Part 2
Ce brillant regard échappé de la nuit vint vers moi comme une brise qui après avoir fait frissonner l’eau se perd dans les ombres du rivage.
Ce regard vint à moi comme l’oiseau du soir qui, rapidement, vole à travers la chambre obscure, et d’une fenêtre ouverte à l’autre s’en va dans la nuit.
Vous avez disparu comme une étoile derrière les collines, et j’ai passé sur la route.
Mais pourquoi vous êtes-vous arrêtée un instant et m’avez-vous regardé sous votre voile pendant que vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau avec sur la hanche votre cruche pleine?
XX
Jour après jour il vient et repart.
Va et donne-lui cette fleur de mes cheveux, mon ami.
S’il demande qui l’envoie, je t’en supplie, ne le lui dis pas, car il ne vient que pour repartir.
* * * * *
Il est assis sous l’arbre, sur la poussière.
Etends pour sa couche des pétales de fleurs et des feuilles, mon ami.
Ses yeux sont tristes et son regard peine mon cœur.
Il ne dit pas ce qu’il pense, il vient seulement, et s’en va.
XXI
Pourquoi, au lever du jour, le jeune voyageur vint-il à ma porte?
Chaque fois que je rentre et chaque fois que je sors, je le rencontre, et son visage captive mes yeux.
Je ne sais s’il faut lui parler ou rester silencieuse. Pourquoi est-il venu à ma porte?
* * * * *
Les nuageuses nuit de juillet sont pleines d’ombre, le ciel à l’automne est d’un bleu très doux; le vent du midi des jours du printemps est inquiet.
Sa chanson à tous moments est tissée d’airs nouveaux.
Je me détourne de mon ouvrage et mes yeux se remplissent de brouillard. Pourquoi a-t-il choisi ma porte?
XXII
Quand rapidement elle passa près de moi, le bout de sa robe me frôla.
Comme d’une île inconnue vint de son cœur une soudaine et chaude brise de printemps.
Un souffle fugitif me caressa, et s’évanouit, tel s’envole au vent le pétale arraché à la fleur.
Il tomba sur mon cœur comme un soupir de son corps et un murmure de son âme.
XXIII
Paresseuse, pourquoi restes-tu là à jouer avec tes bracelets?
Remplis ta cruche, il est temps pour toi de rentrer.
* * * * *
Paresseuse, pourquoi de tes mains agites-tu l’eau, tandis que ton regard capricieux s’amuse à chercher quelqu’un sur la route.
Remplis ta cruche et rentre à la maison.
* * * * *
La matinée s’achève. L’eau sombre s’épanche.
Les vagues paresseuses rient et chuchotent entre elles en jouant.
Les nuages errants s’amoncellent à l’horizon sur les collines lointaines.
Ils s’attardent paresseusement à regarder ton visage et s’amusent à lui sourire.
Remplis ta cruche et rentre à la maison.
XXIV
Ne garde pas pour toi seule le secret de ton cœur, mon amie, dis-le moi, à moi seul, en secret.
Toi, dont le sourire est si doux, murmure-moi ton secret; mon cœur seul l’entendra, non mes oreilles.
* * * * *
La nuit est profonde, la maison silencieuse, les nids des oiseaux sont enveloppés de sommeil.
Dis-moi à travers tes larmes hésitantes, à travers tes sourires troublés, à travers ta douce honte et ta peine, le secret de ton cœur.
XXV
Jeune homme, dis-nous pourquoi tes yeux sont pleins de folie?
Je ne sais quel vin de pavots sauvages j’ai bu, pour qu’il y ait cette folie dans mes yeux.
Honte à toi!
Il y a des sages et des fous, des prévoyants et des insouciants. Il y a des yeux qui sourient et des yeux qui pleurent et mes yeux sont pleins de folie!
* * * * *
Jeune homme, pourquoi restes-tu si tranquille à l’ombre de cet arbre?
Mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur; et je me repose à l’ombre de cet arbre.
Honte à toi.
Certains suivent la route, d’autres flânent, certains sont libres, d’autres sont enchaînés, et mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur.
