Le jardin des supplices

Part 2

Chapter 23,705 wordsPublic domain

--Je revenais de Lyon, reprit-il, et j'étais seul dans un compartiment de première classe. À je ne sais plus quelle station, un voyageur monta. L'irritation d'être troublé dans sa solitude peut déterminer des états d'esprit d'une grande violence et vous prédisposer à des actes fâcheux, j'en conviens... Mais je n'éprouvai rien de tel... Je m'ennuyais tellement d'être seul que la venue fortuite de ce compagnon me fut, plutôt, tout d'abord, un plaisir. Il s'installa en face de moi, après avoir déposé avec précaution, dans le filet, ses menus bagages... C'était un gros homme, d'allures vulgaires, et dont la laideur grasse et luisante ne tarda pas à me devenir antipathique... Au bout de quelques minutes, je sentais, à le regarder, comme un invincible dégoût... Il était étalé sur les coussins, pesamment, les cuisses écartées, et son ventre énorme, à chaque ressaut du train, tremblait et roulait ainsi qu'un ignoble paquet de gélatine. Comme il paraissait avoir chaud, il se décoiffa et s'épongea salement le front, un front bas, rugueux, bosselé, que mangeaient, telle une lèpre, de courts cheveux, rares et collés. Son visage n'était qu'un amas de bourrelets de graisse; son triple menton, lâche cravate de chair molle, flottait sur sa poitrine. Pour éviter cette vue désobligeante, je pris le parti de regarder le paysage et je m'efforçai de m'abstraire complètement de la présence de cet importun compagnon. Une heure s'écoula... Et quand la curiosité, plus forte que ma volonté, eut ramené mes regards sur lui, je vis qu'il s'était endormi d'un sommeil ignoble et profond. Il dormait, tassé sur lui-même, la tête pendant et roulant sur ses épaules, et ses grosses mains boursouflées étaient posées, tout ouvertes, sur la déclivité de ses cuisses. Je remarquai que ses yeux ronds saillaient sous des paupières plissées au milieu desquelles, dans une déchirure, apparaissait un petit coin de prunelles bleuâtres, semblables à une ecchymose sur un lambeau de peau flasque. Quelle folie soudaine me traversa l'esprit?... En vérité, je ne sais... Car si j'ai été sollicité souvent par le meurtre, cela restait en moi à l'état embryonnaire de désir et n'avait jamais encore pris la forme précise d'un geste et d'un acte... Puis-je croire que l'ignominieuse laideur de cet homme ait pu, seule, déterminer ce geste et cet acte?... Non, il y a une cause plus profonde et que j'ignore... Je me levai doucement et m'approchai du dormeur, les mains écartées, crispées et violentes, comme pour un étranglement...

Sur ce mot, en conteur qui sait ménager ses effets, il fit une pause... Puis, avec une évidente satisfaction de soi-même, il continua:

--Malgré mon aspect plutôt chétif, je suis doué d'une force peu commune, d'une rare souplesse de muscles, d'une extraordinaire puissance d'étreinte, et, à ce moment, une étrange chaleur décuplait le dynamisme de mes facultés physiologiques... Mes mains allaient, toutes seules, vers le cou de cet homme, toutes seules, je vous assure, ardentes et terribles... Je sentais en moi une légèreté, une élasticité, un afflux d'ondes nerveuses, quelque chose comme la forte ivresse d'une volupté sexuelle... Oui, ce que j'éprouvais, je ne puis mieux le comparer qu'à cela... Au moment où mes mains allaient se resserrer, indéserrable étau, sur ce cou graisseux, l'homme se réveilla... Il se réveilla avec de la terreur dans son regard, et il balbutia: «Quoi?... quoi?... quoi?...» Et ce fut tout!... Je vis qu'il voulait parler encore, mais il ne le put. Son oeil rond vacilla, comme une petite lueur battue du vent. Ensuite, il resta fixé sur moi, immobile sur moi, dans de l'épouvante... Sans dire un mot, sans même chercher une excuse ou une explication par quoi l'homme eût été rassuré, je me rassis, en face de lui, et négligemment, avec une aisance de manières qui m'étonne encore, je dépliai un journal que, d'ailleurs, je ne lus pas... À chaque minute, l'épouvante grandissait dans le regard de l'homme qui, peu à peu, se révulsa, et je vis son visage se tacher de rouge, puis se violacer, puis se raidir... Jusqu'à Paris, le regard de l'homme conserva son effrayante fixité... Quand le train s'arrêta, l'homme ne descendit pas...

