Le jardinier d'amour

Part 3

Chapter 33,853 wordsPublic domain

Je n’ai stationné qu’une heure au bout de votre cour, derrière la haie du jardin.

Pourquoi, d’un regard, me rendre confus?

* * * * *

Je n’ai pas cueilli une rose de votre jardin;

Je n’y ai pas pris un fruit.

Je me suis humblement abrité dans l’ombre du sentier, où tout voyageur étranger peut s’arrêter.

Je n’ai pas cueilli une rose.

* * * * *

Oui, j’étais fatigué et la pluie tombait.

Le vent pleurait dans les branches agitées des bambous.

Les nuages couraient dans le ciel comme un bataillon en déroute.

J’étais fatigué.

* * * * *

Je ne sais si vous pensiez à moi, ou qui vous attendiez sur le seuil.

Des éclairs brillaient dans vos yeux guetteurs.

Comment pouvais-je savoir que vous me voyiez dans la nuit?

Je ne sais si vous pensiez à moi.

* * * * *

La journée est finie; la pluie a cessé.

Je quitte l’ombre de l’arbre au bout de votre jardin et le banc sur l’herbe.

La nuit est venue; fermez votre porte. Je continue ma route; la journée est finie.

LIV

Où cours-tu avec ton panier, ce soir, quand le marché est terminé? Tous les acheteurs sont rentrés; la lune se lève sur les arbres du village.

L’écho des voix appelant le bac traverse l’eau sombre jusqu’au marais lointain où dorment les canards sauvages.

Où cours-tu ainsi avec ton panier, quand le marché est terminé?

* * * * *

Les doigts du sommeil ont fermé les yeux de la terre.

Les nids des corbeaux sont silencieux et le murmure des feuilles de bambou s’est tu.

Les laboureurs, de retour des champs, étendent leurs nattes dans la cour des fermes.

Où cours-tu avec ton panier quand le marché est terminé?

LV

Il était midi quand vous êtes parti.

Le soleil était ardent dans le ciel. J’avais fini mon ouvrage et j’étais assise solitaire sur mon balcon, quand vous êtes parti.

* * * * *

Des coups de vent m’apportaient, par instants, les parfums des prés éloignés.

Dans l’ombre les colombes roucoulaient sans se lasser et une abeille égarée dans ma chambre fredonnait les nouvelles des champs lointains.

* * * * *

Le village dormait dans la chaleur de midi.

La route était déserte.

Par accès soudains le bruissement des feuilles s’élevait puis s’évanouissait.

Je regardais le ciel et, tandis que le village dormait dans la chaleur de midi, je tissais dans le bleu les lettres d’un nom aimé.

J’avais oublié de tresser mes cheveux. La brise nonchalante s’y jouait sur ma joue.

La rivière coulait tranquille sous sa rive ombragée. Les blancs nuages paresseux ne bougeaient pas.

J’avais oublié de tresser mes cheveux.

* * * * *

Il était midi quand vous êtes parti.

La poussière de la route était chaude et les prés haletants.

Les tourterelles roucoulaient dans l’épaisseur des feuilles.

J’étais seule sur mon balcon quand vous êtes parti.

LVI

J’étais, avec mes compagnes, occupée aux obscures tâches journalières de la maison.

Pourquoi m’avez-vous remarquée et m’avez-vous fait quitter le frais abri de notre vie commune?

* * * * *

L’amour inexprimé est sacré. Il brille comme une gemme dans l’ombre secrète du cœur. A la lumière du jour indiscret, il s’assombrit piteusement.

Ah! vous avez brisé l’enveloppe de mon cœur et arraché mon amour à son mystère, détruisant à jamais l’ombre chère où il cachait son nid.

* * * * *

Mes compagnes, elles, restent les mêmes.

Personne n’a pénétré leur être intime et elles ne connaissent pas leur propre secret.

Légèrement elles sourient et pleurent, et babillent et travaillent. Journellement elles vont au temple, allument leurs lampes et cherchent de l’eau à la rivière.

* * * * *

J’espérais que mon amour ne souffrirait pas la honte frissonnante de l’abandon.

Mais vous détournez votre visage.

