Le jardin des supplices

Part 5

Chapter 53,642 wordsPublic domain

Cette combinaison m'avait redonné un peu de courage et de gaieté... Non qu'elle me plût absolument... À ce brevet d'illustre embryologiste, j'eusse préféré une bonne recette générale, par exemple... ou un siège bien rembourré au Conseil d'État... mais il faut se faire une raison; l'aventure n'était pas sans quelque amusement, du reste. De simple vagabond de la politique que j'étais la minute d'avant, on ne devient pas, par un coup de baguette ministérielle, le considérable savant qui allait violer les mystères, aux sources mêmes de la Vie, sans en éprouver quelque fierté mystificatrice et quelque comique orgueil...

La soirée, commencée dans la mélancolie, s'acheva dans la joie.

J'abordai Mme G... qui, très animée, organisait l'amour et promenait l'adultère de groupe en groupe, de couple en couple.

--Et cette adorable comtesse roumaine, lui demandai-je... est-ce qu'elle est toujours folle de moi?

--Toujours, mon cher...

Elle me prit le bras... Ses plumes étaient défrisées, ses fleurs fanées, ses dentelles aplaties.

--Venez donc!... dit-elle... Elle flirte, dans le petit salon de Guizot, avec la princesse Onane...

--Comment, elle aussi?...

--Mais, mon cher, répliqua cette grande politique... à son âge et avec sa nature de poète... il serait vraiment malheureux qu'elle n'ait pas touché à tout!...

IV

Mes préparatifs furent vite faits. J'eus la chance que la jeune comtesse roumaine, qui s'était fort éprise de moi, voulût bien m'aider de ses conseils et, ma foi, je le dis, non sans honte, de sa bourse aussi.

D'ailleurs, j'eus toutes les chances.

Ma mission s'annonçait bien. Par une exceptionnelle dérogation aux coutumes bureaucratiques, huit jours après cette conversation décisive dans les salons de Mme G..., je touchais sans nulle anicroche, sans nul retard, les susdits crédits. Ils étaient libéralement calculés, et comme je n'osais pas espérer qu'ils le fussent, car je connaissais «la chiennerie» du gouvernement en ces matières, et les pauvres petits budgets sommaires dont on gratifie si piteusement les savants en mission... les vrais. Ces libéralités insolites, je les devais sans doute à cette circonstance que, n'étant point du tout un savant, j'avais, plus que tout autre, besoin de plus grandes ressources, pour en jouer le rôle.

On avait prévu l'entretien de deux secrétaires et de deux domestiques, l'achat fort coûteux d'instruments d'anatomie, de microscopes, d'appareils de photographie, de canots démontables, de cloches à plongeur, jusqu'à des bocaux de verre pour collections scientifiques, des fusils de chasse et des cages destinées à ramener vivants les animaux capturés. Vraiment, le gouvernement faisait luxueusement les choses, et je ne pouvais que l'en louer. Il va sans dire que je n'achetai aucun de ces _impedimenta_, et que je décidai de n'emmener personne, comptant sur ma seule ingéniosité, pour me débrouiller au milieu de ces forêts inconnues de la science et de l'Inde.

Je profitai de mes loisirs, pour m'instruire sur Ceylan, ses moeurs, ses paysages, et me faire une idée de la vie que je mènerais, là-bas, sous ces terribles tropiques. Même en éliminant ce que les récits des voyageurs comportent d'exagération, de vantardise et de mensonge, ce que je lus m'enchanta, particulièrement ce détail, rapporté par un grave savant allemand, qu'il existe, dans la banlieue de Colombo, parmi de féeriques jardins, au bord de la mer, une merveilleuse villa, un _bungalow_, comme ils disent, dans lequel un riche et fantaisiste Anglais entretient une sorte de harem, où sont représentées, en de parfaits exemplaires féminins, toutes les races de l'Inde, depuis les noires Tamoules, jusqu'aux serpentines Bayadères du Lahore, et aux bacchantes démoniaques de Bénarès. Je me promis bien de trouver un moyen d'introduction, auprès de ce polygame amateur, et borner là mes études d'embryologie comparée.

