oh! Ne niez pas. Vous avez été dénoncé. A la cour il faut craindre les envieux et se défier de son ombre! Il y a des gens qui savent prendre la couleur des murailles pour épier et qui voient à travers tout. On m'a fait monter sur le toit. Je vous ai vu ouvrir le coffret et je viens de confisquer les objets que vous portiez avec tant de passion à vos lèvres: ce papier paraphé, le soulier, le gant, le pot à oille, j'ai tout reconnu.
Jasmin était atterré.
--Un homme amoureux de votre façon peut, à ce qu'il fût expliqué à la police du Roi, devenir jaloux et dangereux. Le Roi redoute les gens dont il n'est pas sûr.
Buguet se prit la tête dans les mains:
--Ah! hurla-t-il. Quel démon est entré dans ma vie! Mais vous me rendez fou!
L'intendant s'apitoya:
--Oui, c'est bien malheureux.
--Martine se jettera aux pieds de la Marquise!
Elle lui dira la religion que j'ai pour sa personne, et comme je suis inoffensif! Elle lui dira que tout mon bonheur est de tailler ses arbres et faire pousser ses fleurs.
Collin haussa les épaules:
--Martine ne sera point entendue et ne reverra pas Mme la Marquise. Ici on n'enfreint pas les ordres. Ils sont formels. J'ai même mission de veiller à ce que vous ne séjourniez pas dans ce pays ni l'un ni l'autre.
--Malheureux que nous sommes! soupira sourdement Jasmin.
Il s'en fut affolé au fond d'un bosquet et là il pleura longtemps au milieu des feuilles mortes qui tombaient.
--Pauvre garçon! se dit l'intendant. Il n'a pas même demandé en sa candeur le nom du traître.
Au soir, Buguet se retrouva vis-à-vis de Martine, dans sa chambre. Le crépuscule éclairait tout d'une lueur grise. Derrière les arbres mi-dépouillés une barre cuivrée s'allongeait au ciel triste. Des corbeaux qui avaient été picorer dans la plaine de Billancourt regagnaient les bois de Meudon.
--Martine, dit doucement Buguet en retenant avec peine un sanglot.
--Jasmin?
--Sais-tu, Martine, ce qui est arrivé?
--Oui, Jasmin, je le sais. Piedfin est venu me le dire. Il avait l'air navré, le brave garçon!
--Il t'a dit que nous étions chassés?
--Oui.
--Que tu ne pourrais revoir la Marquise?
--Oui.
--Que nous devions nous éloigner tout de suite?
--Oui, Jasmin.
Buguet hésitait. Il jeta son chapeau sur le lit.
--Pauvre Martine, murmura-t-il.
Il embrassa sa femme sur la joue, et la pressa sur son cœur.
--Mon pauvre Jasmin, répliqua la soubrette.
Jasmin regarda par la lucarne le jardin désert où la nuit commençait à descendre. Le fleuriste poussait de profonds soupirs. Il s'approcha de sa femme et d'une voix tremblante:
--Tu sais pourquoi?
Martine baissa les yeux et murmura:
--Je le sais.
--Dieu!
--Oui, Piedfin me l'a rapporté. Mais ne crains rien. Il m'a affirmé que lui seul le savait parmi les gens, par un hasard divin, a-t-il ajouté.
--Alors pourquoi t'avoir fait cette peine, c'est lâche! Mais toi! O Martine, Martine, tu dois me maudire!
--Non, Jasmin.
--Et tu ne me chasses pas, toi aussi!
--Je voudrais te reprendre entièrement, au contraire!
--Martine!
--Il y a longtemps que je savais tout.
--Tu dis?
--Depuis le premier jour, celui des vendanges, après la rencontre dans la forêt de Sénart, j'ai deviné qu'elle t'avait pris.
--Ah! Ce n'est pas possible!
--Oui, Jasmin.
Buguet avait le vertige comme si un abîme s'était creusé sous ses pieds.