XXVI
Ce que tu m’offres volontiers, je le prends, je ne demande rien de plus.
Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.
* * * * *
Si je puis avoir cette fleur égarée, je la porterai sur mon cœur.
Et si elle a des épines?
Je les endurerai.
Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.
* * * * *
Un regard de tes yeux amoureux rendrait ma vie douce pour l’éternité.
Et si mon regard est cruel?
Je garderai sa blessure dans mon cœur.
Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.
XXVII
Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.
Ne ferme pas ton cœur.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
* * * * *
Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon aimée.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
* * * * *
La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt. Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour s’éveiller dans tes yeux.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
* * * * *
Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en bouton un éternel hiver.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
XXVIII
Votre regard anxieux est triste. Il cherche à connaître ma pensée.
La lune aussi veut pénétrer la mer.
Vous connaissez toute ma vie, je ne vous ai rien caché. Voilà pourquoi vous ignorez tout de moi.
Si ma vie était une gemme, je la briserais en cent morceaux, et de ces parcelles, je vous ferais un collier que je mettrais à votre cou.
Si ma vie n’était qu’une fleur, douce et menue, je la cueillerais de sa tige pour la poser dans vos cheveux.
Mais elle est un cœur, mon aimée. Où sont ses limites?
Vous ne connaissez pas les bornes de ce royaume et cependant vous en êtes la reine.
Si mon cœur n’était que plaisir, vous le verriez fleurir en un sourire heureux et vous le pénètreriez en un instant.
S’il n’était que souffrance, il fondrait en larmes limpides, reflétant sans un mot son secret.
Mais il est amour, ma bien-aimée.
Son plaisir et sa peine sont illimités, sa misère et sa richesse sont éternelles.
Il est aussi près de vous que votre vie même, mais jamais vous ne le connaîtrez tout entier.
XXIX
Parle-moi, mon amour! Dis-moi les mots que tu chantais.
La nuit est sombre, les étoiles sont perdues dans les nuages. Le vent soupire à travers les feuilles.
Je dénouerai ma chevelure. Mon manteau bleu m’enveloppera de nuit. Je presserai ta tête contre mon sein; et là, dans la douce solitude, je parlerai bas à ton cœur. Je fermerai mes yeux et j’écouterai. Je ne regarderai pas ton visage.
Quand tes paroles auront cessé, nous resterons silencieux et tranquilles: Les arbres seuls chuchoteront dans les ténèbres.
La nuit pâlira, le jour naîtra. Nous nous regarderons tous deux dans les yeux et nous continuerons nos routes différentes.
Parle-moi, mon amour, dis-moi les mots que tu chantais.
XXX
Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves.
Je vous façonne et vous crée selon les désirs de mon amour.
Vous êtes mienne, habitante de mes rêves infinis.
* * * * *
Vos pieds sont rosés de la gloire de mon désir, ô glaneuse de mes chants du soir.
Vos lèvres sont amères et douces du vin de ma douleur.
Vous êtes mienne, habitante de mes rêves solitaires.
* * * * *
C’est l’ombre de mes passions qui assombrit vos yeux. Vous êtes l’hallucination de mon regard.
Je vous ai saisie et enveloppée dans le filet de mes chants, ô mon amour.
Vous êtes mienne, habitante de mes rêves immortels.
XXXI
Mon cœur, oiseau du désert, a trouvé son ciel dans tes yeux.
Ils sont le berceau du matin, ils sont le royaume des étoiles.
Leur abîme engloutit mes chants.
Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi planer. Laisse-moi fendre ses nuages et déployer mes ailes dans son soleil.
XXXII
Dis-moi si tout cela est vrai, mon bien-aimé, dis-moi si cela est vrai.
Quand brille l’éclair de mes yeux, de sombres nuages orageux s’amassent-ils dans ton cœur?
Est-il vrai que mes lèvres te soient douces comme l’épanouissement de ton premier amour?
La souvenance des mois évanouis de Mai languit-elle dans mes veines?
La terre comme une harpe, frissonne-t-elle de chansons au toucher de mes pieds?
Est-il vrai, qu’à ma vue les gouttes de rosée tombent des yeux de la nuit et que la lumière du matin est heureuse de m’envelopper?
