Part 6
Ce fut une joie immense quand nous entrâmes dans les eaux de l'océan Indien; après les mortelles, torturantes journées passées sur la mer Rouge, il semblait que ce fût la résurrection. Une vie nouvelle, une vie de gaîté, d'activité reprenait à bord. Quoique la température fût encore très chaude, l'air était délicieux à respirer, comme l'odeur d'une fourrure qu'une femme vient de quitter. Une brise légère imprégnée, on eût dit, de tous les parfums de la flore tropicale, rafraîchissait le corps et l'esprit. Et, c'était, autour de nous, un éblouissement. Le ciel, d'une translucidité de grotte féerique, était d'un vert d'or, flammé de rose; la mer calme, d'un rythme puissant sous le souffle de la mousson, s'étendait extraordinairement bleue, ornée, çà et là, de grandes volutes smaragdines. Nous sentions réellement, physiquement, comme une caresse d'amour, l'approche des continents magiques, des pays de lumière où la vie, un jour de mystère, avait poussé ses premiers vagissements. Et tous avaient sur le visage, même le gentilhomme normand, un peu de ce ciel, de cette mer, de cette lumière.
Miss Clara--cela va sans dire--attirait, excitait beaucoup les hommes; elle avait toujours, autour d'elle, une cour d'adorateurs passionnés. Je n'étais point jaloux, certain qu'elle les jugeait ridicules, et qu'elle me préférait à tous les autres, même aux deux Chinois avec qui elle s'entretenait souvent, mais qu'elle ne regardait pas, comme elle me regardait, avec cet étrange regard, où il m'avait semblé plusieurs fois, et malgré tant de réserves, surprendre des complicités morales, et je ne sais quelles secrètes correspondances... Parmi les plus fervents, se trouvait un explorateur français, qui se rendait dans la presqu'île malaise, pour y étudier des mines de cuivre, et un officier anglais que nous avions pris à Aden et qui regagnait son poste, à Bombay. C'étaient, chacun dans son genre, deux épaisses mais fort amusantes brutes, et dont Clara aimait à se moquer. L'explorateur ne tarissait pas sur ses récents voyages à travers l'Afrique centrale. Quant à l'officier anglais, capitaine dans un régiment d'artillerie, il cherchait à nous éblouir, en nous décrivant toutes ses inventions de balistique.
Un soir, après le dîner, sur le pont, nous étions tous réunis autour de Clara, délicieusement étendue sur un rocking-chair. Les uns fumaient des cigarettes, ceux-là rêvaient... Tous, nous avions, au coeur, le même désir de Clara; et tous, avec la même pensée de possession ardente, nous suivions le va-et-vient de deux petits pieds, chaussés de deux petites mules roses qui, dans le balancement du fauteuil, sortaient du calice parfumé des jupons, comme des pistils de fleurs... Nous ne disions rien... Et la nuit était d'une douceur féerique, le bateau glissait voluptueusement sur la mer, comme sur de la soie. Clara s'adressa à l'explorateur...
--Alors? fit-elle d'une voix malicieuse... Ça n'est pas une plaisanterie?... Vous en avez mangé de la viande humaine?
--Certainement oui!... répondit-il fièrement et d'un ton qui établissait une indiscutable supériorité sur nous... Il le fallait bien... on mange ce qu'on a...
--Quel goût ça a-t-il?... demanda-t-elle, un peu dégoûtée.
Il réfléchit un instant... Puis esquissant un geste vague:
--Mon Dieu!... dit-il... comment vous expliquer?... Figurez-vous, adorable miss... figurez-vous du cochon... du cochon un peu mariné dans de l'huile de noix...
Négligent et résigné, il ajouta:
--Ça n'est pas très bon... on ne mange pas ça, du reste, par gourmandise... J'aime mieux le gigot de mouton, ou le beefsteak.
--Évidemment!... consentit Clara.
Et, comme si elle eût voulu, par politesse, diminuer l'horreur de cette anthropophagie, elle spécialisa:
--Parce que, sans doute, vous ne mangiez que de la viande de nègre!...
