Le jardin des supplices

Part 9

Chapter 93,730 wordsPublic domain

--Ah! tu vois, nous sommes en retard. C'est de ta faute!... Dépêchons-nous.

En effet, une foule nombreuse de Chinoises et, parmi elles, quelques Anglaises et quelques Russes--car il n'y avait que fort peu d'hommes, hormis les commissionnaires--grouillait sur le pont. Robes brodées de fleurs et de métamorphoses, ombrelles multicolores, éventails agiles comme des oiseaux, et des rires, et des cris, et de la joie, et de la lutte, tout cela vibrait, chatoyait, chantait, voletait dans le soleil, telle une fête de vie et d'amour.

--Ici... ici... par ici!... Venez par ici!...

Ahuri par la bousculade, étourdi par le glapissement des marchands et les vibrations sonores des gongs, il fallut presque me battre pour pénétrer dans la foule et pour protéger Clara contre les insultes des unes, les coups des autres. Combat grotesque, en vérité, car j'étais sans résistance et sans force, et je me sentais emporté dans ce tumulte humain aussi facilement que l'arbre mort roulé dans les eaux furieuses d'un torrent... Clara, elle, se jetait au plus fort de la mêlée. Elle subissait le brutal contact et, pour ainsi dire, le viol de cette foule, avec un plaisir passionné... Un moment, elle s'écria, glorieusement:

--Vois, chéri... ma robe est toute déchirée... C'est délicieux!

Nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage jusqu'aux boutiques encombrées, assiégées, comme pour un pillage.

--Regardez et choisissez!... Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure.

--Ici... ici... par ici!... Venez par ici!...

Clara prit l'amour de petite fourche des mains du boy qui nous suivait avec son amour de panier, et elle piqua dans les bassines.

--Pique aussi, toi!... pique, cher amour!...

Je crus que le coeur allait me manquer, à cause de l'épouvantable odeur de charnier qui s'exhalait de ces boutiques, de ces bassines remuées, de toute cette foule, se ruant aux charognes, comme si c'eût été des fleurs.

--Clara, chère Clara! implorai-je... Partons d'ici, je vous en prie!

--Oh! comme vous êtes pâle! Et pourquoi?... N'est-ce donc pas très amusant?...

--Clara... chère Clara!... insistai-je... Partons d'ici, je vous en supplie!... Il m'est impossible de supporter plus longtemps cette odeur.

--Mais cela ne sent pas mauvais, mon amour... Cela sent la mort, voilà tout!...

Elle ne semblait pas incommodée... Aucune grimace de dégoût ne plissait sa peau blanche, aussi fraîche qu'une fleur de cerisier. Par l'ardeur voilée de ses yeux, par le battement de ses narines, on eût dit qu'elle éprouvait une jouissance d'amour... Elle humait la pourriture, avec délices, comme un parfum.

--Oh! le beau... beau morceau!...

Avec des gestes gracieux, elle emplit le panier de l'immonde débris.

Et, péniblement, à travers la foule surexcitée, parmi les abominables odeurs, nous continuâmes notre route.

--Vite!... vite!...

III

Le bagne est construit au bord de la rivière. Ses murs quadrangulaires enferment un terrain de plus de cent mille mètres carrés. Pas une seule fenêtre; pas d'autre ouverture que l'immense porte, couronnée de dragons rouges, armée de lourdes barres de fer. Les tours des veilleurs, des tours carrées que termine une superposition de toits aux becs recourbés, marquent les quatre angles de la sinistre muraille. D'autres, plus petites, s'espacent à intervalles réguliers. La nuit, toutes ces tours s'allument comme des phares et projettent autour du bagne, sur la plaine et sur le fleuve, une lumière dénonciatrice. L'une de ces murailles plonge dans l'eau noire, fétide et profonde, ses solides assises que tapissent des algues gluantes. Une porte basse communique, par un pont-levis, avec l'estacade qui s'avance jusqu'au milieu du fleuve, et aux charpentes de laquelle sont amarrés de nombreuses barques de service et des sampangs. Deux hallebardiers, lance au poing, surveillent la porte. À droite de l'estacade, un petit cuirassé, du modèle de nos garde-pêche, se tient immobile, la gueule de ses trois canons braquée sur le bagne. À gauche, aussi loin que l'oeil peut apercevoir la rivière, vingt-cinq ou trente rangées de bateaux masquent l'autre rive d'un fouillis de planches multicolores, de mâts bariolés, de cordages, de voiles grises. Et, de temps en temps, l'on voit passer ces massives embarcations à roue que des malheureux, enfermés dans une cage, actionnent péniblement de leurs bras secs et nerveux.