Le narrateur alluma une cigarette à la flamme d'une bougie, et, dans une bouffée de fumée, de sa voix flegmatique, il dit:

--Je crois bien!... Il était mort!... Je l'avais tué d'une congestion cérébrale...

Ce récit avait produit un grand malaise parmi nous... et nous nous regardions avec stupeur... L'étrange jeune homme était-il sincère?... Avait-il voulu nous mystifier?... Nous attendions une explication, un commentaire, une pirouette... Mais il se tut... Grave, sérieux, il s'était remis à fumer, et, maintenant, il semblait penser à autre chose... La conversation, à partir de ce moment, se continua sans ordre, sans entrain, effleurant mille sujets inutiles, sur un ton languissant...

C'est alors qu'un homme, à la figure ravagée, le dos voûté, l'oeil morne, la chevelure et la barbe prématurément toutes grises, se leva avec effort, et d'une voix qui tremblait, il dit:

--Vous avez parlé de tout, jusqu'ici, hormis des femmes, ce qui est vraiment inconcevable dans une question où elles ont une importance capitale.

--Eh bien!... parlons-en, approuva l'illustre écrivain, qui se retrouvait dans son élément favori, car il passait, dans la littérature, pour être ce curieux imbécile qu'on appelle un maître féministe... Il est temps, en effet, qu'un peu de joie vienne dissiper tous ces cauchemars de sang... Parlons de la femme, mes amis, puisque c'est en elle et par elle que nous oublions nos sauvages instincts, que nous apprenons à aimer, que nous nous élevons jusqu'à la conception suprême de l'idéal et de la pitié.

L'homme à la figure ravagée eut un rire où l'ironie grinça, comme une vieille porte dont les gonds sont rouillés.

--La femme éducatrice de la pitié!... s'écria-t-il... Oui, je connais l'antienne... C'est fort employé dans une certaine littérature, et dans les cours de philosophie salonnière... Mais toute son histoire, et, non seulement son histoire, son rôle dans la nature et dans la vie, démentent cette proposition, purement romanesque... Alors pourquoi courent-elles, les femmes, aux spectacles de sang, avec la même frénésie qu'à la volupté?... Pourquoi, dans la rue, au théâtre, à la cour d'assises, à la guillotine, les voyez-vous tendre le col, ouvrir des yeux avides aux scènes de torture, éprouver, jusqu'à l'évanouissement, l'affreuse joie de la mort?... Pourquoi le seul nom d'un grand meurtrier les fait-il frémir, jusque dans le tréfonds de leur chair, d'une sorte d'horreur délicieuse?... Toutes, ou presque toutes, elles rêvèrent de Pranzini... Pourquoi?...

--Allons donc!... s'exclama l'illustre écrivain... les prostituées...

--Mais non, répliqua l'homme à la figure ravagée... les grandes dames et les bourgeoises... C'est la même chose... Chez les femmes, il n'y a pas de catégories morales, il n'y a que des catégories sociales. Ce sont des femmes... Dans le peuple, dans la haute et petite bourgeoisie, et jusque dans les couches plus élevées de la société, les femmes se ruent à ces morgues hideuses, à ces abjects musées du crime, que sont les feuilletons du _Petit Journal_... Pourquoi?... C'est que les grands assassins ont toujours été des amoureux terribles. Leur puissance génésique correspond à leur puissance criminelle... Ils aiment comme ils tuent!... Le meurtre naît de l'amour, et l'amour atteint son maximum d'intensité par le meurtre... C'est la même exaltation physiologique... ce sont les mêmes gestes d'étouffement, les mêmes morsures... et ce sont souvent les mêmes mots, dans des spasmes identiques...