Est-il vrai, est-il vrai que, solitaire, ton amour m’a cherchée à travers les siècles et les mondes?
Et que, m’ayant trouvée, ton long désir fût apaisé par mes douces paroles, par mes yeux, par mes lèvres et mes cheveux flottants?
Est-il donc vrai que le mystère de l’Infini est écrit sur ce petit front?
Dis le moi, mon-bien aimé, tout cela est-il vrai?
XXXIII
Je t’aime, mon bien-aimé. Pardonne-moi mon amour. Oiseau égaré tu m’as prise. Mon cœur a été si ébranlé que son voile est tombé.
Couvre-le de pitié, mon bien-aimé et pardonne-moi mon amour.
* * * * *
Si tu ne peux m’aimer, bien-aimé, pardonne-moi ma douleur.
Ne me regarde pas de loin avec mépris. Je me blottirai dans mon coin et je resterai assise dans la nuit. De mes deux mains, je couvrirai ma honte.
Détourne-toi de moi, bien-aimé, et pardonne-moi ma douleur.
* * * * *
Si tu m’aimes, bien-aimé, pardonne-moi ma joie.
Quand mon cœur est emporté dans le torrent du bonheur, ne souris pas à mon périlleux abandon.
Quand assise sur mon trône, je te gouverne avec la tyrannie de mon amour; quand, telle une déesse je t’accorde mes faveurs, supporte mon orgueil, bien-aimé, et pardonne-moi ma joie.
XXXIV
Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.
Toute la nuit j’ai veillé, et maintenant mes yeux sont lourds de sommeil.
Je crains de te perdre si je m’endors.
Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.
* * * * *
Je tressaille et j’étends mes mains pour te toucher.
Je me demande: Est-ce un rêve?
Que ne puis-je emmêler tes pieds avec mon cœur et les tenir pressés contre mes seins!
Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.
XXXV
De peur que je n’apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec moi.
Tu m’éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes.
Je connais tes artifices.
Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire.
* * * * *
De peur que je ne t’apprécie pas, tu m’échappes de cent façons.
De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part.
Je connais tes artifices.
Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre.
* * * * *
Tu demandes plus que les autres, c’est pourquoi tu es silencieuse.
Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons.
Je connais tes artifices.
Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.
XXXVI
Il murmura: Mon amour lève les yeux.
Je le grondai et lui dis: Va! Mais il ne bougea pas.
Il resta devant moi et garda mes deux mains dans les siennes. Je dis: Laisse-moi! Mais il ne s’en alla pas.
* * * * *
Il approcha son visage près du mien. Je le regardai et lui dis: Quelle honte! Mais il ne fit pas un mouvement.
Ses lèvres frôlèrent ma joue.
Je tremblai et je dis: Tu oses trop! Mais il n’eut pas honte.
* * * * *
Il mit une fleur dans mes cheveux. Je dis: C’est inutile! Mais il ne se troubla pas.
Il prit la guirlande de mon cou et s’en alla. Je pleure et je demande à mon cœur: Pourquoi ne revient-il pas!
XXXVII
Vous voulez mettre autour de mon cou votre guirlande de fraîches fleurs? ô ma beauté!
Soit! mais sachez que la seule couronne que j’aie tressée est pour celles que l’on voit apparaître dans des rayons de lumière, qui habitent des contrées inexplorées et qui vivent dans les chants des poëtes.
Il est trop tard pour me demander mon cœur en échange du vôtre.
Il fut un temps où tout le parfum de ma vie était concentré comme dans le bouton d’une fleur.
Maintenant il est éparpillé loin à tous les vents.
Qui connaît l’enchantement capable de le recueillir et de le renfermer.
Mon cœur n’est pas à moi pour que je le donne à une seule; il appartient à plus d’une.
XXXVIII
Mon amour, il fut un temps où ton poëte s’était lancé dans la composition d’un grand poëme épique.
Hélas! Je ne fus pas assez prudent: Mon poëme heurta tes chevilles harmonieuses et y trouva sa perte.