--Et tu voulus de moi? s'écria-t-il.
--Je t'aimais tant! dit Martine doucement.
XIV
Le départ, deux jours après, fut des plus tristes. Le petit château, dans la lumière d'hiver, parut à Jasmin pâle comme le visage d'un mort. Le parc était en deuil, des corbeaux vinrent du bois de Boulogne battant des ailes vers Grenelle. A côté de Martine, Flipotte s'essuyait les yeux. Valère embrassa dix fois les époux. Les aides jardiniers se montrèrent navrés. Mais personne n'osait trop parler. On ne savait au juste pourquoi les Buguet partaient et nul ne voulait se compromettre. Agathon Piedfin fut le dernier de la maison que Jasmin aperçut. Le marmiton s'écria:
--Je prierai pour vous!
La barque, chargée de mannes, se détacha de la rive et bientôt Bellevue disparut dans le brouillard. Il sembla à Jasmin qu'on lui volait un morceau de lui-même, qu'une part de sa vie s'évanouissait et que plus jamais le soleil ne transpercerait les lourds nuages qui encombraient le ciel.
L'eau clapota à l'avant du bateau. Dans la campagne de Billancourt les labourés bruns s'estompaient derrière les buées. Chaillot montra à gauche ses villas trempées par les pluies, puis ce fut à droite, au fond de l'esplanade, l'hôtel des Invalides, solitaire dans la vaste plaine de Grenelle, avec la majestueuse façade de Mansard et le dôme à lanterne où l'or luttait avec la tristesse embrumée du ciel. Vis-à-vis, sur l'autre rive, autour d'un tapis de gazon, le Cours-la-Reine arrondissait en un cirque des rangées d'arbres où l'humidité noyait les dernières feuilles.
La barque s'arrêta au Pont-Royal. Jasmin et sa femme en descendirent et allèrent rue du Pot-de-Fer, chez un éperonnier avec lequel ils avaient lié des relations d'amitié à Bellevue, où il vendait aux piqueurs et aux gardes. Ils tombèrent au milieu d'une petite fête. La femme de l'éperonnier venait d'accoucher et les voisins accouraient avaler le coup de vin à la santé du poupon. Un potier d'étain était parrain et les parents avaient pris une perruquière pour marraine.
--Ainsi l'on pourra dire qu'il est né coiffé, fit le père.
Les Buguet furent reçus avec joie.
--Vous allez voir le petit! s'écria l'éperonnier. Il pèse déjà six livres! Une rôtisseuse de la famille nous offre une dinde qui pèse deux fois son poids pour le dîner de baptême! Vous la mangerez avec nous. Et nous irons, une fois n'est pas coutume, prendre des huîtres chez l'écaillière!
Jasmin soupira:
--Mon bon ami, nous partageons votre bonheur. Mais vraiment nous serions des trouble-fête! Nous partons demain avant l'aurore pour Boissise la Bertrand!
--Pour Boissise! Votre mère est malade?
--Nous ne sommes plus chez la marquise de Pompadour, dit Buguet.
--Vous n'êtes plus chez la Marquise!
L'artisan leva les bras au ciel.
--Je ne m'explique pas notre départ, raconta Buguet. On a rapporté je ne sais quoi à mon sujet et on m'a congédié sans vouloir m'entendre.
--Vraiment!
La révélation de Jasmin avait chassé le sourire de son hôte. Il bredouilla:
--Vous étiez heureux là. Et il n'y a pas moyen de rentrer?
--Oh! non! sanglota Martine.
--Diable!
L'éperonnier prit une bouteille.
--Mais cela ne nous empêchera point de boire à mon enfant. Il a nom Nicolas-Daniel.
Le Parisien remplit les verres.
--A la santé de Nicolas-Daniel!
On but. Alors l'artisan, qui avait l'air embarrassé depuis l'aveu de Jasmin, déclara:
--C'est vraiment fâcheux que vous soyez arrivés aujourd'hui. La sage-femme loge dans la chambre qui vous était destinée et la maison est pleine.