Il parlait avec effort, avec un air de souffrir... et, à mesure qu'il parlait, ses yeux devenaient plus mornes, les plis de son visage s'accentuaient davantage...

--La femme, verseuse d'idéal et de pitié!... reprit-il... Mais les crimes les plus atroces sont presque toujours l'oeuvre de la femme... C'est elle qui les imagine, les combine, les prépare, les dirige... Si elle ne les exécute pas de sa main, souvent trop débile, on y retrouve, à leur caractère de férocité, d'implacabilité, sa présence morale, sa pensée, son sexe... «Cherchez la femme!» dit le sage criminaliste...

--Vous la calomniez!... protesta l'illustre écrivain, qui ne put dissimuler un geste d'indignation. Ce que vous nous donnez là pour des généralités, ce sont de très rares exceptions... Dégénérescence, névrose, neurasthénie... parbleu!... la femme n'est, pas plus que l'homme, réfractaire aux maladies psychiques... bien que, chez elle, ces maladies prennent une forme charmante et touchante, qui nous fait mieux comprendre la délicatesse de son exquise sensibilité. Non, monsieur, vous êtes dans une erreur lamentable, et, j'oserai dire, criminelle... Ce qu'il faut admirer dans la femme, c'est au contraire le grand sens, le grand amour qu'elle a de la vie, et qui, comme je le disais tout à l'heure, trouve son expression définitive dans la pitié...

--Littérature!... monsieur, littérature!... Et la pire de toutes.

--Pessimisme, monsieur!... blasphème!... sottise!

--Je crois que vous vous trompez tous les deux, interjeta un médecin... Les femmes sont bien plus raffinées et complexes que vous ne le pensez... En incomparables virtuoses, en suprêmes artistes de la douleur qu'elles sont, elles préfèrent le spectacle de la souffrance à celui de la mort, les larmes au sang. Et c'est une chose admirablement amphibologique où chacun trouve son compte, car chacun peut tirer des conclusions très différentes, exalter la pitié de la femme ou maudire sa cruauté, pour des raisons pareillement irréfutables, et selon que nous sommes, dans le moment, prédisposés à lui devoir de la reconnaissance ou de la haine... Et puis, à quoi bon toutes ces discussions stériles?... Puisque, dans la bataille éternelle des sexes, nous sommes toujours les vaincus, que nous n'y pouvons rien... et que tous, misogynes ou féministes, nous n'avons pas encore trouvé, pour nous réjouir et nous continuer, un plus parfait instrument de plaisir et un autre moyen de reproduction que la femme?...

Mais l'homme à la figure ravagée, faisait des gestes de violente dénégation:

--Écoutez-moi, dit-il... Les hasards de la vie--et quelle vie fut la mienne!--m'ont mis en présence, non pas d'une femme... mais de la femme. Je l'ai vue, libre de tous les artifices, de toutes les hypocrisies dont la civilisation recouvre, comme d'une parure de mensonge, son âme véritable... Je l'ai vue livrée au seul caprice, ou, si vous aimez mieux, à la seule domination de ses instincts, dans un milieu où rien, il est vrai, ne pouvait les refréner, où tout, au contraire, se conjurait pour les exalter... Rien ne me la cachait, ni les lois, ni les morales, ni les préjugés religieux, ni les conventions sociales... C'est dans sa vérité, dans sa nudité originelle, parmi les jardins et les supplices, le sang et les fleurs, que je l'ai vue!... Quand elle m'est apparue, j'étais tombé au plus bas de l'abjection humaine--du moins je le pensais. Alors, devant ses yeux d'amour, devant sa bouche de pitié, j'ai crié d'espérance, et j'ai cru... oui, j'ai cru que par elle, je serais sauvé. Eh bien, ç'a été quelque chose d'atroce!... La femme m'a fait connaître des crimes que j'ignorais, des ténèbres où je n'étais pas encore descendu... Regardez mes yeux morts, ma bouche qui ne sait plus parler, mes mains qui tremblent... rien que de l'avoir vue!... Mais je ne puis la maudire, pas plus que je ne maudis le feu qui dévore villes et forêts, l'eau qui fait sombrer les navires, le tigre qui emporte dans sa gueule, au fond des jungles, les proies sanglantes... La femme a en elle une force cosmique d'élément, une force invincible de destruction, comme la nature... Elle est à elle toute seule toute la nature!... Étant la matrice de la vie, elle est, par cela même, la matrice de la mort... puisque c'est de la mort que la vie renaît perpétuellement... et que supprimer la mort, ce serait tuer la vie à sa source unique de fécondité...

