Le jardin des supplices

Part 13

Chapter 133,776 wordsPublic domain

--Est-ce pas adorable?... répétait-il, en la contemplant... C'est tout petit, tout fragile... et c'est toute la nature, pourtant... toute la beauté et toute la force de la nature... Cela renferme le monde... Organisme chétif et impitoyable et qui va jusqu'au bout de son désir!... Ah! les fleurs ne font pas de sentiment, milady... Elles font l'amour... rien que l'amour... Et elles le font tout le temps et par tous les bouts... Elles ne pensent qu'à ça... Et comme elles ont raison!... Perverses?... Parce qu'elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu'elles satisfont à l'unique besoin de la vie, qui est l'amour?... Mais regardez donc!... La fleur n'est qu'un sexe, milady... Y a-t-il rien de plus sain, de plus fort, de plus beau qu'un sexe?... Ces pétales merveilleux... ces soies, ces velours... Ces douces, souples et caressantes étoffes... ce sont les rideaux de l'alcôve... les draperies de la chambre nuptiale... le lit parfumé où les sexes se joignent... où ils passent leur vie éphémère et immortelle à se pâmer d'amour. Quel exemple admirable pour nous!

Il écarta les pétales de la fleur, compta les étamines chargées de pollen, et il dit, encore, les yeux noyés d'une extase burlesque:

--Voyez, milady!... Un... deux... cinq... dix... vingt... Voyez comme elles sont frémissantes!... Voyez!... Ils se mettent, quelquefois à vingt mâles pour le spasme d'une seule femelle!... Hé!... hé!... hé!... Quelquefois, c'est le contraire!...

Un à un, il arracha les pétales de la fleur:

--Et quand elles sont gorgées d'amour, voilà que les rideaux du lit se déchirent... que se dissolvent et tombent les draperies de la chambre... Et les fleurs meurent... parce qu'elles savent bien qu'elles n'ont plus rien à faire... Elles meurent, pour renaître plus tard, et encore, à l'amour!...

Jetant loin de lui le pédoncule dénudé, il clama:

--Faites l'amour, milady... faites l'amour... comme les fleurs!...

Puis, brusquement, il reprit sa trousse, se leva, sa natte de travers, et, nous ayant salués, il s'en alla, par les pelouses, foulant, de son corps pesant et balancé, le gazon tout fleuri de scilles, de doronies et de narcisses.

Clara le suivit du regard quelques instants, et, comme nous nous remettions à marcher vers la cloche:

--Est-il drôle, le gros patapouf! dit-elle... Il a l'air bon enfant...

Je m'écriai stupidement:

--Comment pouvez-vous supposer une telle chose, ma chère Clara?... Mais c'est un monstre!... Il est même effrayant de penser qu'il existe, quelque part, parmi des hommes, un tel monstre!... Je sens que, dorénavant, j'aurai toujours le cauchemar de cette face horrible... et l'effroi de ces paroles... Vous me faites beaucoup de peine, je vous assure...

Clara répliqua vivement:

--Et toi aussi, tu me fais de la peine... Pourquoi prétends-tu que le gros patapouf est un monstre?... Tu n'en sais rien!... Il aime son art, voilà tout!... Comme le sculpteur aime la sculpture, et le musicien la musique... Et il en parle merveilleusement!... Est-ce curieux et agaçant que tu ne veuilles pas te mettre dans l'esprit que nous sommes en Chine et non, Dieu merci, à Hyde-Park ou à la Bodinière, au milieu de tous les sales bourgeois que tu adores?... Pour toi, les moeurs devraient être les mêmes dans tous les pays... Et quelles moeurs!... Belle conception!... Tu ne sens donc pas que ce serait à mourir de monotonie, à ne jamais plus voyager, mon cher!...

Et, tout d'un coup, d'un ton de reproche plus accentué:

--Ah! tu n'es pas gentil, vraiment... Pas une minute ton égoïsme ne désarme, même devant un tout petit plaisir que je te demande... Il n'y a pas moyen de s'amuser un peu avec toi... Tu n'es jamais content de rien... Tu me contraries en tout ce que j'aime... Sans compter que, grâce à toi, nous avons manqué le plus beau, peut-être!... Elle soupira tristement:

--Voilà encore une journée perdue!... Je n'ai pas de chance!...

J'essayai de me défendre et de la calmer.