Le ministre, à qui j'allai faire mes adieux et confier mes projets, approuva toutes ces dispositions et loua fort gaiement ma vertu d'économie. En me quittant, il me dit avec une éloquence émue, tandis que moi-même, sous l'ondée de ses paroles, j'éprouvais un attendrissement, un pur, rafraîchissant et sublime attendrissement d'honnête homme:

--Pars, mon ami, et reviens-nous plus fort... reviens-nous un homme nouveau et un glorieux savant... Ton exil, que tu sauras employer, je n'en doute pas, à de grandes choses, retrempera tes énergies pour les luttes futures... Il les retrempera aux sources mêmes de la vie, dans le berceau de l'humanité que... de l'humanité dont... Pars... et si, à ton retour, tu retrouvais--ce que je ne puis croire--si tu retrouvais, dis-je, les mauvais souvenirs persistants, les difficultés... les hostilités... un obstacle enfin à tes justes ambitions... dis-toi bien que tu possèdes sur le personnel gouvernemental assez de petits papiers, pour en triompher haut la main... _Sursum corda!_... Compte sur moi, d'ailleurs... Pendant que tu seras là-bas, courageux pionnier du progrès, soldat de la science... pendant que tu sonderas les golfes et que tu interrogeras les mystérieux atolls, pour la France, pour notre chère France... je ne t'oublierai pas, crois-le bien... Habilement, progressivement, dans l'_Agence Havas_ et dans mes journaux, je saurai créer de l'agitation autour de ton jeune nom d'embryologiste... Je trouverai des réclames admirables, pathétiques... «Notre grand embryologiste»... «Nous recevons de notre jeune et illustre savant dont les découvertes embryologiques, etc.--Pendant qu'il étudiait, sous vingt brasses d'eau, une holothurie encore inconnue, notre infatigable embryologiste faillit être emporté par un requin... Une lutte terrible, etc...»... Va, va, mon ami... Travaille sans crainte à la grandeur du pays. Aujourd'hui, un peuple n'est pas grand seulement par ses armes, il est grand surtout par ses arts... par sa science... Les conquêtes pacifiques de la science servent plus la civilisation que les conquêtes, etc... _Cedant arma sapientiæ_...

Je pleurais de joie, de fierté, d'orgueil, d'exaltation, l'exaltation de tout mon être vers quelque chose d'immense et d'immensément beau. Projeté hors de mon _moi_, je ne sais où, j'avais, en ce moment, une autre âme, une âme presque divine, une âme de création et de sacrifice, l'âme de quelque héros sublime en qui reposent les suprêmes confiances de la Patrie, toutes les espérances décisives de l'humanité.

Quant au ministre, à ce bandit d'Eugène, il pouvait, à peine, lui aussi, contenir son émotion. Il y avait de l'enthousiasme vrai dans son regard, un tremblement sincère dans sa voix. Deux petites larmes coulaient de ses yeux... Il me serra la main à la briser...

Durant quelques minutes, tous les deux, nous fûmes le jouet inconscient et comique de notre propre mystification...

Ah! quand j'y pense!

V

Muni de lettres de recommandation pour «les autorités» de Ceylan, je m'embarquai, enfin, par une splendide après-midi, à Marseille, sur le _Saghalien_.

Dès que j'eus mis le pied sur le paquebot j'éprouvai, immédiatement, l'efficacité de ce qu'est un titre officiel, et comment, par son prestige, un homme déchu, tel que j'étais alors, se grandit, dans l'estime des inconnus et des passants, par conséquent, dans la sienne. Le capitaine, «qui savait mes admirables travaux», m'entoura de prévenances, presque d'honneurs. La cabine la plus confortable m'avait été réservée, ainsi que la meilleure place à table. Comme la nouvelle s'était vite répandue, parmi les passagers, de la présence, à bord, d'un illustre savant, chacun s'ingénia de me manifester son respect... Je ne voyais, sur les visages, que le fleurissement de l'admiration. Les femmes elles-mêmes me témoignaient de la curiosité et de la bienveillance, celle-ci, discrète, celle-là, caractéristique d'un sentiment plus brave. Une, surtout, attira violemment mon attention. C'était une créature merveilleuse, avec de lourds cheveux roux et des yeux verts, pailletés d'or, comme ceux des fauves. Elle voyageait, accompagnée de trois femmes de chambre, dont une Chinoise. Je m'informai auprès du capitaine.