Oui, la route est ouverte devant vous; mais vous m’avez coupé toute retraite et laissée nue devant le monde, dont les yeux sans paupières me fixent nuit et jour.

LVII

O Monde, j’ai cueilli ta fleur!

Je l’ai pressée contre mon cœur et son épine m’a piqué.

Au sombre déclin du jour la fleur s’est fanée, mais la douleur a persisté.

O monde bien des fleurs te reviendront parfumées et glorieuses.

Mais l’heure de cueillir des fleurs est passée pour moi et dans la nuit sombre, je n’ai plus ma rose; sa douleur seule persiste.

LVIII

Un matin, dans le jardin, une enfant aveugle vint m’offrir une guirlande posée sur une feuille de lotus.

Je la mis autour de mon cou et des larmes vinrent à mes yeux.

J’embrassai l’enfant et je lui dis: tu es une fleur et les fleurs sont aveugles: tu ne peux connaître la beauté de ton présent.

LIX

O femme tu n’es pas seulement le chef-d’œuvre de Dieu, tu es aussi celui des hommes: ceux-ci te parent de la beauté de leurs cœurs.

Les poëtes tissent tes voiles avec les fils d’or de leur fantaisie; les peintres immortalisent la forme de ton corps.

La mer donne ses perles, les mines leur or, les jardins d’été leurs fleurs pour t’embellir et te rendre plus précieuse.

Le désir de l’homme couvre de gloire ta jeunesse.

Tu es mi-femme et mi-rêve.

LX

Dans le tourbillon et le fracas de la vie, ô Beauté taillée dans la pierre, tu restes muette et tranquille, solitaire et lointaine.

A tes pieds l’éternel Amour murmure: «parle, parle-moi mon adorée; parle, ma bien-aimée.»

Mais tes paroles restent figées dans la pierre, ô insensible Beauté.

LXI

Paix, mon cœur, que l’heure de la séparation soit douce;

Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.

Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en chansons.

Que l’envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le nid.

Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de la nuit.

Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes dernières paroles.

Je m’incline et j’élève ma lampe pour éclairer ta route.

LXII

Dans le sombre chemin d’un rêve j’ai cherché celle que j’aimais dans une vie antérieure:

Sa maison était située au bout d’une rue désolée.

Dans la brise du soir son paon favori sommeillait sur son perchoir et les pigeons étaient silencieux dans leur coin.

Elle posa sa lampe près du seuil et se tint debout devant moi.

Elle leva ses grands yeux vers moi et en silence demanda: «Êtes-vous bien, mon ami?»

J’essayai de lui répondre, mais j’avais perdu l’usage de la parole.

Je cherchais, je cherchais en vain.

Je ne savais plus nos noms.

Des larmes brillèrent dans ses yeux. Elle me tendit sa main droite. Je la pris et demeurai silencieux.

Notre lampe vacilla dans la brise du soir et s’éteignit.

LXIII

Voyageur, dois-tu déjà partir?

La nuit est tranquille et les ténèbres défaillent sur la forêt.

Les lampes sont brillantes sur notre balcon, les fleurs sont fraîches et les jeunes yeux s’éveillent à peine.

Le temps de ton départ est-il déjà venu?

Voyageur, dois-tu déjà partir?

* * * * *

Nous n’avons pas entouré tes pieds de nos bras suppliants.

Les portes sont ouvertes; ton cheval tout sellé t’attend à la grille.

Nous n’avons tenté de te retenir qu’avec nos chansons.

Nos regards seuls ont cherché à retarder ton départ.

Voyageur, nous sommes impuissants à te garder; nous n’avons que nos larmes.

Quel feu dévorant brille dans tes yeux?

Quelle fièvre d’inquiétude court dans ton sang?

Quel appel des ténèbres te pousse?

Parmi les étoiles du ciel, quelle terrible incantation as-tu lue, pour que la nuit, étrange et silencieuse messagère, ait secrètement pénétré dans ton cœur?

Si tu dédaignes les réunions joyeuses, si tu désires la paix, cœur lassé, nous éteindrons nos lampes et ferons taire nos harpes.

* * * * *

Nous resterons assises, tranquilles dans la nuit, sous le bruissement des feuilles et la lune dolente épandra ses rayons pâles à ta fenêtre.

