Le jardinier d'amour

Part 4

Chapter 41,108 wordsPublic domain

Et soudain, dans une harmonie sans paroles, un souvenir confus s’éveille et la bête regarde le visage de l’homme avec une tendre confiance et l’homme abaisse ses yeux vers la bête avec une tendresse amusée.

Il semble que les deux amis se rencontrent masqués et se reconnaissent vaguement sous le déguisement.

LXXX

D’un regard de vos yeux, belle femme, vous pourriez piller le trésor des chants jaillis de la harpe des poëtes.

Mais vous n’avez pas d’oreille pour leurs louanges; c’est pourquoi je viens vous louer.

Vous pourriez tenir humiliées à vos pieds les têtes les plus fières du monde.

Mais, parmi vos adorateurs, les ignorés de la gloire sont vos préférés; c’est pourquoi je vous adore.

La perfection de vos bras ajouterait à la splendeur royale, si vous y touchiez.

Mais vous les employez à épousseter et à tenir propre votre humble demeure; c’est pourquoi je suis rempli de respect pour vous.

LXXXI

Mort, ô ma Mort, pourquoi chuchotes-tu si bas à mes oreilles?

* * * * *

Quand, vers le soir, les fleurs se flétrissent et que le bétail revient à l’étable, sournoisement tu viens, à mes côtés, prononcer des paroles que je ne comprends pas.

Espères-tu ainsi, me courtiser et me conquérir? m’endormir, dans un murmure, sous l’opium de tes froids baisers? Mort, ô ma Mort!

* * * * *

N’y aura-t-il pas, pour nos noces, quelque somptueuse cérémonie? N’attacheras-tu pas d’une guirlande de fleurs les torsades de tes boucles fauves?

N’y a-t-il personne pour porter devant toi ta bannière et la nuit ne sera-t-elle pas enflammée de tes torches rouges, Mort, ô ma Mort?

* * * * *

Viens au claquement de tes cymbales de coquillages, viens dans une nuit sans sommeil.

Revêts-moi du manteau écarlate; étreins ma main et prends-moi.

Que ton char soit tout prêt à ma porte et que tes chevaux hennissent d’impatience.

Lève le voile et, fièrement, regarde-moi en plein visage, Mort, ô ma Mort!

LXXXII

Ce soir, ma jeune épouse et moi, nous allons jouer le jeu de la mort.

La nuit est noire, les nuages, dans le ciel, sont fantasques et les vagues de la mer sont en délire.

Nous avons quitté notre couche de songes; nous avons ouvert la porte toute grande et nous sommes sortis, ma jeune épouse et moi.

Nous nous sommes assis sur l’escarpolette et le vent d’orage nous a brutalement poussés par derrière.

Ma jeune épouse s’est dressée brusquement; épouvantée et charmée à la fois, elle tremble et se cramponne à mon sein.

* * * * *

Longtemps, je lui avais tendrement fait la cour.

J’avais fait pour elle un lit de fleurs; je fermais les portes pour que la lumière trop vive n’offusque pas ses yeux.

Je la baisais doucement sur les lèvres et lui murmurais à l’oreille de douces paroles; elle défaillait presque de langueur.

Elle était comme perdue dans le brouillard d’une immense et vague douceur.

Elle ne répondait pas à la pression de mes mains; mes chants ne pouvaient plus l’éveiller.

* * * * *

Ce soir, nous est venu l’appel de l’orage, l’appel des sauvages éléments.

Ma petite épouse a frissonné; elle s’est levée et m’a entraîné par la main.

Sa chevelure flotte; son voile bat dans le vent, sa guirlande frémit sur sa poitrine.

La poussée de la mort l’a rejetée dans la vie.

Nous voilà face à face et cœur à cœur, mon épouse et moi.

LXXXIII

Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant.

Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents. Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison.

Le lendemain matin, quand les femmes vinrent chercher de l’eau à la source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était enfuie avant l’aube.--L’étranger aussi avait disparu.

* * * * *

Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons?

C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand, soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideaux qu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!»

«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des collines--ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,--c’est la même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je, seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et le frémissement des «deodora» dans la nuit.

LXXXIV

Sur les champs de riz verts et jaunes, les ombres des nuages d’automne glissent bientôt chassés par le rapide soleil.

Les abeilles oublient de sucer le miel des fleurs; ivres de lumière, elles voltigent follement et bourdonnent.

Les canards, dans les îles de la rivière, crient de joie sans savoir pourquoi.

Amis, que personne, ce matin, ne rentre à la maison; que personne n’aille au travail.

Prenons d’assaut le ciel bleu; emparons-nous de l’espace comme d’un butin au gré de notre course.

Le rire flotte dans l’air, comme l’écume sur l’eau.

Amis, gaspillons notre matinée en chansons futiles.

LXXXV

Qui es-tu, lecteur, toi qui, dans cent ans, liras mes vers?

Je ne puis t’envoyer une seule fleur de cette couronne printanière, ni un seul rayon d’or de ce lointain nuage.

Ouvre tes portes et regarde au loin.

Dans ton jardin en fleurs, cueille les souvenirs parfumés des fleurs fanées d’il y a cent ans.

Puisses-tu sentir, dans la joie de ton cœur, la joie vivante qui, un matin de printemps, chanta, lançant sa voix joyeuse par delà cent années.

ACHEVÉ D’IMPRIMER, LE TRENTE JUIN MIL NEUF CENT VINGT, PAR L’IMPRI- MERIE R. H. COULOUMA, ARGENTEUIL

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End of Project Gutenberg's Le jardinier d'amour, by Rabindranath Tagore