--C'est une Anglaise, me dit-il... On l'appelle miss Clara... La femme la plus extraordinaire qui soit... Bien qu'elle n'ait que vingt-huit ans, elle connaît déjà toute la terre... Pour l'instant, elle habite la Chine... C'est la quatrième fois que je la vois à mon bord...

--Riche?

--Oh! très riche... Son père, mort depuis longtemps, fut, m'a-t-on dit, vendeur d'opium, à Canton. C'est même là qu'elle est née... Elle est, je crois, un peu toquée... mais charmante.

--Mariée?

--Non...

--Et...?

Je mis, dans cette conjonction, tout un ordre d'interrogations intimes et même égrillardes...

Le capitaine sourit.

--Ça... je ne sais pas... je ne crois pas... Je ne me suis jamais aperçu de rien... ici.

Telle fut la réponse du brave marin, qui me sembla, au contraire, en savoir beaucoup plus qu'il ne voulait en dire... Je n'insistai pas, mais je me dis, à part moi, elliptique et familier: «Toi, ma petite... parfaitement!...»

Les premiers passagers avec qui je me liai furent deux Chinois de l'Ambassade de Londres et un gentilhomme normand qui se rendait au Tonkin. Celui-ci voulut bien, tout de suite, me confier ses affaires... C'était un chasseur passionné.

--Je fuis la France, me déclara-t-il... je la fuis, chaque fois que je le peux... Depuis que nous sommes en république, la France est un pays perdu... Il y a trop de braconniers, et ils sont les maîtres... Figurez-vous que je ne puis plus avoir de gibier chez moi!... Les braconniers me le tuent et les tribunaux leur donnent raison... C'est un peu fort!... Sans compter que le peu qu'ils laissent crève d'on ne sait quelles épidémies... Alors, je vais au Tonkin... Quel admirable pays de chasse!... C'est la quatrième fois, mon cher monsieur, que je vais au Tonkin...

--Ah! vraiment?...

--Oui!... Au Tonkin, il y a de tous les gibiers en abondance... Mais surtout des paons... Quel coup de fusil, monsieur!... Par exemple, c'est une chasse dangereuse... Il faut avoir l'oeil.

--Ce sont, sans doute, des paons féroces?...

--Mon Dieu, non... Mais telle est la situation... Là où il y a du cerf, il y a du tigre... et là où il y a du tigre, il y a du paon!...

--C'est un aphorisme?...

--Vous allez me comprendre... Suivez-moi bien... Le tigre mange le cerf... et...

--Le paon mange le tigre?... insinuai-je gravement...

--Parfaitement... c'est-à-dire... voici la chose... Quand le tigre est repu du cerf, il s'endort... puis il se réveille... se soulage et... s'en va... Que fait le paon, lui?... Perché dans les arbres voisins, il attend prudemment ce départ... alors, il descend à terre et mange les excréments du tigre... C'est à ce moment précis qu'on doit le surprendre...

Et, de ses deux bras tendus en ligne de fusil, il fit le geste de viser un paon imaginaire:

--Ah! quels paons!... Vous n'en avez pas la moindre idée... Car ce que vous prenez, dans nos volières et dans nos jardins, pour des paons, ce ne sont même pas des dindons... Ce n'est rien... Mon cher monsieur, j'ai tué de tout... j'ai même tué des hommes... Eh bien!... jamais un coup de fusil ne me procura une émotion aussi vive que ceux que je tirai sur les paons... Les paons... monsieur, comment vous dire?... c'est magnifique à tuer!...

Puis, après un silence, il conclut:

--Voyager, tout est là!... En voyageant on voit des choses extraordinaires et qui font réfléchir...

--Sans doute, approuvai-je... Mais il faut être, comme vous, un grand observateur...