Buguet fut gêné:
--Oh! nous ne voudrions pas être importuns.
--En d'autres circonstances, nous vous recevrions comme des frères, affirma l'éperonnier. Mais aujourd'hui! Vous voyez ce que je suis occupé et ma femme est au lit!
--Nous nous en irons!
--Ah! pas sans avoir vu Nicolas-Daniel, protesta le jeune père.
Il alla prendre le nouveau-né, l'apporta vagissant, roulé dans une tavayolle:
--Il rit déjà!
Les Buguet regardaient le petit être rougeaud, aux chairs plissées, au nez épaté, qui crispait les poings dans la mousseline.
--Est-il joli! murmura Martine.
--On a dit qu'il me ressemblait, répliqua l'éperonnier.
Les Buguet allèrent loger dans une petite auberge dont le patron était de leur pays. Là ils n'avouèrent plus qu'ils avaient été chassés de Bellevue. Mais l'hôte, enflammé par quelques «topettes de sacré chien», parla de la favorite:
--Ici on l'appelle la coquine au Roi. Sa mère est morte de la vérole et voici l'épitaphe qu'on fit à cette maquerelle:
Ci-gît qui, sortant d'un fumier Pour faire une fortune entière, Vendit son honneur au fermier Et sa fille au propriétaire.
Jasmin souffrait.
--Des contes, dit-il. Il y a des gens méchants.
Mais l'aubergiste insistait:
--Vous verrez, Buguet, le peuple se révoltera. La Marquise dilapide les fonds du pays à des futilités. Elle fait tournevirer de jolies filles par d'ignobles valets pour les fournir au Roi dans une petite maison bâtie sur l'ancien Parc aux Cerfs de Versailles. Elle compromet de toutes façons le Bien-Aimé, qui n'ose plus venir à Paris et donne ses fêtes à Versailles, à Bellevue, à Crécy, à Fontainebleau! Eh! Cela finira mal! Vous vivez au milieu des grandeurs, vous, mais dans ces affaires-là c'est l'opinion des poissardes, des charbonniers, des blanchisseuses, qui importe! Ah! Buguet, vous verrez un jour tout ce qui sortira des halles, des ateliers, des greniers et des caves pour s'en prendre aux rois et à leur sacrée bande! J'ai senti ça, moi, aux émeutes de mai. Et depuis lors cela bout toujours, dans le fond de la grande marmite!
--Peuh! vous écoutez trop les gens qui croient à tout et vous vous faites des idées noires!
--Des idées noires! Avez-vous vu déjà le peuple furieux? Non! Ah! Moi, j'ai frôlé des gaillards qui faisaient rage dans les rues et qui parlaient d'élever des barricades et de porter sur des piques les têtes des nobles!
--Vraiment!
--Ah! oui! C'était des crève-de-faim et des va-nus-pieds! Que voulez-vous, quand l'estomac crie et que les pieds saignent!
--Ils feraient un jour des choses pareilles?
--Ma foi, j'en ai bien peur!
Jasmin pâlit. Il vit une tête exsangue, terrible, le col rouge, au-dessus d'une canaille noire que dominaient des poings crispés.
--Pourvu que cela n'arrive pas, se dit-il. Malgré tout j'en mourrais aussi.
Le lendemain, au lever du soleil, Jasmin et Martine naviguaient dans le coche d'eau au long de la plaine de Juvisy. L'aube blafarde éclaira le chemin de halage, où pataugeaient les chevaux.
Sept ans auparavant, Jasmin, par une matinée de juin, avait voyagé là, plein d'espoir. Aujourd'hui il remontait la Seine l'âme navrée. Le rêve était brisé, les illusions étaient mortes, l'enchantement s'était évanoui. Il lui restait au cœur une blessure profonde qui lui fit bien mal lorsque le coche, ayant dépassé Champrosay, arriva en vue d'Étioles. Martine se cachait au fond de la cabine, n'osait regarder son mari. Jasmin poussa un grand soupir.