--Du nègre?... s'écria-t-il, en sursautant... Pouah!... Heureusement, chère miss, je n'en fus pas réduit à cette dure nécessité... Nous n'avons jamais manqué de blancs, Dieu merci!... Notre escorte était nombreuse, en grande partie formée d'Européens... des Marseillais, des Allemands, des Italiens... un peu de tout... Quand on avait trop faim, on abattait un homme de l'escorte... de préférence un Allemand... L'Allemand, divine miss, est plus gras que les autres races... et il fournit davantage... Et puis, pour nous autres Français, c'est un Allemand de moins!... L'Italien, lui, est sec et dur... C'est plein de nerfs...
--Et le Marseillais?... intervins-je...
--Peuh!... déclara le voyageur, en hochant la tête... le Marseillais est très surfait... il sent l'ail... et, aussi, je ne sais pas pourquoi, le suint... Vous dire que c'est régalant?... non... c'est mangeable, voilà tout.
Se tournant vers Clara avec des gestes de protestation, il insista:
--Mais du nègre... jamais!... je crois que je l'aurais revomi... J'ai connu des gens qui en avaient mangé... Ils sont tombés malades... Le nègre n'est pas comestible... Il y en a même, je vous assure, qui sont vénéneux...
Et, scrupuleux, il rectifia:
--Après tout... faut-il le bien connaître, comme les champignons?... Peut-être les nègres de l'Inde se laissent-ils manger?...
--Non!... affirma l'officier anglais, d'un ton bref et catégorique qui clôtura, au milieu des rires, cette discussion culinaire, laquelle commençait à me soulever le coeur...
L'explorateur, un peu décontenancé, reprit:
--Il n'importe... malgré tous ces petits ennuis, je suis très heureux d'être reparti. En Europe, je suis malade... je ne vis pas... je ne sais où aller... Je me trouve aveuli et prisonnier dans l'Europe, comme une bête dans une cage... Impossible de faire jouer ses coudes, d'étendre les bras, d'ouvrir la bouche, sans se heurter à des préjugés stupides, à des lois imbéciles... à des moeurs iniques... L'année dernière, charmante miss, je me promenais dans un champ de blé. Avec ma canne, j'abattais les épis autour de moi... Cela m'amusait... J'ai bien le droit de faire ce qui me plaît, n'est-ce pas?... Un paysan accourut qui se mit à crier, à m'insulter, à m'ordonner de sortir de son champ... On n'a pas idée de ça!... Qu'auriez-vous fait à ma place?... Je lui assenai trois vigoureux coups de canne sur la tête... Il tomba le crâne fendu... Eh bien, devinez ce qui m'est arrivé?...
--Vous l'avez peut-être mangé? insinua, en riant, Clara...
--Non... on m'a traîné devant je ne sais quels juges qui me condamnèrent à deux mois de prison et dix mille francs de dommages et intérêts... Pour un sale paysan!... Et on appelle ça de la civilisation!... Est-ce croyable?... Eh bien, merci! s'il avait fallu que je fusse, en Afrique, condamné de la sorte, chaque fois que j'ai tué des nègres, et même des blancs!...
--Car vous tuiez aussi les nègres?... fit Clara.
--Certainement, oui, adorable miss!...
--Pourquoi, puisque vous ne les mangiez pas?
--Mais, pour les civiliser, c'est-à-dire pour leur prendre leurs stocks d'ivoires et de gommes... Et puis... que voulez-vous?... si les gouvernements et les maisons de commerce qui nous confient des missions civilisatrices, apprenaient que nous n'avons tué personne... que diraient-ils?...
--C'est juste!... approuva le gentilhomme normand... D'ailleurs, les nègres sont des bêtes féroces... des braconniers... des tigres!...
--Les nègres?... Quelle erreur, cher monsieur!... Ils sont doux et gais... ils sont comme des enfants... Avez-vous vu jouer des lapins, le soir, dans une prairie, à la bordure d'un bois?...
--Sans doute!...
--Ils ont des mouvements jolis... des gaietés folles, se lustrent le poil avec leurs pattes, bondissent et se roulent dans les menthes... Eh bien, les nègres sont comme ces jeunes lapins... c'est très gentil!...
--Pourtant, il est certain qu'ils sont anthropophages?... persista le gentilhomme...
--Les nègres? protesta l'explorateur... Pas du tout!... Dans les pays noirs, il n'est d'anthropophages que les blancs... Les nègres mangent des bananes et broutent des herbes fleuries. Je connais un savant qui prétend même que les nègres ont des estomacs de ruminants... Comment voulez-vous qu'ils mangent de la viande, surtout de la viande humaine?