--C'est vrai!... j'ai beaucoup observé... se rengorgea le brave gentilhomme... Eh bien, de tous les pays que j'ai parcourus,--le Japon, la Chine, Madagascar, Haïti et une partie de l'Australie--je n'en connais pas de plus amusant que le Tonkin... Ainsi, vous croyez, peut-être, avoir vu des poules?

--Oui, je le crois.

--Erreur, mon cher monsieur... vous n'avez pas vu de poules... Il faut aller au Tonkin, pour cela... Et encore, on ne les voit pas... Elles sont dans les forêts et se cachent dans les arbres... On ne les voit jamais... Seulement, moi, j'avais un truc... Je remontais les fleuves, en sampang, avec un coq dans une cage... Je m'arrêtais au bord de la forêt, et j'accrochais la cage au bout d'une branche... Le coq chantait... Alors de toutes les profondeurs du bois, les poules venaient... venaient... Elles venaient par bandes innombrables... Et je les tuais!... J'en ai tué jusqu'à douze cents dans la même journée!...

--C'est admirable!... proclamai-je, enthousiaste.

--Oui... oui... Pas autant que les paons, toutefois... Ah! les paons!...

Mais il n'était pas que chasseur ce gentilhomme: il était joueur aussi. Bien avant que nous fussions en vue de Naples, les deux Chinois, le tueur de paons et moi avions établi une forte partie de poker. Grâce à mes connaissances spéciales de ce jeu, en arrivant à Port-Saïd, j'avais délesté de leur argent ces trois incomparables personnages et triplé le capital que j'emportais vers la joie des Tropiques et l'inconnu des Embryologies fabuleuses.

VI

À cette époque, j'eusse été incapable de la moindre description poétique, le lyrisme m'étant venu, par la suite, avec l'amour. Certes comme tout le monde, je jouissais des beautés de la nature, mais elles ne m'affolaient pas jusqu'à l'évanouissement; j'en jouissais, à ma façon, qui était celle d'un républicain modéré. Et je me disais:

--La nature, vue d'une portière de wagon ou d'un hublot de navire est, toujours et partout, semblable à elle-même. Son principal caractère est qu'elle manque d'improvisation. Elle se répète constamment, n'ayant qu'une petite quantité de formes, de combinaisons et d'aspects qui se retrouvent, çà et là, à peu près pareils. Dans son immense et lourde monotonie, elle ne se différencie que par des nuances, à peine perceptibles et sans aucun intérêt, sinon pour les dompteurs de petites bêtes, que je ne suis pas, quoique embryologiste, et les coupeurs de cheveux en quatre... Bref, quand on a voyagé à travers cent lieues carrées de pays, n'importe où, on a tout vu... Et cette canaille d'Eugène qui me criait: «Tu verras cette nature... ces arbres... ces fleurs!»... Moi, les arbres me portent sur les nerfs et je ne tolère les fleurs que chez les modistes et sur les chapeaux... En fait de nature tropicale, Monte-Carlo eût amplement suffi à mes besoins d'esthétique paysagiste, à mes rêves de voyage lointain... Je ne comprends les palmiers, les cocotiers, les bananiers, les palétuviers, les pamplemousses et les pandanus que si je puis cueillir, à leur ombre, des numéros pleins et de jolies petites femmes qui grignotent, entre leurs lèvres, autre chose que le bétel... Cocotier arbre à cocottes... Je n'aime les arbres que dans cette classification bien parisienne...

Ah! la brute aveugle et sourde que j'étais alors!... Et comment ai-je pu, avec un si écoeurant cynisme, blasphémer contre la beauté infinie de la Forme, qui va de l'homme à la bête, de la bête à la plante, de la plante à la montagne, de la montagne au nuage, et du nuage au caillou qui contient, en reflets, toutes les splendeurs de la vie!...