--Et qu'est-ce que cela prouve?... fit le médecin, en haussant les épaules.

Il répondit simplement:

--Cela ne prouve rien... Pour être de la douleur ou de la joie, les choses ont-elles donc besoin d'être prouvées?... Elles ont besoin d'être senties...

Puis, avec timidité et--ô puissance de l'amour-propre humain!--avec une visible satisfaction de soi-même, l'homme à la figure ravagée sortit de sa poche un rouleau de papier qu'il déplia soigneusement:

--J'ai écrit, dit-il, le récit de cette partie de ma vie... Longtemps, j'ai hésité à le publier, et j'hésite encore. Je voudrais vous le lire, à vous qui êtes des hommes et qui ne craignez pas de pénétrer au plus noir des mystères humains... Puissiez-vous pourtant en supporter l'horreur sanglante!... Cela s'appelle: _Le Jardin des supplices_...

Notre hôte demanda de nouveaux cigares et de nouvelles boissons...

LE

JARDIN DES SUPPLICES

PREMIÈRE PARTIE

EN MISSION

Avant de raconter un des plus effroyables épisodes de mon voyage en Extrême-Orient, il est peut-être intéressant que j'explique brièvement dans quelles conditions je fus amené à l'entreprendre. C'est de l'histoire contemporaine.

À ceux qui seraient tentés de s'étonner de l'anonymat que, en ce qui me concerne, j'ai tenu à garder jalousement au cours de ce véridique et douloureux récit, je dirai: «Peu importe mon nom!... C'est le nom de quelqu'un qui causa beaucoup de mal aux autres et à lui-même, plus encore à lui-même qu'aux autres et qui, après bien des secousses, pour être descendu, un jour, jusqu'au fond du désir humain, essaie de se refaire une âme dans la solitude et dans l'obscurité. Paix aux cendres de son péché.»

I

Il y a douze ans, ne sachant plus que faire et condamné par une série de malechances à la dure nécessité de me pendre ou de m'aller jeter dans la Seine, je me présentai aux élections législatives,--suprême ressource--en un département où, d'ailleurs, je ne connaissais personne et n'avais jamais mis les pieds.

Il est vrai que ma candidature était officieusement soutenue par le cabinet qui, ne sachant non plus que faire de moi, trouvait ainsi un ingénieux et délicat moyen de se débarrasser, une fois pour toutes, de mes quotidiennes, de mes harcelantes sollicitations.

À cette occasion, j'eus avec le ministre, qui était mon ami et mon ancien camarade de collège, une entrevue solennelle et familière, tout ensemble.

--Tu vois combien nous sommes gentils pour toi!... me dit ce puissant, ce généreux ami... À peine nous t'avons retiré des griffes de la justice--et nous y avons eu du mal--que nous allons faire de toi un député.

--Je ne suis pas encore nommé... dis-je d'un ton grincheux.

--Sans doute!... mais tu as toutes les chances... Intelligent, séduisant de ta personne, prodigue, bon garçon quand tu le veux, tu possèdes le don souverain de plaire... Les hommes à femmes, mon cher, sont toujours des hommes à foule... Je réponds de toi... Il s'agit de bien comprendre la situation... Du reste elle est très simple...