Il se brisa en morceaux de chansons qui s’éparpillèrent à tes pieds.
Toute ma cargaison de vieilles histoires de guerre devint le jouet des vagues railleuses et, trempée de larmes, sombra.
Mon amour, transforme pour moi cette perte en un bien.
Si mes droits à une gloire éternelle après la mort sont anéantis, rends-moi immortel tandis que je vis.
Et je ne me lamenterai pas sur ma perte, ni ne te blâmerai.
XXXIX
Toute la matinée, j’essayai de tresser une couronne, mais les fleurs glissaient et s’échappaient de mes doigts.
Vous étiez là assise et vous m’examiniez du coin de l’œil.
Demandez à cet œil sombre de malice, à qui la faute.
* * * * *
J’essaye de chanter une chanson, mais c’est en vain.
Un sourire caché tremble sur vos lèvres; demandez-lui la raison de mon insuccès.
Laissez vos lèvres souriantes dire comment ma voix s’est perdue dans le silence, telle une abeille ivre au sein d’un lotus.
* * * * *
C’est le soir; il est l’heure pour les fleurs de clore leurs pétales.
Laissez-moi m’asseoir à vos côtés et ordonnez à mes lèvres d’accomplir leur office dans le silence de la nuit, à la clarté diffuse des étoiles.
XL
Un sourire d’incrédulité voltige dans vos yeux quand je viens vous dire adieu.
Si souvent je l’ai fait que vous pensez me voir bientôt revenir.
En vérité, je le crois aussi.
Car les jours de printemps reviennent saison après saison; la lune nous quitte pour nous rendre à nouveau visite; les fleurs sur les branches s’épanouissent à chaque nouvelle année. Il est probable que mon adieu aussi n’est qu’un au revoir.
Mais gardez un instant l’illusion. Ne la rejetez pas avec une hâte impolie.
Quand je dis que je vous quitte pour toujours, acceptez-le comme vrai et laissez un brouillard de larmes rembrunir un moment la frange sombre de vos yeux.
Puis, quand je reviendrai, vous sourirez aussi malicieusement que vous voudrez.
XLI
Il me tarde de vous dire les mots les plus profonds. Je n’ose pas; je crains votre rire.
C’est pourquoi je me moque de moi-même et fais éclater mon secret en plaisanteries.
Je fais fi de ma peine, de peur que vous n’en fassiez fi vous-même.
* * * * *
Il me tarde de vous dire les mots les plus sincères; je n’ose pas; j’ai peur que vous ne les croyiez pas.
Voilà pourquoi je les déguise en mensonges, disant le contraire de ce que je pense.
Je fais paraître absurde ma douleur, de peur que vous ne la traitiez d’absurde vous-même.
Il me tarde d’employer pour vous les mots les plus précieux; mais je n’ose pas craignant de n’être pas payé de retour.
C’est pourquoi je vous donne des noms durs et me vante de mon insensibilité.
Je vous peine, de peur que vous ne connaissiez jamais la peine.
* * * * *
Il me tarde d’être assis silencieusement auprès de vous; mais je n’ose pas de peur que mes lèvres ne trahissent mon cœur.
C’est pourquoi je bavarde et je jase, cachant mon cœur derrière mes paroles.
Je traite durement ma souffrance, de peur que vous ne la traitiez de même.
* * * * *
Il me tarde de m’éloigner de vous; mais je n’ose pas, de peur que vous ne vous aperceviez de ma lâcheté.
C’est pourquoi je porte la tête haute et viens vers vous d’un air indifférent.
La provocation constante de vos regards renouvelle à chaque instant ma douleur.
XLII
O Folie, superbe ivrognesse, quand, d’un coup de pied tu ouvres ta porte et badines devant le public;
quand tu vides ton sac en une nuit et fais la nique à la prudence;
quand, sans rime ni raison, tu marches dans d’étranges sentiers et joues avec des babioles;
quand, naviguant au milieu des orages, tu casses en deux ton gouvernail;
...alors, je te suis, ma camarade, je m’enivre avec toi et je me donne au diable.
* * * * *
J’ai perdu mes jours et mes nuits dans la compagnie de sages et honnêtes voisins.