--Alors, pourquoi les tuer? objectai-je, car je me sentais devenir bon et plein de pitié.
--Mais, je vous l'ai dit... pour les civiliser. Et c'était très amusant!... Quand, après des marches, des marches, nous arrivions dans un village de nègres... ceux-ci étaient fort effrayés!... Ils poussaient aussitôt des cris de détresse, ne cherchaient pas à fuir, tant ils avaient peur, et pleuraient la face contre terre. On leur distribuait de l'eau-de-vie, car nous avons toujours, dans nos bagages, de fortes provisions d'alcool... et, lorsqu'ils étaient ivres, nous les assommions!...
--Un sale coup de fusil! résuma, non sans dégoût, le gentilhomme normand, qui, sans doute, à cette minute, revoyait dans les forêts du Tonkin passer et repasser le vol merveilleux des paons...
La nuit se poursuivait dans l'éblouissement; le ciel était en feu: autour de nous, l'océan balançait de grandes nappes de lumière phosphorescente... Et j'étais triste, triste de Clara, triste de ces hommes grossiers, et de moi-même, et de nos paroles, qui offensaient le silence et la Beauté!
Tout à coup:
--Connaissez-vous Stanley? demanda Clara à l'explorateur.
--Certainement, oui... je le connais, répondit celui-ci.
--Et que pensez-vous de lui?
--Oh! lui!... fit-il en hochant la tête... Et, comme si d'affreux souvenirs venaient d'envahir son esprit, il acheva d'une voix grave:
--Il va tout de même un peu loin!...
Je sentais que le capitaine avait, depuis quelques minutes, le désir de parler... Il profita du moment de répit qui suivit cet aveu:
--Moi! dit-il... j'ai fait beaucoup mieux que tout cela... Et vos petits massacres ne sont rien auprès de ceux que l'on me devra... J'ai inventé une balle... Elle est extraordinaire. Et je l'appelle la balle Dum-Dum, du nom du petit village hindou où j'eus l'honneur de l'inventer.
--Elle tue beaucoup?... plus que les autres?... demanda Clara.
--Oh! chère miss, ne m'en parlez pas!... fit-il en riant... C'est incalculable!...
Et, modeste, il ajouta:
--Pourtant... ça n'est rien... c'est tout petit!... Figurez-vous une petite chose... comment appelez-vous?... une petite noisette... c'est cela!... Figurez-vous une toute petite noisette!... C'est charmant...
--Et quel joli nom, capitaine!... admira Clara.
--Très joli, en effet! approuva le capitaine, visiblement flatté... très poétique!...
--On dirait, n'est-ce pas?... on dirait d'un nom de fée dans une comédie de Shakespeare... La fée Dum-Dum!... cela m'enchante... Une fée rieuse, légère et toute blonde, qui sautille, danse et bondit parmi les bruyères et les rayons de soleil... Et, allez donc, Dum-Dum!
--Et allez donc!... répéta l'officier... Parfaitement! Elle va d'ailleurs très bien, adorable miss... Et ce qu'elle a d'unique, je crois, c'est qu'avec elle... il n'y a, pour ainsi dire, plus de blessés.
--Ah!... ah!...
--Il n'y a plus que des morts!... Voilà par où elle est vraiment exquise!
Il se tourna vers moi, et avec un accent de regret, dans lequel se confondaient nos deux patriotismes, il soupira:
--Ah! si vous l'aviez eue, en France, au moment de cette affreuse Commune!... Quel triomphe!...
Et passant brusquement à une autre songerie:
--Je me demande parfois... si ce n'est point un conte d'Edgar Poë, un rêve de notre Thomas de Quincey... Mais non, puisque cette adorable petite Dum-Dum, je l'ai expérimentée, moi-même... Telle est l'histoire... J'ai fait placer douze Hindous...
--Vivants?
--Naturellement!... L'empereur d'Allemagne, lui, pratique ses expériences balistiques sur des cadavres... Avouez que c'est absurde et tout à fait incomplet... Moi, j'opère sur des personnes, non seulement vivantes, mais d'une constitution robuste et d'une parfaite santé... Au moins, on voit ce que l'on fait et où l'on va... Je ne suis pas un rêveur, moi... je suis un savant!...
--Mille pardons, capitaine!... continuez donc!...