--Non... non... insista Clara... c'est très mal!... Tu n'es pas un homme... Même du temps d'Annie, c'était la même chose... Tu nous gâtais tout notre plaisir avec tes évanouissements de petite pensionnaire et de femme enceinte... Quand on est comme toi, on reste chez soi... Est-ce bête, vraiment?... On part, gais, heureux... pour s'amuser gentiment, voir des spectacles sublimes, s'exalter à des sensations extraordinaires... et puis, tout d'un coup, on devient triste... et c'est fini!... Non, non!... C'est bête, bête... c'est trop bête!...

Elle se pendit à mon bras, plus fort, et elle eut une moue--une moue de fâcherie et de tendresse--si exquise, que je sentis courir, dans mes veines, un frisson de désir.

--Et moi, qui fais tout ce que tu veux... comme un pauvre chien!... gémit-elle.

Puis:

--Je suis sûre que tu me crois méchante... parce que je m'amuse à des choses qui te font pâlir et trembler?... Tu me crois méchante et sans coeur, pas?...

Sans attendre ma réponse, elle affirma:

--Mais moi aussi, je pâlis... moi aussi je tremble... Sans ça, je ne m'amuserais pas... Alors, tu me crois méchante?...

--Non, chère Clara, tu n'es pas méchante... Tu es...

Elle m'interrompit vivement, me tendit ses lèvres:

--Je ne suis pas méchante... Je ne veux pas que tu me croies méchante... Je suis une petite femme gentille et curieuse... comme toutes les femmes... Et vous, vous n'êtes qu'une vieille poule!... Et je ne vous aime plus... Et baisez votre maman, cher amour... baisez fort... plus fort... bien fort... Non, je ne vous aime plus, petite chiffe... Oui, tenez... c'est cela... vous n'êtes qu'un amour de petite chiffe de rien du tout.

Gaie et sérieuse, souriante et le front barré de plis d'ombre qu'elle avait, dans la colère comme dans la volupté, elle ajouta:

--Dire que je ne suis qu'une femme... une toute petite femme... une femme aussi fragile qu'une fleur... aussi délicate et frêle qu'une tige de bambou... et que, de nous deux, c'est moi l'homme... et que je vaux dix hommes comme toi!...

Et le désir que provoquait en moi sa chair se compliquait d'une immense pitié pour son âme éperdue et folle.

Elle dit encore, avec un léger sifflement de mépris, cette phrase qui, souvent, lui revenait aux lèvres:

--Les hommes!... ça ne sait pas ce que c'est que l'amour, ni ce que c'est que la mort, qui est bien plus belle que l'amour... ça ne sait rien... et c'est toujours triste,... et ça pleure!... Et ça s'évanouit, sans raison, pour des nunus!... Puutt!... Puutt!... Puutt!...

Changeant d'idées, comme un scarabée de fleurs, soudain, elle demanda:

--Est-ce vrai ce que racontait, tout à l'heure, le gros patapouf?

--Quoi donc, chère Clara?... Et que vous importe le gros patapouf!

--Tout à l'heure, le gros patapouf racontait que, chez les fleurs, ils se mettent quelquefois à vingt mâles pour le spasme d'une seule femelle?... C'est vrai, ça?

--Mais, oui!...

--Bien vrai?... Bien... bien vrai?

--Mais, sans doute!

--Il ne se moquait pas de nous, le gros patapouf?... Tu es sûr?...

--Es-tu drôle?... Pourquoi me demandes-tu cela?... Pourquoi me regardes-tu avec des yeux si étranges?... Puisque c'est vrai!...

--Ah!...

Elle resta songeuse... les paupières closes, une seconde... Son haleine s'enflait, sa gorge haletait presque... Et, très bas, elle murmura en appuyant sa tête contre ma poitrine:

--Je voudrais être fleur... Je voudrais... Je voudrais être... tout!...

--Clara!... suppliai-je... ma petite Clara...

Je la tins serrée, dans mes bras... Je la tins bercée, dans mes bras:

--Pas toi?... Toi, tu ne voudrais pas?... Oh! toi, tu aimes mieux rester, toute ta vie, une petite chiffe molle!... Hou, le vilain!

Après un court silence, durant lequel nous entendions davantage, sous nos pas plus pesants, crier le sable rouge de l'allée, elle reprit, d'une voix chantante:

--Et je voudrais aussi... quand je serai morte... je voudrais que l'on mît dans mon cercueil des parfums très forts... des fleurs de thalictre... et des images de péché... de belles images, ardentes et nues, comme celles qui ornent les nattes de ma chambre... Ou bien... je voudrais... être ensevelie... sans robes et sans suaire, dans les cryptes du temple d'Élephanta... avec toutes ces étranges bacchantes de pierre... qui se caressent et se déchirent... de si furieuses luxures... Ah! mon chéri... Je voudrais... je voudrais être morte, déjà!