Derrière le bagne, au loin, très loin, jusqu'à la montagne qui ceinture l'horizon d'une ligne sombre, s'étendent des terrains rocailleux, avec de courtes ondulations, des terrains, ici, couleur de bistre, et là, de sang séché, dans lesquels ne poussent que des acers maigres, des chardons bleuâtres et des cerisiers rabougris qui ne fleurissent jamais. Désolation infinie! Accablante tristesse!... Durant huit mois de l'année, le ciel reste bleu, d'un bleu lavé de rouge où s'avivent les reflets d'un perpétuel incendie, d'un bleu implacable où n'ose jamais s'aventurer le caprice d'un nuage. Le soleil cuit la terre, torréfie les rocs, vitrifie les cailloux qui, sous les pieds, éclatent avec des craquements de verre et des crépitements de flamme. Nul oiseau ne brave cette fournaise aérienne. Il ne vit là que d'invisibles organismes, des grouillements bacillaires qui, vers le soir, alors que les mornes vapeurs montent avec le chant des matelots de la rivière exténuée, prennent distinctement les formes de la fièvre, de la peste, de la mort!

Quel contraste avec l'autre rive où le sol, gras et riche, couvert de jardins et de vergers, nourrit les arbres géants et les fleurs merveilleuses!

Au sortir du pont, nous avions pu, par bonheur, trouver un palanquin qui nous transporta, à travers la brûlante plaine, presque au bagne dont les portes étaient encore fermées. Une équipe d'agents de police, armés de lances à banderoles jaunes et d'immenses boucliers derrière lesquels ils disparaissaient presque, contenait la foule impatiente et très nombreuse. À chaque minute, elle grossissait. Des tentes étaient dressées où l'on buvait du thé, où l'on grignotait de jolis bonbons, des pétales de roses et d'acacias roulés dans de fines pâtes odorantes et granitées de sucre. Dans d'autres, des musiciens jouaient de la flûte et des poètes disaient des vers, tandis que le punka, agitant l'air embrasé, répandait une légère fraîcheur, un frôlement de fraîcheur sur les visages. Et des marchands ambulants vendaient des images, d'anciennes légendes de crimes, des figurations de tortures et de supplices, des estampes et des ivoires, étrangement obscènes. Clara acheta quelques-uns de ces derniers, et elle me dit:

--Vois comme les Chinois, qu'on accuse d'être des barbares, sont au contraire plus civilisés que nous; comme ils sont plus que nous dans la logique de la vie et dans l'harmonie de la nature!... Ils ne considèrent point l'acte d'amour comme une honte qu'on doive cacher... Ils le glorifient au contraire, en chantent tous les gestes et toutes les caresses... de même que les anciens, d'ailleurs, pour qui le sexe, loin d'être un objet d'infamie, une image d'impureté, était un Dieu!... Vois aussi comme tout l'art occidental y perd qu'on lui ait interdit les magnifiques expressions de l'amour. Chez nous, l'érotisme est pauvre, stupide et glaçant... il se présente toujours avec des allures tortueuses de péché, tandis qu'ici, il conserve toute l'ampleur vitale, toute la poésie hennissante, tout le grandiose frémissement de la nature... Mais toi, tu n'es qu'un amoureux d'Europe... une pauvre petite âme timide et frileuse, en qui la religion catholique a sottement inculqué la peur de la nature et la haine de l'amour... Elle a faussé, perverti en toi le sens de la vie...