--Plus jamais! Plus jamais! dit-il en serrant les poings.
Cela pesait sur sa poitrine comme un poids de fer. En ce moment il crut que sa vie était terminée.
Corbeil apparut sous une averse. Le pont s'allongeait sans personne au dos de ses arches. Bientôt, à un tournant du fleuve, Jasmin aperçut dans le gris les coteaux du Coudray, avec l'endroit appelé la Demi-Lune, où les abbés de Mennecy avaient fait bâtir une sorte de donjon.
--Nous approchons de Boissise, pensa-t-il.
Et il se demanda ce qui l'attendait après une aussi longue absence. Une angoisse le saisit. Il lui sembla que le coche n'avançait plus. Déjà à Corbeil il avait prié un cavalier de sa connaissance qui regagnait Melun par la rive d'annoncer l'arrivée.
Le bateau doubla la tannerie de l'oncle Gillot. Tout était fermé. Puis ce fut Saint-Port, Saint-Assise. Vis-à-vis de Boissise-la-Bertrand, une barque stationnait au milieu du courant.
Un jeune homme s'y trouvait. Jasmin ne le reconnut pas d'abord. Puis, l'ayant dévisagé, il s'écria:
--Eloi Règneauciel!
C'était le premier amoureux d'Etiennette Lampalaire. Il venait aux nouvelles.
--Bonjour, Jasmin! Bonjour, Martine! disait-il en recevant les paquets qu'on lui passait du coche.
--Comment! c'est toi, petit? dit Martine. Comme ça te va de vieillir, ajouta-t-elle en sautant dans la barque.
--La mère Buguet n'est pas malade? demanda Jasmin anxieux, en s'installant au milieu des bagages.
--Malade, non. Mais l'âge lui pèse. Vous aurez peine à la reconnaître. J'aime mieux vous prévenir pour que vous n'ayez pas l'air de la trouver changée, ça lui ferait de la peine, et elle en a eu tout son saoul depuis que vous êtes partis.
Jasmin retint un sanglot.
--Passe-moi les rames, ça ira plus vite!
Chaque fois qu'il se penchait, d'un grand bond la barque se rapprochait de la rive.
Comme Martine ignorant le sort de Tiennette ne pouvait répondre aux questions du garçon, tous se taisaient lorsque la pointe de l'embarcation s'enfonça dans les joncs de la berge.
Sans se retourner, Jasmin escalada la rive, suivi de Martine qui avait confié son butin au passeur. Ils allaient sans rien voir que la maison: elle était presque méconnaissable avec ses volets clos, le pignon humide et le marronnier qui avait grandi, mal taillé, et s'emportait à la cime.
La mère Buguet apparut à la porte. D'une main elle s'appuyait sur un bâton, de l'autre elle se tenait au chambranle. De loin on lui voyait le front assombri, les orbites embrumées de tristesse, les joues pâles, d'une pâleur un peu verte, le dos voûté. Jasmin s'élança, franchit le jardinet, enfonçant dans la pourriture des feuilles mortes. La vieille pour lui tendre les bras s'accota au mur. Elle pleurait.
--Ne pleurez pas! Ne pleurez pas! supplia Jasmin. C'est pour toujours que nous revenons.
--Laisse, laisse, petit, ça fait du bien.
Une quinte de toux secoua la vieille. Quand elle fut calmée, elle s'assit, s'informa: étaient-ils contents? Pour elle il ne fallait pas abandonner leur place. Et tous ces beaux jardins que Jasmin avait faits là-bas? Ce devait être magnifique! Par contraste le sien allait bien le dégoûter! Tant qu'elle avait eu la force, elle l'avait entretenu, mais depuis deux ans, oui! c'était juste au départ de Tiennette que ça l'avait prise, comme une grande fatigue, l'ennui de vivre.