--Donc, j'ai fait placer douze Hindous, l'un derrière l'autre, sur une ligne géométriquement droite... et j'ai tiré...
--Eh bien?... interrompit Clara.
--Eh bien, délicieuse amie, cette petite Dum-Dum a fait merveille... Des douze Hindous, il n'en est pas resté un seul debout!... La balle avait traversé leurs douze corps qui n'étaient plus, après le coup, que douze tas de chair en bouillie et d'os littéralement broyés... Magique, vraiment!... Et jamais je n'avais cru à un aussi admirable succès...
--Admirable, en effet, et qui tient du prodige.
--N'est-ce pas?...
Et, songeur, après quelques secondes d'un silence émouvant...
--Je cherche, murmura-t-il, confidentiellement... je cherche quelque chose de mieux... quelque chose de plus définitif... je cherche une balle... une petite balle qui ne laisserait rien de ceux qu'elle atteint... rien... rien... rien!... Comprenez-vous?
--Comment cela? comment rien?
--Ou si peu de chose!... expliqua l'officier... à peine un tas de cendres... ou même une légère fumée roussâtre qui se dissiperait tout de suite... Cela se peut...
--Une incinération automatique, alors?
--Parfaitement!... Avez-vous songé aux avantages nombreux d'une telle invention?... De la sorte, je supprime les chirurgiens d'armée, les infirmiers, les ambulances, les hôpitaux militaires, les pensions aux blessés, etc., etc. Ce serait une économie incalculable... un soulagement pour les budgets des États... Et je ne parle pas de l'hygiène!... Quelle conquête pour l'hygiène!...
--Et vous pourriez appeler cette balle, la balle Nib-Nib!... m'écriai-je.
--Très joli... très joli!... applaudit l'artilleur qui, bien qu'il n'eût rien compris à cette interruption argotique, se mit à rire bruyamment, de ce brave et franc rire, qu'ont les soldats de tous les grades et de tous les pays...
Quand il se fut calmé:
--Je prévois, dit-il, que la France, lorsqu'elle aura connu ce splendide engin, va encore nous injurier dans tous ses journaux... Et ce seront les plus farouches de vos patriotes, ceux-là mêmes qui crient très haut qu'on ne dépense jamais assez de milliards pour la guerre, qui ne parlent que de tuer et de bombarder, ce seront ceux-là qui, une fois de plus, voueront l'Angleterre à l'exécration des peuples civilisés... Mais sapristi! nous sommes logiques avec notre état d'universelle barbarie... Comment!... on admet que les obus soient explosibles... et l'on voudrait que les balles ne le fussent pas!... Pourquoi?... Nous vivons sous la loi de la guerre... Or, en quoi consiste la guerre?... Elle consiste à massacrer le plus d'hommes que l'on peut, en le moins de temps possible... Pour la rendre de plus en plus meurtrière et expéditive il s'agit de trouver des engins de destruction de plus en plus formidables... C'est une question d'humanité... et c'est aussi le progrès moderne...
--Mais, capitaine, objectai-je... et le droit des gens?... Qu'en faites-vous?
L'officier ricana... et, levant les bras vers le ciel:
--Le droit des gens!... répliqua-t-il... mais c'est le droit que nous avons de massacrer les gens, en bloc, ou en détail, avec des obus ou des balles, peu importe, pourvu que les gens soient dûment massacrés!...
L'un des Chinois intervint:
--Nous ne sommes pourtant pas des sauvages! dit-il.
--Pas des sauvages?... Et que sommes-nous d'autre, je vous prie?... Nous sommes des sauvages pires que ceux de l'Australie, puisque, ayant conscience de notre sauvagerie, nous y persistons... Et, puisque c'est par la guerre, c'est-à-dire par le vol, le pillage et le massacre, que nous entendons gouverner, commercer, régler nos différends, venger notre honneur... Eh bien! nous n'avons qu'à supporter les inconvénients de cet état de brutalité où nous voulons nous maintenir quand même... Nous sommes des brutes, soit!... agissons en brutes!...
Alors, Clara dit d'une voix douce et profonde:
--Et puis, ce serait un sacrilège de lutter contre la mort... C'est si beau la mort!
Elle se leva, toute blanche et mystérieuse, sous la lumière électrique du bord. Le fin et long châle de soie qui l'enveloppait, l'enveloppait de reflets pâles et changeants.