O voyageur, de quel esprit d’insomnie le cœur de la nuit t’a-t-il touché?

LXIV

J’ai passé ma journée dans l’ardente poussière de la route.

A la fraîcheur du soir, je frappe à la porte de l’auberge. Elle est déserte et en ruines.

Un «Ashath» morose étend ses racines agrippantes et affamées dans les crevasses béantes du mur.

* * * * *

Il fut un temps où les passants venaient ici laver leurs pieds fatigués:

Ils étendaient leurs nattes dans la cour et, assis sous la lumière diffuse d’une lune tôt levée, ils parlaient de pays inconnus.

Au matin, reposés, ils s’éveillaient, mis en joie par le chant des oiseaux, et les fleurs amicales inclinaient vers eux la tête du bord du chemin.

Maintenant aucune lampe allumée ne m’attend ici.

Sur le mur, les taches noires de la fumée, traces de veillées lointaines, me regardent de leurs yeux aveugles.

Quelques lucioles volètent dans le buisson près de l’étang desséché et des branches de bambous étendent leurs ombres sur le chemin envahi par l’herbe.

C’est la fin du jour; je ne suis l’hôte de personne et, fatigué, j’ai la longue nuit devant moi.

LXV

Est-ce ta voix que j’entends?

Le soir est venu. Comme les bras suppliants d’une amoureuse, la fatigue m’étreint.

M’appelles-tu?

* * * * *

Je t’ai donné toute ma journée; veux-tu me voler aussi mes nuits, maîtresse cruelle?

Pourtant il y a une fin à tout et la solitude de la nuit est à chacun.

Pourquoi ta voix la déchire-t-elle et vient-elle embraser mon cœur?

* * * * *

Le soir n’a-t-il, à ton seuil, nulle musique berceuse?

Les Etoiles aux ailes silencieuses ne montent-elles jamais au dessus de ta hautaine tour?

Les fleurs de ton jardin ne tombent-elles jamais dans la poussière en douce agonie?

* * * * *

Pourquoi m’appelles-tu, ô chère tourmentée?

Laisse donc les doux yeux de l’amour veiller et pleurer en vain.

Laisse brûler ta lampe dans la maison solitaire.

Laisse le bac ramener chez eux les laboureurs fatigués...

...Je quitte mes rêves et j’accours à ton appel.

LXVI

Un fou vagabondait, cherchant la pierre philosophale, les cheveux emmêlés, hâlé, couvert de poussière, le corps réduit à une ombre, les lèvres aussi serrées que la porte close de son cœur et les yeux brûlants comme la lampe du ver luisant qui cherche sa compagne.

* * * * *

Devant lui grondait l’océan immense.

Les vagues babillardes racontaient les trésors cachés dans leur sein et se moquaient de l’ignorant qui ne savait pas les comprendre.

Il allait, lui, sans espoir et sans repos, poursuivant la recherche qui était devenue sa vie.

Pareil à l’Océan qui, toujours, se dresse vers le ciel pour atteindre l’inaccessible.

Pareil aux Etoiles qui tournent en cercle aspirant à un but jamais atteint.

Ainsi, sur la plage déserte, le fou aux boucles fauves de poussière, errait cherchant la pierre philosophale.

* * * * *

Un jour, un gamin du village s’approcha et lui dit: «Comment as-tu trouvé cette chaîne d’or qui te ceint la taille?»

Le fou tressaillit; la chaîne autrefois en fer s’était changée en or! Il ne rêvait pas, mais comment cette transformation s’était-elle faite?

Sauvagement il se frappa le front: où, mais où avait-il, sans le savoir, réalisé son rêve?

Il avait pris l’habitude d’éprouver les pierres qu’il ramassait en les frappant contre sa chaîne, et de les rejetter ensuite machinalement, sans regarder si quelque changement s’était produit; c’était ainsi que le pauvre fou avait trouvé et perdu la pierre philosophale.

Le soleil disparaissait; à l’occident le ciel était d’or.

Anéanti, brisé de corps et d’esprit, semblable à un arbre déraciné, le fou se remit à chercher le trésor perdu.