Et il me recommanda:

--Surtout pas de politique!... Ne t'engage pas... ne t'emballe pas!... Il y a dans la circonscription que je t'ai choisie une question qui domine toutes les autres: la betterave... Le reste ne compte pas et regarde le préfet... Tu es un candidat purement agricole... mieux que cela, exclusivement betteravier... Ne l'oublie point... Quoi qu'il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plateforme excellente... Connais-tu un peu la betterave?...

--Ma foi! non, répondis-je... Je sais seulement, comme tout le monde, qu'on en tire du sucre... et de l'alcool.

--Bravo! cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité... Marche carrément sur cette donnée... Promets des rendements fabuleux... des engrais chimiques extraordinaires et gratuits... des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume... Annonce des dégrèvements d'impôts, des primes aux cultivateurs, des droits féroces sur les matières concurrentes... tout ce que tu voudras!... Dans cet ordre de choses, tu as carte blanche, et je t'aiderai... Mais ne te laisse pas entraîner à des polémiques personnelles ou générales qui pourraient te devenir dangereuses et, avec ton élection, compromettre le prestige de la République... Car, entre nous, mon vieux,--je ne te reproche rien, je constate, seulement--tu as un passé plutôt gênant...

Je n'étais pas en veine de rire... Vexé par cette réflexion, qui me parut inutile et désobligeante, je répliquai vivement, en regardant bien en face mon ami, qui put lire dans mes yeux ce que j'y avais accumulé de menaces nettes et froides:

--Tu pourrais dire plus justement: «Nous avons un passé...» Il me semble que le tien, cher camarade, n'a rien à envier au mien...

--Oh, moi!... fit le ministre avec un air de détachement supérieur et de confortable insouciance, ce n'est pas la même chose... Moi... mon petit... je suis couvert... par la France!

Et, revenant à mon élection, il ajouta:

--Donc, je me résume... De la betterave, encore de la betterave, toujours de la betterave!... Tel est ton programme... Veille à n'en pas sortir.

Puis il me remit discrètement quelques fonds et me souhaita bonne chance.

* * * * *

Ce programme, que m'avait tracé mon puissant ami, je le suivis fidèlement, et j'eus tort... Je ne fus pas élu. L'écrasante majorité qui échut à mon adversaire, je l'attribue, en dehors de certaines manoeuvres déloyales, à ceci que ce diable d'homme était encore plus ignorant que moi et d'une canaillerie plus notoire.

Constatons en passant qu'une canaillerie bien étalée, à l'époque où nous sommes, tient lieu de toutes les qualités et que plus un homme est infâme, plus on est disposé à lui reconnaître de force intellectuelle et de valeur morale.

Mon adversaire, qui est aujourd'hui une des illustrations les moins discutables de la politique, avait volé en maintes circonstances de sa vie. Et sa supériorité lui venait de ce que, loin de s'en cacher, il s'en vantait avec le plus révoltant cynisme.

--J'ai volé... j'ai volé... clamait-il par les rues des villages, sur les places publiques des villes, le long des routes, dans les champs...

--J'ai volé... j'ai volé... publiait-il en ses professions de foi, affiches murales et confidentielles circulaires...

Et, dans les cabarets, juchés sur des tonneaux, ses agents, tout barbouillés de vin et congestionnés d'alcool, répétaient, trompettaient ces mots magiques:

--Il a volé... il a volé...

Émerveillées, les laborieuses populations des villes, non moins que les vaillantes populations des campagnes acclamaient cet homme hardi avec une frénésie qui, chaque jour, allait grandissant, en raison directe de la frénésie de ses aveux.

Comment pouvais-je lutter contre un tel rival, possédant de tels états de service, moi qui n'avais encore sur la conscience, et les dissimulais pudiquement, que de menues peccadilles de jeunesse, telles que vols domestiques, rançons de maîtresses, tricheries au jeu, chantages, lettres anonymes, délations et faux?... Ô candeur des ignorantes juvénilités!

Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j'eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. On se rua sur moi; on me prit à la gorge; on se passa, de poings en poings, ma personne soulevée et ballottante comme un paquet... Par bonheur, je me tirai de cet accès d'éloquence avec, seulement, une fluxion à la joue, trois côtes meurtries et six dents cassées...