--Chère Clara, objectai-je..., est-il donc naturel que vous recherchiez la volupté dans la pourriture et que vous meniez le troupeau de vos désirs s'exalter aux horribles spectacles de douleur et de mort?... N'est-ce point là, au contraire, une perversion de cette Nature dont vous invoquez le culte, pour excuser, peut-être, ce que vos sensualités ont de criminel et de monstrueux?...

--Non! fit Clara, vivement... puisque l'Amour et la Mort, c'est la même chose!... et puisque la pourriture, c'est l'éternelle résurrection de la Vie... Voyons...

Tout à coup, elle s'interrompit et me demanda:

--Mais, pourquoi me dis-tu cela?... Es-tu drôle!...

Et, avec une moue charmante, elle ajouta:

--Est-ce ennuyeux que tu ne comprennes rien!... Comment ne sens-tu pas?... comment n'as-tu pas encore senti que c'est, je ne dis pas même dans l'amour, mais dans la luxure, qui est la perfection de l'amour, que toutes les facultés cérébrales de l'homme se révèlent et s'aiguisent... que c'est par la luxure, seule, que tu atteins au développement total de la personnalité?... Voyons... dans l'acte d'amour, n'as-tu donc jamais songé, par exemple, à commettre un beau crime?... c'est-à-dire à élever ton individu au-dessus de tout, enfin?... Et si tu n'y as pas songé, alors, pourquoi fais-tu l'amour?...

--Je n'ai pas la force de discuter, balbutiai-je... Et il me semble que je marche dans un cauchemar... Ce soleil... cette foule... ces odeurs... et tes yeux... ah! tes yeux de supplice et de volupté... et ta voix... et ton crime... tout cela m'effraie... tout cela me rend fou!...

Clara eut un petit rire moqueur.

--Pauvre mignon!... soupira-t-elle drôlement... Tu ne diras pas cela, ce soir, quand tu seras dans mes bras... et que je t'aimerai!...

La foule s'animait de plus en plus. Des bonzes, accroupis sous des ombrelles, étalaient de longues robes rouges autour d'eux, ainsi que des flaques de sang, frappaient sur des gongs, à coups frénétiques, et ils invectivaient grossièrement les passants qui, pour apaiser leurs malédictions, laissaient dévotement tomber, en des jattes de métal, de larges pièces de monnaie.

Clara m'emmena sous une tente toute brodée de fleurs de pêcher, me fit asseoir, près d'elle, sur une pile de coussins, et elle me dit, en me caressant le front de sa main électrique, de sa main donneuse d'oubli et verseuse d'ivresse:

--Mon Dieu!... que tout cela est long, chéri!... Chaque semaine, c'est la même chose... On n'en finit jamais d'ouvrir la porte... Pourquoi ne parles-tu pas?... Est-ce que je te fais peur?... Es-tu content d'être venu?... Es-tu content que je te caresse, chère petite canaille adorée?... Oh! tes beaux yeux fatigués!... C'est la fièvre... et c'est moi aussi, dis?... Dis que c'est moi?... Veux-tu boire du thé?... Veux-tu encore une pastille d'hamamélis?...

--Je voudrais n'être plus ici!... Je voudrais dormir!...

--Dormir!... Que tu es étrange!... Oh! tu vas voir, tout à l'heure, comme c'est beau!... comme c'est terrible!... Et quels extraordinaires... quels inconnus... quels merveilleux désirs cela vous fait entrer dans la chair!... Nous reviendrons par le fleuve, dans mon sampang... Et nous passerons la nuit dans un bateau de fleurs... Tu veux, pas?...

Elle me donna sur les mains quelques légers coups d'éventail:

--Mais tu ne m'écoutes pas?... Pourquoi ne m'écoutes-tu pas?... Tu es pâle et tu es triste... Et, en vérité, tu ne m'écoutes pas du tout...