Et, brusquement:

--Quand on est morte... est-ce que les pieds touchent le bois du cercueil?...

--Clara!... implorai-je... Pourquoi toujours parler de la mort?... Et tu veux que je ne sois pas triste? Je t'en prie... ne me rends pas fou tout à fait... Abandonne ces vilaines idées qui me torturent... et rentrons... Par pitié, ma chère Clara, rentrons.

Elle n'écoutait pas ma prière et elle continuait sur un ton de mélopée dont je ne savais pas... non, en vérité, je ne savais pas si c'était de l'émotion ou de l'ironie, des larmes nerveuses ou du rire grimaçant.

--Si tu es près de moi... quand je mourrai... cher petit coeur... écoute bien!... Tu mettras... c'est cela... tu mettras un joli coussin de soie jaune entre mes pauvres petits pieds et le bois du cercueil... Et puis... tu tueras mon beau chien du Laos... et tu l'allongeras, tout sanglant, contre moi... comme il a coutume de s'allonger lui-même, tu sais, avec une patte sur ma cuisse et une autre patte sur mon sein... Et puis... longtemps... longtemps... tu m'embrasseras, cher amour, sur les dents... et dans les cheveux... Et tu me diras des choses... des choses si jolies... et qui bercent et qui brûlent... des choses comme quand tu m'aimes... Pas, tu veux, mon chéri?... Tu me promets?... Voyons, ne fais pas cette figure d'enterrement... Ce n'est pas de mourir, qui est triste... c'est de vivre quand on n'est pas heureux... Jure! jure que tu me promets!...

--Clara! Clara!... je t'en supplie!... Tais-toi...

J'étais, sans doute, à bout de nerfs... Un flot de larmes jaillit de mes yeux... Je n'aurais pas pu dire la raison de ces larmes qui n'étaient pas très douloureuses, où j'éprouvais, au contraire, comme un soulagement, une détente... Et Clara s'y trompa, en se les attribuant. Ce n'était pas sur elle que je pleurais, ni sur son péché, ni sur la pitié que m'inspirait sa pauvre âme malade, ni sur l'évocation qu'elle venait de faire de sa mort... C'était, peut-être, sur moi seul que je pleurais, sur ma présence dans ce jardin, sur cet amour maudit où je sentais que tout ce qu'il y avait en moi, maintenant, d'élans généreux, de désirs hautains, d'ambitions nobles, se profanait au souffle impur de ces baisers dont j'avais honte, dont j'avais soif aussi?... Eh bien, non!... Et pourquoi me mentir à moi-même?... Larmes toutes physiques... larmes de faiblesse, de fatigue et de fièvre, larmes d'énervement devant des spectacles trop durs pour ma sensibilité déprimée, devant des odeurs trop fortes pour mon odorat, devant les continuelles sautes, de l'impuissance à l'exaspération, de mes désirs charnels... larmes de femme... larmes de rien!...

Certaine que c'était d'elle, d'elle morte... d'elle allongée dans le cercueil que je pleurais, et heureuse de son pouvoir sur moi, Clara se fit délicieusement câline.

--Pauvre mignon!... soupira-t-elle... Tu pleures!... Eh bien, alors, dis tout de suite que le gros patapouf avait l'air bon enfant... Dis-le, pour me faire plaisir... et je me tairai... et plus jamais je ne parlerai de la mort... plus jamais... Allons!... tout de suite... dites-le... petit cochon...

Lâchement, mais aussi pour en finir une bonne fois avec toutes ces idées macabres, je fis ce qu'elle me demandait.

Avec une joie bruyante, elle me sauta au cou, me baisa aux lèvres, et, m'essuyant les yeux, elle s'écria:

--Oh! tu es gentil!... tu es un gentil bébé... un amour de bébé, cher petit coeur!... Et moi, je suis une vilaine femme... une méchante petite femme... qui te taquine, tout le temps, et qui te fait pleurer... Et puis, le gros patapouf est un monstre... je le déteste... et puis, je ne veux pas que tu tues mon beau chien du Laos... et puis, je ne veux pas mourir... Et puis je t'adore, ah!... Et puis... et puis... tout cela, c'était pour rire, tu comprends... Ne pleure plus... ah! ne pleure plus!... Souris, maintenant... souris, avec tes yeux si bons... et ta bouche qui sait des choses si tendres... ta bouche, ta bouche!... Et marchons plus vite... J'aime tant marcher très vite, à ton bras!...