--À demain! dit-elle encore.
Tous, nous étions autour d'elle, empressés. L'officier lui avait pris sa main qu'il baisait... et je détestai sa figure mâle, ses reins souples, ses jarrets nerveux, toute son allure de force... Il s'excusa:
--Pardonnez-moi, dit-il, de m'être laissé emporter dans un tel sujet, et d'avoir oublié que devant une femme, telle que vous, on ne devrait jamais parler que d'amour...
Clara répondit:
--Mais, capitaine, qui parle de la mort, parle aussi de l'amour!...
Elle prit mon bras, et je la reconduisis jusqu'à sa cabine, où ses femmes l'attendaient, pour la toilette de nuit...
Toute la soirée, je fus hanté de massacres et de destruction... Mon sommeil fut fort agité, cette nuit-là... Au-dessus des bruyères rouges, parmi les rayons d'un soleil de sang, je vis, blonde, rieuse et sautillante, passer la petite fée Dum-Dum... la petite fée Dum-Dum qui avait les yeux, la bouche, toute la chair inconnue et dévoilée de Clara...
VII
Une fois, mon amie et moi, appuyés l'un près de l'autre au bastingage, nous regardions la mer et nous regardions le ciel. La journée allait bientôt finir. Dans le ciel, de grands oiseaux, des alcyons bleus, suivaient le navire en se balançant avec d'exquis mouvements de danseuse; sur la mer, des troupes de poissons volants se levaient à notre approche et, tout brillants sous le soleil, allaient se poser plus loin, pour repartir ensuite rasant l'eau, d'un bleu de vivante turquoise, ce jour-là... Puis des bandes de méduses, des méduses rouges, des méduses vertes, des méduses pourprées, et roses, et mauves, flottaient, ainsi que des jonchées de fleurs, sur la surface molle, et si magnifiques de couleur que Clara, à chaque instant, poussait des cris d'admiration en me les montrant... Et, tout d'un coup, elle me demanda:
--Dites-moi?... Comment s'appellent ces merveilleuses bêtes?
J'aurais pu inventer des noms bizarres, trouver des terminologies scientifiques. Je ne le tentai même pas... Poussé par un immédiat, un spontané, un violent besoin de franchise:
--Je ne sais pas!... répondis-je, fermement.
Je sentais que je me perdais... que tout ce rêve, vague et charmant qui avait bercé mes espoirs, endormi mes inquiétudes, je le perdais aussi sans rémission... que j'allais, d'une chute plus profonde, retomber aux fanges inévitables de mon existence de paria... Je sentais tout cela... Mais il y avait en moi quelque chose de plus fort que moi, et qui m'ordonnait de me laver de mes impostures, de mes mensonges, de ce véritable abus de confiance, par quoi, lâchement, criminellement, j'avais escroqué l'amitié d'un être qui avait eu foi en mes paroles.
--Non, en vérité, je ne sais pas!... répétai-je, en donnant à cette simple dénégation un caractère d'exaltation dramatique qu'elle ne comportait point.
--Comme vous me dites cela!... Est-ce que vous êtes fou?... Qu'avez-vous donc?... fit Clara, étonnée du son de ma voix et de l'étrange incohérence de mes gestes.
--Je ne sais pas... je ne sais pas... je ne sais pas!...
Et pour faire entrer plus de force de conviction dans ce triple «Je ne sais pas!», je frappai trois fois, violemment, sur le bastingage.
--Comment, vous ne savez pas?... Un savant... un naturaliste?...
--Je ne suis pas un savant, miss Clara... Je ne suis pas un naturaliste... je ne suis rien, criai-je... Un misérable... oui... je suis un misérable!... Je vous ai menti... odieusement menti... Il faut que vous connaissiez l'homme que je suis... Écoutez-moi...
Haletant, désordonné, je racontai ma vie... Eugène Mortain, Mme G..., l'imposture de ma mission, toutes mes malpropretés, toutes mes boues... Je prenais une joie atroce à m'accuser, à me rendre plus vil, plus déclassé, plus noir encore que je ne l'étais... Quand j'eus terminé ce douloureux récit, je dis à mon amie, dans un torrent de larmes:
--Maintenant, c'est fini!... vous allez me détester... me mépriser, comme les autres... vous vous détournerez de moi, avec dégoût... Et vous aurez raison... et je ne me plaindrai pas... C'est affreux!... mais je ne pouvais plus vivre ainsi... je ne voulais plus de ce mensonge entre vous et moi...