Elle se pelotonna contre moi, tout contre moi, onduleuse et câline:

--Tu ne m'écoutes pas, vilain, reprit-elle... Et tu ne me caresses même pas!... caresse-moi donc, chéri!... Tâte comme mes seins sont froids et durs...

Et, d'une voix plus sourde, son regard dardant sur moi des flammes vertes, voluptueuse et cruelle, elle parla ainsi:

--Tiens!... il y a huit jours... j'ai vu une chose extraordinaire... Oh! cher amour, j'ai vu fouetter un homme, parce qu'il avait volé un poisson... Le juge avait déclaré simplement ceci: «Il ne faut pas toujours dire d'un homme qui porte un poisson à la main: c'est un pêcheur!» Et il avait condamné l'homme à mourir, sous les verges de fer... Pour un poisson, chéri!... Cela se passa dans le jardin des supplices... L'homme était, figure-toi, agenouillé sur la terre, et sa tête reposait sur une espèce de billot... un billot tout noir de sang ancien... L'homme avait le dos et les reins nus... un dos et des reins comme du vieil or!... J'arrivai juste au moment où un soldat, ayant empoigné sa natte qu'il avait très longue, la nouait à un anneau scellé à une dalle de pierre, dans le sol... Près du patient, un autre soldat faisait rougir, au feu d'une forge, une petite... une toute petite badine de fer... Et voici... Écoute-moi bien!... M'écoutes-tu?... Quand la badine était rouge, le soldat fouettait l'homme à tour de bras, sur les reins... La badine faisait: chuitt! dans l'air... et elle pénétrait, très avant, dans les muscles qui grésillaient et d'où s'élevait une petite vapeur roussâtre... comprends-tu?... Alors, le soldat laissait refroidir la badine dans les chairs qui se boursouflaient et se refermaient... puis, lorsqu'elle était froide, il l'arrachait violemment, d'un seul coup... avec de menus lambeaux saignants... Et l'homme poussait d'affreux cris de douleur... Puis le soldat recommençait... Il recommença quinze fois!... Et à moi, aussi, chère petite âme, il me semblait que la badine entrait, à chaque coup, dans mes reins... C'était atroce et très doux!

Comme je me taisais:

--C'était atroce et très doux, répéta-t-elle... Et si tu savais comme il était beau, cet homme... comme il était fort!... Des muscles pareils à ceux des statues... Embrasse-moi, cher amour... embrasse-moi donc!

Les prunelles de Clara s'étaient révulsées. Entre ses paupières mi-closes, je ne voyais plus que le blanc de ses yeux... Elle dit encore:

--Il ne bougeait pas... Cela faisait sur son dos comme des petites vagues... Oh! tes lèvres!...

Après quelques secondes de silence, elle reprit:

--L'année dernière, avec Annie, j'ai vu quelque chose de bien plus étonnant... J'ai vu un homme qui avait violé sa mère et l'avait ensuite éventrée d'un coup de couteau. Il paraît, du reste, qu'il était fou... Il fut condamné au supplice de la caresse... Oui, mon chéri... Est-ce admirable?... On ne permet pas aux étrangers d'assister à ce supplice qui, d'ailleurs, est très rare aujourd'hui... Mais nous avions donné de l'argent au gardien qui nous dissimula, derrière un paravent... Annie et moi, nous avons tout vu... Le fou--il n'avait pas l'air fou--était étendu sur une table très basse, les membres et le corps liés par de solides cordes... la bouche bâillonnée... de façon à ce qu'il ne pût faire un mouvement, ni pousser un cri... Une femme, pas belle, pas jeune, au masque grave, entièrement vêtue de noir, le bras nu cerclé d'un large anneau d'or, vint s'agenouiller auprès du fou... Elle empoigna sa verge... et elle officia... Oh! chéri!... chéri!... Si tu avais vu!... Cela dura quatre heures... quatre heures, pense!... quatre heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main de la femme ne se ralentit pas une minute, pendant lesquelles son visage demeura froid et morne!... Le patient expira dans un jet de sang qui éclaboussa toute la face de la tourmenteuse... Jamais je n'ai rien vu de si atroce, et ce fut si atroce, mon chéri, qu'Annie et moi nous nous évanouîmes... Je pense toujours à cela!...