Bien que nous fussions au mois d'octobre, la traversée de la mer Rouge fut quelque chose de très pénible. La chaleur était si écrasante, l'air si lourd à nos poumons d'Européens, que, bien des fois, je pensai mourir asphyxié. Dans la journée, nous ne quittions guère le salon, où le grand _punka_ indien, fonctionnant sans cesse, nous donnait l'illusion, vite perdue, d'une brise plus fraîche, et nous passions la nuit sur le pont, où il ne nous était, d'ailleurs, pas plus possible de dormir que dans nos cabines... Le gentilhomme normand soufflait comme un boeuf malade et ne songeait plus à raconter ses histoires de chasses tonkinoises. Parmi les passagers, ceux qui s'étaient montrés les plus vantards, les plus intrépides étaient tout effondrés, inertes de membres et sifflant de la gorge, ainsi que des bêtes fourbues. Rien n'était plus ridicule que le spectacle de ces gens, écroulés dans leurs _pidjamus_ multicolores... Seuls, les deux Chinois semblaient insensibles à cette température de flamme... Ils n'avaient rien changé à leurs habitudes, pas plus qu'à leurs costumes et partageaient leur temps entre des promenades silencieuses sur le pont et des parties de cartes ou de dés dans leurs cabines.

Nous ne nous intéressions à rien. Rien, du reste, ne nous distrayait du supplice de nous sentir cuire avec une lenteur et une régularité de pot-au-feu. Le paquebot naviguait au milieu du golfe: au-dessus de nous, autour de nous, rien que le bleu du ciel et le bleu de la mer, un bleu sombre, un bleu de métal chauffé qui, çà et là, garde à sa surface les incandescences de la forge; à peine si nous distinguions les côtes somalies, la masse rouge, lointaine, en quelque sorte vaporisée, de ces montagnes de sable ardent, où pas un arbre, pas une herbe ne poussent, et qui enserrent comme d'un brasier, sans cesse en feu, cette mer sinistre, semblable à un immense réservoir d'eau bouillante.

Je dois dire que, durant cette traversée, je fis preuve d'un grand courage et que je réussis à ne rien montrer de mon réel état de souffrance... J'y parvins par la fatuité et par l'amour.

Le hasard--est-ce bien le hasard ou le capitaine?--m'avait donné miss Clara pour voisine de table. Un incident de service fit que nous liâmes connaissance presque immédiatement... D'ailleurs ma haute situation dans la science, et la curiosité dont j'étais l'objet, autorisaient certaines dérogations aux ordinaires conventions de la politesse.

Comme me l'avait appris le capitaine, miss Clara rentrait en Chine, après avoir partagé tout son été entre l'Angleterre, pour ses intérêts, l'Allemagne, pour sa santé, et la France, pour son plaisir. Elle m'avoua que l'Europe la dégoûtait de plus en plus... Elle ne pouvait plus supporter ses moeurs étriquées, ses modes ridicules, ses paysages frileux... Elle ne se sentait heureuse et libre qu'en Chine!... D'allure très décidée, d'existence très exceptionnelle, causant, parfois, à tort et à travers, parfois avec une vive sensation des choses, d'une gaieté fébrile et poussée à l'étrange, sentimentale et philosophe, ignorante et instruite, impure et candide, mystérieuse, enfin, avec des trous... des fuites... des caprices incompréhensibles, des volontés terribles... elle m'intrigua fort, bien qu'il faille s'attendre à tout de l'excentricité d'une Anglaise. Et je ne doutai point, dès l'abord, moi qui, en fait de femmes, n'avais jamais rencontré que des cocottes parisiennes, et, ce qui est pire, des femmes politiques et littéraires, je ne doutai point que j'eusse facilement raison de celle-ci, et je me promis d'agrémenter avec elle mon voyage, d'une façon imprévue et charmante. Rousse de cheveux, rayonnante de peau, un rire était toujours prêt à sonner sur ses lèvres charnues et rouges. Elle était vraiment la joie du bord, et comme l'âme de ce navire, en marche vers la folle aventure et la liberté édénique des pays vierges, des tropiques de feu... Ève des paradis merveilleux, fleur elle-même, fleur d'ivresse, et fruit savoureux de l'éternel désir, je la voyais errer et bondir, parmi les fleurs et les fruits d'or des vergers primordiaux, non plus dans ce moderne costume de piqué blanc, qui moulait sa taille flexible et renflait de vie puissante son buste, pareil à un bulbe, mais dans la splendeur surnaturalisée de sa nudité biblique.