C'est tout ce que je rapportai de cette désastreuse aventure, où m'avait si malencontreusement conduit la protection d'un ministre qui se disait mon ami.

J'étais outré.

J'avais d'autant plus le droit d'être outré que, tout d'un coup, au plus fort de la bataille, le gouvernement m'abandonnait, me laissait sans soutien, avec ma seule betterave comme amulette, pour s'entendre et pour traiter avec mon adversaire.

Le préfet, d'abord très humble, n'avait pas tardé à devenir très insolent; puis il me refusait les renseignements utiles à mon élection; enfin, il me fermait, ou à peu près, sa porte. Le ministre lui-même ne répondait plus à mes lettres, ne m'accordait rien de ce que je lui demandais, et les journaux dévoués dirigeaient contre moi de sourdes attaques, de pénibles allusions, sous des proses polies et fleuries. On n'allait pas jusqu'à me combattre officiellement, mais il était clair, pour tout le monde, qu'on me lâchait... Ah! je crois bien que jamais tant de fiel n'entra dans l'âme d'un homme!

De retour à Paris, fermement résolu à faire un éclat, au risque de tout perdre, j'exigeai des explications du ministre que mon attitude rendit aussitôt accommodant et souple...

--Mon cher, me dit-il, je suis au regret de ce qui t'arrive... Parole!... tu m'en vois tout ce qu'il y a de plus désolé. Mais que pouvais-je?... Je ne suis pas le seul, dans le cabinet... et...

--Je ne connais que toi! interrompis-je violemment, en faisant sauter une pile de dossiers qui se trouvait, sur son bureau, à portée de main... Les autres ne me regardent pas... Les autres, ça n'est pas mon affaire... Il n'y a que toi... Tu m'as trahi; c'est ignoble!...

--Mais, sapristi!... Écoute-moi un peu, voyons! supplia le ministre. Et ne t'emporte pas, comme ça, avant de savoir...

--Je ne sais qu'une chose, et elle me suffit. Tu t'es payé ma tête... Eh bien, non, non! Ça ne se passera pas comme tu le crois... À mon tour, maintenant.

Je marchais dans le bureau, proférant des menaces, distribuant des bourrades aux chaises...

--Ah! ah! tu t'es payé ma tête!... Nous allons donc rire un peu... Le pays saura donc, enfin, ce que c'est qu'un ministre... Au risque de l'empoisonner, le pays, je vais donc lui montrer, lui ouvrir toute grande l'âme d'un ministre... Imbécile!... Tu n'as donc pas compris que je te tiens, toi, ta fortune, tes secrets, ton portefeuille!... Ah! mon passé te gêne?... Il gêne ta pudeur et la pudeur de Marianne?... Eh bien, attends!... Demain, oui, demain, on saura tout...

Je suffoquais de colère. Le ministre essaya de me calmer, me prit par le bras, m'attira doucement vers le fauteuil que je venais de quitter en bourrasque...

--Mais, tais-toi donc! me dit-il, en donnant à sa voix des intonations supplicatrices... Écoute-moi, je t'en prie!... Assieds-toi, voyons!... Diable d'homme qui ne veut rien entendre! Tiens, voici ce qui s'est passé...

Très vite, en phrases courtes, hachées, tremblantes, il débita:

--Nous ne connaissions pas ton concurrent... Il s'est révélé, dans la lutte, comme un homme très fort... comme un véritable homme d'État!... Tu sais combien est restreint le personnel ministrable... Bien que ce soient toujours les mêmes qui reviennent, nous avons besoin, de temps en temps, de montrer une figure nouvelle à la Chambre et au pays... Or, il n'y en a pas... En connais-tu, toi?... Eh bien, nous avons pensé que ton concurrent pouvait être une de ces figures-là... Il a toutes les qualités qui conviennent à un ministre provisoire, à un ministre de crise... Enfin, comme il était achetable et livrable, séance tenante, comprends-tu?... C'est fâcheux pour toi, je l'avoue... Mais les intérêts du pays, d'abord...