Et son ombrelle, au-dessus de nos têtes qui se touchaient, voletait, légère, brillante et folle, ainsi qu'un grand papillon.

VII

Nous approchions de la cloche.

À droite et à gauche, d'immenses fleurs rouges, d'immenses fleurs pourprées, des pivoines couleur de sang et, dans l'ombre, sous les énormes feuilles en parasol des petasites, les anthuriums, pareils à des plèvres saignantes, semblaient nous saluer au passage, ironiquement, et nous montrer le chemin de torture. Il y avait aussi d'autres fleurs, fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias ouvrant des gorges mutilées, des diclytras et leurs guirlandes de petits coeurs rouges, et aussi de farouches labiées à la pulpe dure, charnue, d'un teint de muqueuse, de véritables lèvres humaines--les lèvres de Clara--vociférant du haut de leurs tiges molles.

--Allez, mes chéris... allez donc plus vite... Là où vous allez, il y a encore plus de douleurs, plus de supplices, plus de sang qui coule et s'égoutte à travers le sol... plus de corps tordus, déchirés, râlant sur les tables de fer... plus de chairs hachées qui se balancent à la corde des gibets... plus d'épouvante et plus d'enfer... Allez, mes amours, allez, lèvres contre lèvres et la main dans la main. Et regardez entre les feuillages et les treillages, regardez se développer l'infernal diorama, et la diabolique fête de la mort.

Toute frémissante, les dents serrées, ses yeux redevenus ardents et cruels, Clara s'était tue... Elle s'était tue et, tout en marchant, elle écoutait la voix des fleurs en qui elle reconnaissait sa propre voix à elle, sa voix des jours terribles et des nuits homicides, une voix de férocité, de volupté, de douleur aussi, et qui, en même temps que des profondeurs de la terre et des profondeurs de la mort, semblait venir des profondeurs, plus profondes et plus noires, de son âme.

Un bruit strident comme un grincement de poulie traversa l'air... Puis, ce fut quelque chose de très doux, de très pur, de pareil à la résonance d'une coupe de cristal contre laquelle, le soir, s'est heurté le vol d'une phalène. Nous entrions alors, dans une vaste allée tournante, bordée de chaque côté par de hauts treillages qui répandaient, sur le sable, des ombres criblées de petits losanges de lumières. Entre les treillages et les feuillages, Clara, avidement, regarda. Et, malgré moi, malgré ma sincère résolution de désormais fermer les yeux au spectacle maudit, attiré par cet étrange aimant de l'horreur, vaincu par cet invincible vertige des curiosités abominables, moi aussi, entre les feuillages et les treillages, je regardai.

Et voici ce que nous vîmes...

Sur le plateau d'un tertre, vaste et bas, auquel l'allée aboutissait par une montée insensible et continue, c'était un espace tout rond, artistement disposé en arboretum, par de savants jardiniers. Énorme, trapue, d'un bronze mat lugubrement patiné de rouge, la cloche, au centre de cet espace, était suspendue par le crochet d'une poulie sur la traverse supérieure d'une sorte de guillotine en bois noir dont les montants s'ornaient d'inscriptions dorées et de masques terrifiants. Quatre hommes, nus jusqu'à la ceinture, les muscles bandés, la peau distendue jusqu'à n'être plus qu'un paquet de bosses difformes, tiraient sur la corde de la poulie et c'est à peine si leurs efforts rythmiquement combinés parvenaient à ébranler, à soulever la pesante masse de métal qui, à chaque secousse, exhalait un son presque imperceptible, ce son doux, pur, plaintif que nous avions entendu tout à l'heure, et dont les vibrations allaient se perdre et mourir dans les fleurs. Le battant, lourd pilon de fer, avait, alors, un léger mouvement d'oscillation, mais n'atteignait plus les parois sonores, lasses d'avoir si longtemps sonné l'agonie d'un pauvre diable. Sous la coupole de la cloche, deux autres hommes, les reins nus, le torse ruisselant de sueur, sanglés d'une étoffe de laine brune, se penchaient sur quelque chose qu'on ne voyait pas... Et leurs poitrines dont les côtes saillaient, leurs flancs maigres soufflaient comme ceux des chevaux fourbus.

Tout cela se distinguait vaguement, un peu confus, un peu brouillé, se rompait soudain par mille interpositions de choses et se recomposait ensuite, d'ensemble, dans les interstices des feuillages et les losanges des treillages.

--Il faut se dépêcher... il faut se dépêcher!... s'écria Clara qui, pour marcher plus vite, ferma son ombrelle et releva sa robe sur les hanches, d'un geste hardi.