Je ne tardai pas à reconnaître l'erreur de mon diagnostic galant et que miss Clara, au rebours de ce que j'avais trop vaniteusement auguré, était d'une imprenable honnêteté... Loin d'être déçu par cette constatation, elle ne m'en parut que plus jolie et je conçus un véritable orgueil de ce que, pure et vertueuse, elle m'eût accueilli, moi, ignoble et débauché, avec une si simple et si gracieuse confiance... Je ne voulais pas écouter les voix intérieures qui me criaient: «Cette femme ment... cette femme se moque de toi... Mais regarde donc, imbécile, ces yeux qui ont tout vu, cette bouche qui a tout baisé, ces mains qui ont tout caressé, cette chair qui, tant de fois, a frémi à toutes les voluptés et dans toutes les étreintes!... Pure?... ah!... ah!... ah!... Et ces gestes qui savent? Et cette mollesse et cette souplesse, et ces flexions du corps qui gardent toutes les formes de l'enlacement?... et ce buste gonflé, comme une capsule de fleur saoule de pollen?...»... Non, en vérité, je ne les écoutais pas... Et ce me fut une sensation délicieusement chaste, faite d'attendrissement, de reconnaissance, de fierté, une sensation de reconquête morale, d'entrer chaque jour, plus avant, dans la familiarité d'une belle et vertueuse personne, dont je me disais à l'avance qu'elle ne serait jamais rien pour moi... rien qu'une âme!... Cette idée me relevait, me réhabilitait à mes propres yeux. Grâce à ce pur contact quotidien, je gagnais, oui, je gagnais de l'estime envers moi-même. Toute la boue de mon passé se transformait en lumineux azur... et j'entrevoyais l'avenir à travers la tranquille, la limpide émeraude des bonheurs réguliers... Oh! comme Eugène Mortain, Mme G... et leurs pareils étaient loin de moi!... Comme toutes ces figures de grimaçants fantômes se fondaient, à toutes les minutes, davantage, sous le céleste regard de cette créature lustrale, par qui je me révélais à moi-même un homme nouveau, avec des générosités, des tendresses, des élans que je ne m'étais jamais connus.

Ô l'ironie des attendrissements d'amour!... Ô la comédie des enthousiasmes qui sont dans l'âme humaine!... Bien des fois, près de Clara, je crus à la réalité, à la grandeur de ma mission, et que j'avais en moi le génie de révolutionner toutes les embryologies de toutes les planètes de l'Univers...

Nous en arrivâmes vite aux confidences... En une série de mensonges, habilement mesurés, qui étaient, d'une part, de la vanité, d'autre part, un bien naturel désir de ne pas me déprécier dans l'esprit de mon amie, je me montrai tout à mon avantage en mon rôle de savant, narrant mes découvertes biologiques, mes succès d'académie, tout l'espoir que les plus illustres hommes de science fondaient sur ma méthode et sur mon voyage. Puis, quittant ces hauteurs un peu ardues, je mêlais des anecdotes de vie mondaine à des appréciations de littérature et d'art, mi-saines, mi-perverses, assez pour intéresser l'esprit d'une femme, sans le troubler. Et ces conversations, frivoles et légères, auxquelles je m'efforçais de donner un tour spirituel, prêtaient à ma grave personnalité de savant, un caractère particulier, et, peut-être unique. J'achevai de conquérir miss Clara, durant cette traversée de la mer Rouge. Domptant mon malaise, je sus trouver des soins ingénieux et de délicates attentions qui endormirent son mal. Lorsque le _Saghalien_ relâcha à Aden, pour y faire du charbon, nous étions, elle et moi, de parfaits amis, amis de cette miraculeuse amitié que pas un regard ne trouble, pas un geste ambigu, pas une intention coupable n'effleurent pour en ternir la belle transparence... Et pourtant les voix continuaient de crier en moi: «Mais regarde donc ces narines qui aspirent, avec une volupté terrible, toute la vie... Regarde ces dents qui, tant de fois, ont mordu dans le fruit sanglant du péché.» Héroïquement, je leur imposais silence.