LXVII

Malgré le soir qui s’avance à pas lents et qui fait taire toutes les chansons;

Malgré le départ de tes compagnes et ta fatigue;

Malgré la peur qui court dans les ténèbres; malgré le ciel voilé;

Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.

* * * * *

L’obscurité qui t’environne n’est pas celle des feuilles de la forêt; c’est la mer qui se gonfle comme un immense serpent noir.

Les fleurs du jasmin ne dansent pas devant toi; c’est l’écume des vagues qui étincelle.

Ah! où est la rive verte et ensoleillée? où est ton nid?

Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.

* * * * *

La nuit solitaire s’étend sur le sentier; l’aurore sommeille derrière les collines pleines d’ombre; les étoiles muettes comptent les heures; la lune pâlie baigne dans la nuit profonde.

Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi, ne ferme pas tes ailes.

* * * * *

Pour toi il n’y a ni espoir ni crainte; il n’y a pas de paroles, pas de murmures, pas de cris.

Il n’y a ni abri, ni lit de repos...

Il n’y a que ta paire d’ailes et le ciel infini.

Oiseau, ô mon oiseau, écoute-moi: ne ferme pas tes ailes.

LXVIII

Frère, nul n’est éternel et rien ne dure. Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

* * * * *

D’autres que nous ont porté l’antique fardeau de la vie; d’autres que nous ont fait le long voyage.

Un poëte ne peut chanter toujours la même ancienne chanson.

La fleur se fane et meurt; mais celui qui la portait ne doit pas à toujours pleurer sur son sort.

Frère garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

* * * * *

Il faut un long silence pour tisser une harmonie parfaite.

La vie s’évanouit au coucher du soleil pour s’anéantir dans les ombres dorées.

L’amour doit quitter ses feux pour boire à la coupe de la douleur et renaître dans le ciel des larmes.

Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

* * * * *

Nous nous hâtons de cueillir nos fleurs de peur qu’elles ne soient saccagées par le vent qui passe.

Ravir un baiser, qui s’évanouirait dans l’attente, fait bouillir notre sang et briller nos yeux.

Notre vie est intense, nos désirs sont aiguisés car le temps sonne la cloche de la séparation.

Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

* * * * *

La beauté nous est douce, parce qu’elle danse au même rythme fuyant que notre vie.

Le savoir nous est précieux parce que jamais nous ne pourrons atteindre à la science suprême. Tout est fait et tout est achevé dans l’Eternité.

Mais les fleurs terrestres de l’illusion sont gardées éternellement fraîches par la mort.

Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

LXIX

Je chasse le cerf d’or.

Souriez mes amis; je n’en poursuivrai pas moins la vision qui toujours me fuit.

Je cours à travers collines et vallons, j’erre dans des pays inconnus, à la recherche du cerf d’or.

Vous, vous allez au marché et en revenez chargés d’achats; moi l’appel des vents vagabonds m’a touché; où et quand? je ne sais.

Je n’ai aucun souci dans le cœur: tout ce que j’ai, je l’ai laissé loin derrière moi.

Je cours à travers collines et vallons; j’erre dans des pays inconnus, à la recherche du cerf d’or.

LXX

Je me rappelle qu’un jour dans mon enfance, je faisais flotter un petit bateau en papier sur le ruisseau. C’était par une journée humide de juillet; j’étais seul et heureux de mon jeu.

Je faisais flotter mon petit bateau en papier sur le ruisseau.

Subitement de gros nuages d’orage s’amoncelèrent, le vent vint en tourbillons et la pluie tomba à torrents.

Des flots d’eau vaseuse submergèrent le ruisseau et coulèrent mon petit bateau.

Amèrement je crus que l’orage était venu tout exprès pour gâter ma joie; et qu’il me voulait du mal.

* * * * *

La journée nuageuse de juillet est longue aujourd’hui et je pense à ces jeux de la vie où j’ai toujours été le perdant.

J’allais blâmer ma destinée pour tous les tours qu’elle m’a joués, quand, soudain, je me rappelai du petit bateau en papier qui sombra dans le ruisseau.

LXXI

Le jour n’est pas encore fini; la foire n’est pas terminée, la foire au bord de la rivière.