Avec un air de regret, elle ajouta:

--Cette femme avait, à l'un de ses doigts, un gros rubis qui, durant le supplice, allait et venait dans le soleil, comme une petite flamme rouge et dansante... Annie l'acheta... Je ne sais ce qu'il est devenu... Je voudrais bien l'avoir.

Clara se tut, l'esprit sans doute retourné aux impures et sanglantes images de cet abominable souvenir...

* * * * *

Quelques minutes après, il se fit dans les tentes et parmi la foule une rumeur. À travers mes paupières alourdies et qui, malgré moi, s'étaient presque fermées, à l'horreur de ce récit, je vis des robes et des robes, et des ombrelles, et des éventails, et des visages heureux, et des visages maudits danser, tourbillonner, se précipiter... C'était comme une poussée de fleurs immenses, comme un tournoiement d'oiseaux féeriques...

--Les portes, cher petit coeur... s'écria Clara... les portes qu'on ouvre!... Viens... viens vite!... Et ne sois plus triste, ah! je t'en supplie!... Pense à toutes les belles choses que tu vas voir et que je t'ai dites!...

Je me soulevai... Et, me saisissant le bras, elle m'entraîna, avec elle, je ne sais où...

IV

La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis, ouatés par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus, Clara heureuse, battit des mains.

--Oh! cher amour!... La cloche!... La cloche!... Nous avons de la chance... Ne sois plus triste... ne sois plus malade, je t'en prie!...

On se pressait si furieusement, à l'entrée du bagne, que les agents de police avaient peine à mettre un peu d'ordre dans le tumulte. Caquetages, cris, étouffements, froissements d'étoffes, heurts d'ombrelles et d'éventails, ce fut dans cette mêlée que Clara se jeta résolument, plus exaltée d'avoir entendu cette cloche, dont je ne songeai pas à lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui causaient tant de plaisir!...

--La cloche!... la cloche!... la cloche!... Viens!...

Mais nous n'avancions pas, malgré l'effort des boys, porteurs de paniers, qui, à grands coups de coude, tentaient de frayer un passage à leurs maîtresses. De longs portefaix, au masque grimaçant, affreusement maigres, la poitrine à nu et couturée sous leurs loques, tendaient en l'air, au-dessus des têtes, des corbeilles pleines de viande, où le soleil accélérait la décomposition et faisait éclore tout un fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images de cauchemar et de tueries, démons ressuscités des plus lointaines, des plus terrifiantes légendes de la Chine, j'en voyais, près de moi, dont un rire déchiquetait en scie la bouche aux dents laquées de bétel et se prolongeait jusqu'à la pointe de la barbiche, en torsions sinistres. D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement; d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la forêt humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.

--La cloche!... la cloche!... répétait Clara.

--Mais quelle cloche?...

--Tu verras... C'est une surprise!...

Et les odeurs soulevées par la foule--odeurs de cabinets de toilette et d'abattoir mêlées, puanteurs des charognes et parfums des chairs vivantes m'affadissaient le coeur, me glaçaient la moelle. C'était en moi la même impression d'engourdissement léthargique que tant de fois j'avais ressentie dans les forêts de l'Annam, le soir, alors que les miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la mort derrière chaque fleur, derrière chaque feuille, derrière chaque brin d'herbe. En même temps, pressé, bousculé de tous les côtés, et la respiration me manquant presque, j'allais enfin défaillir.

--Clara!... Clara!... appelai-je.

Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un peu. Elle était, elle, libre, très joyeuse au milieu de cette foule dont elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus répugnantes étreintes avec une sorte de volupté pâmée. Elle tendait son corps--tout son corps svelte et vibrant--aux brutalités, aux coups, aux déchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose ardent; ses yeux avaient un éclat noyé de joie sexuelle; ses lèvres se gonflaient, tels de durs bourgeons prêts à fleurir... Elle me dit encore, avec une sorte de pitié railleuse:

--Ah! petite femme... petite femme... petite femme!... Vous ne serez jamais qu'une petite femme de rien du tout!...

Au sortir de l'éblouissante, de l'aveuglante lumière du soleil, le couloir où, enfin, nous parvînmes, me sembla, tout d'abord, plein de ténèbres. Puis, les ténèbres peu à peu s'effaçant, je pus me rendre compte du lieu où je me trouvais.

Le couloir était vaste, éclairé d'en haut par un vitrage qui ne laissait passer à travers l'opacité du verre qu'une lumière atténuée de velarium. Une sensation de fraîcheur humide, presque de froid m'enveloppa tout entier, comme d'une caresse de source. Les murs suintaient, ainsi que des parois de grottes souterraines. Sous mes pieds brûlés par les cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles du couloir étaient semées, avait la douceur molle des dunes, près de la mer... J'aspirai l'air largement, à pleins poumons. Clara me dit:

--Tu vois comme on est gentil pour les forçats, ici... Du moins, ils sont au frais.

--Mais où sont-ils?... demandai-je... À droite et à gauche, je ne vois que des murs!

Clara sourit.

--Comme tu es curieux!... Te voilà maintenant plus impatient que moi!... Attends... attends un peu!.... Tout à l'heure, mon chéri... Tiens!...

Elle s'était arrêtée et me désignait un point vague du couloir, l'oeil plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux bruits, comme une chevrette aux écoutes dans la forêt.

--Entends-tu?... Ce sont eux!... Entends-tu?...

Alors, par-delà les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir, par-delà les voix bourdonnantes, je perçus des cris, des plaintes sourdes, des traînements de chaînes, des respirations haletantes comme des forges, d'étranges et prolongés rauquements de fauves. Cela semblait venir des profondeurs de la muraille, de dessous la terre... des abîmes mêmes de la mort... on ne savait d'où...

--Entends-tu?... reprit Clara. Ce sont eux... tu vas les voir tout de suite... avançons! Prends mon bras... Regarde bien... Ce sont eux!... Ce sont eux!...

Nous nous remîmes à marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa maîtresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne nous lâchait plus, augmentée d'autres odeurs dont l'âcreté ammoniacale nous piquait les yeux et la gorge.

La cloche sonnait toujours, là-bas... là-bas... lente et douce, étouffée, pareille à la plainte d'un agonisant. Clara répéta pour la troisième fois:

--Oh! cette cloche!... Il meurt... il meurt, mon chéri... nous le verrons peut-être!

Tout à coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.

--Mon chéri!... mon chéri!... À ta droite!... Quelle horreur!...

Vivement, je tournai la tête... L'infernal défilé commençait.

À droite, c'étaient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutôt de vastes cages fermées par des barreaux et séparées l'une de l'autre par d'épaisses cloisons de pierre. Les dix premières étaient occupées, chacune, par dix condamnés; et, toutes les dix, elles répétaient le même spectacle. Le col serré dans un carcan si large qu'il était impossible de voir les corps, on eût dit d'effrayantes, de vivantes têtes de décapités posées sur des tables. Accroupis parmi leurs ordures, les mains et les pieds enchaînés, ils ne pouvaient s'étendre, ni se coucher, ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en déplaçant le carcan autour de leur gorge à vif et de leur nuque saignante, leur faisait pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mêlaient d'atroces insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour à tour.

J'étais muet d'épouvante.

Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes, simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges, des regards de terreur et de faim... Puis, un même cri de douleur sortit des dix bouches tordues... Et conscients de leur impuissance, les condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête légèrement inclinée et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan, les traits de leur face décharnée et blême convulsés dans une grimace rigide, dans une sorte d'immobile ricanement.