Beaucoup de savoir a grisonné mes cheveux et beaucoup de veilles ont obscurci mon regard.
Pendant des années j’ai recueilli et entassé des bribes et des morceaux de science:
que maintenant je les écrase, que je danse sur eux et que je les jette à tous les vents.
Car je sais que la suprême sagesse est d’être ivre et de se donner au diable.
Que s’évanouissent tous les scrupules trompeurs. Laissez-moi désespérément perdre ma route.
Qu’un transport de vertige sauvage vienne et me balaye loin du port.
Le monde est peuplé de gens honorables, de travailleurs utiles et habiles.
Il y a des hommes qui se tiennent aisément au premier rang; d’autres qui occupent décemment le second.
Laissez-les être utiles et prospères et laissez-moi être futile et fou.
Car, je le sais, là est la fin de tous les travaux: être ivre et se donner au diable.
* * * * *
Je jure de renoncer désormais à toute prétention de dignité et de décence.
J’abandonne mon orgueil de savoir et mon jugement du vrai et du faux.
Je brise le réceptacle de mes souvenirs, éparpillant jusqu’aux dernières gouttes de mes larmes.
Je me plonge dans l’écume du vin rouge des baies et j’en illumine mon rire.
La politesse et la gravité, je les déchire en lambeaux.
Je fais le serment sacré d’être indigne, d’être ivrogne et d’aller au diable.
XLIII
Non, mes amis, vous aurez beau dire, jamais je ne me ferai ascète.
Jamais je ne me ferai ascète, si elle ne prononce les mêmes vœux que moi.
Je suis fermement décidé à ne devenir ascète que si je trouve un abri bien ombragé et une compagne de pénitence.
* * * * *
Non, mes amis, jamais je ne quitterai mon foyer et ma chère maison, pour me retirer dans la forêt solitaire, si nul rire joyeux ne résonne dans l’écho de son ombre, si le vent n’y fait pas flotter le pan d’un manteau couleur de safran, si son silence n’est pas rendu plus profond par de doux murmures.
Décidément, je ne serai jamais ascète.
XLIV
Pardonnez, mon révérend à deux pécheurs. Aujourd’hui les vents du printemps soufflent en tourbillons, balayant la poussière et les feuilles mortes, et avec elles vos leçons.
Ne dites pas, mon père, que la vie est vanité.
Car, pour un jour, nous avons fait trêve avec la mort et, pour quelques heures parfumées, nous sommes tous deux devenus immortels.
* * * * *
Si même l’armée du roi venait et furieusement se jetait sur nous, nous nous contenterions de secouer tristement la tête et de dire: «Frères, vous nous dérangez. Si vous voulez jouer à ces jeux bruyants, allez plus loin faire cliqueter vos armes. C’est seulement pour quelques instants fugitifs que nous sommes devenus immortels.»
* * * * *
Si des amis venaient nous entourer, nous les saluerions humblement et leur dirions: Cette bonne fortune nous met dans un grand embarras. Dans le ciel infini, la place est restreinte où nous demeurons. Car, au printemps, les fleurs pullulent et les ailes besogneuses des abeilles se frôlent. Ce petit ciel où nous demeurons seuls, nous deux immortels, est trop absurdement étroit.
XLV
Convives, que l’ordre de Dieu doit disperser, sans que nulle trace n’en reste dans ce monde.
Prenez, avec un sourire, ce qui est facile et simple et près de vous.
Aujourd’hui, c’est la fête des fantômes qui ne savent pas l’heure de leur mort.
Que votre rire ne soit qu’une gaieté irraisonnée comme les scintillements de la lumière sur les rides de l’eau.
Laissez votre vie danser avec légèreté sur les bords du Temps, comme la rosée à la pointe de la feuille.
Tirez, des cordes de la harpe, des sons qui soient des rythmes passagers.
XLVI
Vous m’avez quitté et vous avez continué votre route.
Je croyais que je pleurerais sur vous et que j’enchâsserais dans mon cœur votre image tissée en une chanson d’or pur.
Mais hélas, triste fortune, le temps est court.