Je craignais d’avoir gaspillé mon temps et perdu mon dernier penny.

Mais non, mon frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a pas tout ravi.

* * * * *

Vente et achat sont terminés. Les comptes sont réglés et il est temps pour moi de retourner à la maison.

Mais quoi, garde-barrière, tu réclames ton péage?

Ne crains rien, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout ravi.

* * * * *

Les vents endormis nous menacent de l’orage et, à l’ouest, les nuages bas ne présagent rien de bon.

Les eaux silencieuses attendent le vent.

Je me hâte pour traverser la rivière avant que la nuit me surprenne.

O Passeur, vous demandez votre salaire!

Oui, frère, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout ravi.

* * * * *

Le mendiant est assis sous l’arbre, au bord de la route. Hélas! il me regarde avec un timide espoir!

Il croit que je suis riche des profits de la journée.

Oui, frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a pas tout ravi.

* * * * *

La nuit devient sombre et la route solitaire. Les vers luisants brillent parmi les feuilles.

Qui êtes-vous, vous qui me suivez d’un pas furtif et silencieux?

Ah! je sais, vous désirez me dérober mes gains. Je ne vous désappointerai pas!

Car il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout ravi.

* * * * *

A la mi-nuit, j’atteins ma maison, les mains vides.

A la porte vous m’attendez, les yeux anxieux, éveillée et silencieuse.

Comme un timide oiseau, vous volez sur mon cœur, ô amoureuse.

Oui, ô oui, mon Dieu! Il me reste beaucoup encore.

LXXII

En des journées de dur labeur, j’édifiai un temple. Il n’avait ni portes ni fenêtres; ses murs étaient épais et construits en pierres massives.

J’oubliai tout le reste; je délaissai tout le monde; je restai en contemplation devant l’image que j’avais dressée sur l’autel.

L’incessante fumée de l’encens enveloppait mon cœur de ses lourds replis.

J’occupai mes veilles à graver sur les murs un dédale de formes fantastiques: chevaux ailés, fleurs à visages humains, femmes aux formes de serpents.

Nulle ouverture ne fut laissée par où pût entrer le chant des oiseaux, le murmure des feuilles ou le bourdonnement du village au travail.

Seules mes incantations faisaient résonner les sombres voûtes du dôme.

Mon esprit devint pareil à la pointe acérée et silencieuse d’une flamme; mes sens s’évanouirent dans l’extase.

Je ne m’aperçus pas de la fuite du temps, jusqu’au moment où la foudre, en frappant le temple, réveilla la douleur de mon cœur.

A la lumière du jour, la lampe devint pâle et comme honteuse; sur le mur les sculptures, rêves figés et vides de sens, semblaient éviter mes regards.

Je regardai l’image sur l’autel: je la vis sourire et s’animer au contact vivifiant du Dieu.

La nuit que j’avais emprisonnée déploya ses ailes et s’enfuit.

LXXIII

O Terre, ma patiente et sombre mère, ta richesse n’est pas infinie.

Tu te fatigues à nourrir tes enfants; mais la nourriture est rare.

Les joies que tu nous offres ne sont jamais parfaites.

Les jouets que tu fabriques pour tes enfants sont fragiles.

Tu ne peux satisfaire nos insatiables espoirs;... te renierai-je pour cela?

Ton sourire assombri par la douleur est doux à mes yeux.

Ton amour, qui ne connaît pas d’accomplissement, est cher à mon cœur.

Ton sein nous a nourris de vie, non d’immortalité; c’est pourquoi tu veilles sur nous.

Depuis des siècles, tu composes des harmonies de couleurs et de chants et, cependant, ton paradis n’est encore qu’une triste ébauche.

Tes créations de beauté sont voilées du brouillard des larmes.

Je verserai mes chants dans ton cœur muet et mon amour dans ton amour.

Je t’adorerai par le travail.

J’ai vu la douceur de ton visage et j’aime ta lamentable poussière, ô mère Terre.

LXXIV

Dans le palais du monde, un simple brin d’herbe se mêle aux rayons du soleil et aux Etoiles de minuit sur le même tapis de verdure.

Ainsi, dans le cœur de l’Univers, mes chants occupent la même place que la musique des nuages et des forêts.