Je pleurais abondamment... et je bégayais des mots sans suite, comme un enfant.
--C'est affreux!... c'est affreux!... Et moi qui... car enfin... c'est vrai, je vous le jure!... moi qui... vous comprenez... Un engrenage, c'est cela... un engrenage... ç'a été un engrenage... Je ne le savais pas, moi. Et puis votre âme... ah! votre âme... votre chère âme, et vos regards de pureté... et votre... votre cher... oui, enfin... vous sentez bien... votre cher accueil... C'était mon salut... ma rédemption... ma... ma... C'est affreux... c'est affreux!... Je perds tout cela!... C'est affreux!...
Tandis que je parlais et que je pleurais, miss Clara me regardait fixement. Oh! ce regard! Jamais, non jamais je n'oublierai le regard que cette femme adorable posa sur moi... un regard extraordinaire, où il y avait à la fois de l'étonnement, de la joie, de la pitié, de l'amour--oui, de l'amour--et de la malice aussi, et de l'ironie... et de tout... un regard qui entrait en moi, me pénétrait, me fouillait, me bouleversait l'âme et la chair.
--Eh bien! dit-elle, simplement. Ça ne m'étonne pas trop... Et je crois, vraiment, que tous les savants sont comme vous.
Sans cesser de me regarder, riant du rire clair et joli qu'elle avait, un rire pareil à un chant d'oiseau:
--J'en ai connu un, reprit-elle. C'était un naturaliste... de votre genre... Il avait été envoyé par le gouvernement anglais, pour étudier, dans les plantations de Ceylan, le parasite du caféier... Eh bien, durant trois mois, il ne quitta pas Colombo... Il passait son temps à jouer au poker et à se griser de champagne.
Et son regard sur moi, un étrange, profond et voluptueux regard, toujours sur moi, elle ajouta, après quelques secondes de silence, sur un ton de miséricorde, où il me sembla que j'entendais chanter toutes les allégresses du pardon:
--Ô la petite canaille!
Je ne savais plus que dire ni s'il fallait rire ou encore pleurer, ou bien m'agenouiller à ses pieds. Timidement, je balbutiai:
--Alors... vous ne m'en voulez pas?... vous ne me méprisez pas?... vous me pardonnez?...
--Bête! fit-elle... Ô la petite bête!...
--Clara!... Clara!... Est-ce possible?... m'écriai-je, presque défaillant de bonheur.
Comme la cloche du dîner avait, depuis longtemps, sonné, et qu'il n'y avait plus personne sur cette partie du pont, je m'approchai de Clara plus près, si près que je sentis sa hanche frémir contre moi, et battre sa gorge. Et saisissant ses mains qu'elle laissa dans les miennes, tandis que mon coeur se soulevait, en tempête, dans ma poitrine, je m'écriai:
--Clara! Clara!... m'aimez-vous?... Ah! je vous en supplie!... m'aimez-vous?...
Elle répliqua, faiblement:
--Je vous dirai cela, ce soir... chez moi!...
Je vis passer, en ses yeux, une flamme verte, une flamme terrible qui me fit peur... Elle dégagea ses mains de l'étreinte des miennes, et le front subitement barré d'un pli dur, la nuque lourde, elle se tut et regarda la mer...
À quoi pensait-elle?... Je n'en savais rien... Et, en regardant la mer, moi aussi, je songeais:
--Tant que j'ai été pour elle un homme régulier, elle ne m'a pas aimé... elle ne m'a pas désiré... Mais de la minute où elle a compris qui j'étais, où elle a respiré la véritable et impure odeur de mon âme, l'amour est entré en elle--car elle m'aime!... Allons!... allons!... Il n'y a donc de vrai que le mal!...
Le soir était venu, puis, sans crépuscule, la nuit. Une douceur inexprimable circulait dans l'air. Le navire naviguait dans un bouillonnement d'écume phosphoreuse. De grandes clartés effleuraient la mer... Et l'on eût dit que des fées se levaient de la mer, étendaient sur la mer de longs manteaux de feu, et secouaient et jetaient, à pleines mains, dans la mer, des perles d'or.
VIII