La jeunesse pâlit d’année en année.
Les jours du printemps sont fugitifs.
Un rien fait mourir les frêles fleurs et le sage me dit que la vie n’est qu’une goutte de rosée posée sur la feuille du lotus.
Dois-je oublier tout ceci pour chercher celle qui s’est détournée de moi?
Ce serait folie, car le temps est court.
* * * * *
Venez, nuits pluvieuses aux pieds mouillés, souriez mon automne d’or; venez avril nonchalant, qui répandez vos baisers au loin.
Venez tous!
Mes amours, vous savez que nous sommes mortels.
Est-il sage de briser son cœur pour celle qui emporte le sien? Non, car le temps est court.
* * * * *
Il est doux d’être assis dans un coin solitaire, de rêver et d’écrire en vers que vous êtes toute ma vie.
Il est héroïque de chérir sa propre douleur et d’être décidé à ne pas s’en consoler.
Mais un frais visage guette à ma porte et lève les yeux sur moi.
Je ne peux qu’essuyer mes larmes et changer l’accord de mon chant.
Car le temps est court.
XLVII
--Puisque tu le veux, je cesserai de chanter.
--Si mon regard fait battre ton cœur, je détournerai mes yeux de ton visage.
--Si de me rencontrer, tu tressailles, je m’écarterai vers un autre sentier.
Si ma présence te gêne quand tu tresses des fleurs, je fuirai ton jardin solitaire.
Si l’eau de la rivière s’agite tumultueuse au passage de ma barque, je ne ramerai plus vers ta rive.
XLVIII
Délivre-moi des chaînes de ta tendresse, ô mon amour. Ne me verse plus le vin de tes baisers.
Cette vapeur de lourd encens oppresse mon cœur.
Ouvre les portes; fais de la place pour la lumière du matin.
Je suis perdu en toi; enveloppé dans les plis de tes caresses.
Délivre-moi de tes sortilèges. Rends-moi la virilité; alors je t’offrirai un cœur libéré.
XLIX
Je tiens ses mains; je la presse sur mon cœur;
J’essaye d’emplir mes bras de sa beauté; de butiner son doux sourire sous mes baisers; de boire avidement son regard sombre.
Hélas! où est tout cela? Qui peut violenter l’azur du ciel?
Je veux étreindre la beauté; elle m’échappe; le corps seul reste dans mes mains.
Déçu et fatigué, je reprends ma route.
Comment le corps toucherait-il la fleur, que seul l’esprit peut toucher?
L
Mon aimée, mon cœur, nuit et jour, brûle de te rencontrer comme on rencontre la mort dévorante.
Que je sois balayé par toi comme par une tempête. Prends tout ce que j’ai; détruis mon sommeil et ravis mes rêves. Dérobe-moi ma vie.
Par cette dévastation, par ce dépouillement total de mon âme, devenons un seul être de beauté...
Hélas! mon désir est vain. Où est l’espoir de communion complète sinon en toi, mon Dieu?
LI
Finis ta dernière chanson et partons.
Oublie cette nuit puisque voilà le jour.
Qui cherché-je à presser dans mes bras? Les rêves ne peuvent s’emprisonner. Mes mains ardentes pressent le vide sur mon cœur.
Et mon sein en est tout meurtri.
LII
Pourquoi la lampe s’est-elle éteinte?
Je l’entourai de mon manteau pour la mettre à l’abri du vent; c’est pour cela que la lampe s’est éteinte.
* * * * *
Pourquoi la fleur s’est-elle fanée?
Je la pressai contre mon cœur avec inquiétude et amour; voilà pourquoi la fleur s’est fanée.
* * * * *
Pourquoi la rivière s’est-elle tarie? Je mis une digue en travers d’elle afin qu’elle me servît à moi seul; voilà pourquoi la rivière s’est tarie.
* * * * *
Pourquoi la corde de la harpe s’est-elle cassée?
J’essayai de donner une note trop haute pour son clavier; voilà pourquoi la corde de la harpe s’est cassée.
LIII
Pourquoi, d’un regard, me rendez-vous confus?
Je ne suis pas venu en mendiant.