Mais toi, homme riche, ta richesse ne participe ni à la tranquille majesté du joyeux soleil d’or, ni à la douceur des rayons de la lune rêveuse.

La bénédiction du ciel, qui embrasse toutes choses, ne s’étend pas sur toi.

Et, quand la mort paraît, ta fortune se flétrit et tombe en poussière.

LXXV

Un homme voulait se faire ascète. Une belle nuit, il déclara:

«Le moment est venu pour moi d’abandonner ma demeure et de chercher Dieu. Ah! qui donc m’a retenu si longtemps ici dans les trompeuses illusions?»

Dieu murmura: «Moi»; mais l’homme ne comprit pas.

Il dit: «Où es-tu, Toi qui t’es joué si longtemps de moi?»

A ses côtés sa femme était paisiblement étendue sur le lit, un bébé endormi sur son sein.

La voix reprit: «Dieu, il est là», mais l’homme n’entendit pas.

Le bébé pleura en rêve, se pelotonnant plus près de sa mère.

Dieu ordonna: «Arrête, insensé, ne quitte pas ta maison»,--mais il n’entendit pas encore.

Dieu soupira et dit avec tristesse: «Pourquoi mon serviteur croit-il me chercher quand il s’éloigne de moi?»

LXXVI

La foire se tenait devant le temple. Dès l’aube il avait plu et le jour touchait à sa fin.

Plus éclatant que toute la gaieté de la foule était le sourire d’une fillette, qui avait acheté pour deux sous, un sifflet en feuille de palmier.

Le joyeux son de ce sifflet montait plus haut que tous les rires et tous les bruits.

Une foule ininterrompue d’acheteurs se bousculait devant les étalages. La route était boueuse; la rivière débordante et les prés inondés sous la pluie incessante.

Plus grand que tous les ennuis de cette foule était l’ennui d’un petit garçon, à qui il manquait un sou pour acheter un bâton de couleur.

Son regard ardemment fixé sur l’étalage excitait la pitié de la foule.

LXXVII

L’ouvrier et sa femme, venus de l’ouest, creusent la terre pour faire des briques et construire le four.

Leur petite fille va au bord de la rivière, où elle n’en finit pas de nettoyer les pots et les casseroles.

Le petit frère, tout brun et tondu, nu et couvert de boue, la suit et, assis sur la berge, attend patiemment qu’elle l’appelle.

La fillette s’en retourne à la maison, sa cruche pleine d’eau sur la tête, un pot de cuivre tout reluisant dans la main gauche et tenant l’enfant de l’autre main. Elle est la mignonne servante de sa mère et déjà sérieuse sous le poids des soucis domestiques.

Un jour je vis le petit garçon tout nu étendu sur l’herbe. Dans l’eau sa sœur était assise, frottant un pot à boire avec une poignée de sable, le tournant et le retournant.

Tout près de là un agneau à la douce toison broutait le long de la berge.

Il s’approcha de l’enfant et, soudain, bêla avec force.

L’enfant tressaillit et se mit à crier.

La sœur laissa là son nettoyage et accourut.

Elle entoura son frère d’un bras, l’agneau de l’autre et, leur partageant ses caresses, elle unit, dans le même lien de tendresse, l’enfant de l’homme et le petit de la bête.

LXXVIII

C’était au mois de Mai. La chaleur suffocante du milieu du jour semblait interminable. La terre desséchée baillait de soif.

J’entendis une voix appeler de l’autre côté de la rivière: «Viens, mon bien-aimé.»

Je fermai mon livre et j’ouvris la fenêtre. Je vis un gros buffle, aux flancs tachés de boue, qui se tenait au bord de la rivière et qui me regardait de ses yeux placides et patients. Un garçonnet, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, l’appelait pour prendre son bain.

Je souris, amusé, et je sentis une douceur effleurer mon cœur.

LXXIX

Souvent je me demande jusqu’à quel point peuvent se reconnaître l’homme et la bête qui ne parle pas.

A travers quel paradis primitif, au matin de la lointaine création, courut le sentier où leurs cœurs se rencontrèrent.

Bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur constante union ne se sont pas effacées.