L'allée tournait toujours, tantôt ensoleillée, tantôt ombreuse et changeait d'aspect, à chaque instant, mêlant à plus de beauté florale, plus d'inexorable horreur.

--Regarde bien, mon chéri, dit Clara... regarde partout... Nous voici dans la plus belle, dans la plus intéressante partie du jardin... Tiens! ces fleurs! oh! ces fleurs!

Et elle me désigna de bizarres végétaux qui croissaient dans une partie du sol où l'on voyait l'eau sourdre de tous côtés... Je m'approchai... C'étaient, sur de hautes tiges, squamifères et tachées de noir comme des peaux de serpents, d'énormes spathes, sortes de cornets évasés d'un violet foncé de pourriture à l'intérieur, à l'extérieur d'un jaune verdâtre de décomposition, et semblables à des thorax ouverts de bêtes mortes... Du fond de ces cornets, sortaient de longs spadices sanguinolents, imitant la forme de monstrueux phallus... Attirées par l'odeur de cadavre que ces horribles plantes exhalaient, des mouches volaient autour, par essaims serrés, des mouches s'engouffraient au fond de la spathe, tapissée, de haut en bas, de soies contractiles qui les enlaçaient et les retenaient prisonnières, plus sûrement que des toiles d'araignées... Et le long des tiges, les feuilles digitées se crispaient, se tordaient, telles des mains de suppliciés.

--Tu vois, cher amour, professa Clara... ces fleurs ne sont point la création d'un cerveau malade, d'un génie délirant... c'est de la nature... Quand je te dis que la nature aime la mort!...

--La nature aussi crée les monstres!

--Les monstres!... les monstres!... D'abord, il n'y a pas de monstres!... Ce que tu appelles des monstres ce sont des formes supérieures ou en dehors, simplement, de ta conception... Est-ce que les dieux ne sont pas des monstres?... Est-ce que l'homme de génie n'est pas un monstre, comme le tigre, l'araignée, comme tous les individus qui vivent, au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et divine immoralité des choses?... Mais, moi aussi, alors, je suis un monstre!...

Nous étions maintenant engagés entre des palissades de bambous, le long desquelles couraient des chèvrefeuilles, des jasmins odorants, des bignones, des mauves arborescentes, des hibiscus grimpants, non encore fleuris. Un ménisperme étreignait une colonne de pierre de ses lianes innombrables. Au haut de la colonne, grimaçait une face de divinité hideuse dont les oreilles s'éployaient en ailes de chauve-souris, et dont la chevelure finissait en cornes de feu. Des incarvilléas, des hémérocalles, des morées, des delphiniums nudicaules en dissimulaient la base qui se perdait dans leurs clochettes roses, leurs thyrses écarlates, leurs calices d'or et leurs étoiles purpurines. Couvert d'ulcères et mangé de vermine, un bonze mendiant qui paraissait être le gardien de cet édifice, et qui dressait des mangoustes de Tourane à faire des sauts périlleux, nous injuria en nous apercevant...

--Chiens!... chiens!... chiens!...

Il fallut jeter quelques pièces de monnaie à cet énergumène dont les invectives dépassaient tout ce que l'indignation la plus ordurière peut concevoir d'outrageantes obscénités.

--Je le connais! dit Clara. Il est comme tous les prêtres de toutes les religions... il veut nous effrayer pour se faire donner un peu d'argent... mais ce n'est pas un mauvais diable!

De place en place, dans les renfoncements de la palissade, simulant des salles de verdure et des parterres de fleurs, les banquettes de bois, armées de chaînes et de colliers de bronze, les tables de fer en forme de croix, les billots, les grils, les gibets, les machines à écartèlement automatique, les lits bardés de lames coupantes, hérissés de pointes de fer, les carcans fixes, les chevalets et les roues, les chaudières et les bassines au-dessus des foyers éteints, tout un outillage de sacrifice et de torture étalait du sang, ici séché et noirâtre, là, gluant et rouge. Des flaques de sang remplissaient les parties creuses; de longues larmes de sang figé pendaient par les assemblages disjoints... Autour de ces mécanismes, le sol achevait de pomper le sang... Du sang encore étoilait de rouge la blancheur des jasmins, marbrait le rose coralin des chèvrefeuilles, le mauve des passiflores, et de petits morceaux de viande humaine, qui avaient volé sous les coups des fouets et des lanières de cuir, s'accrochaient, çà et là, à la pointe des pétales et des feuilles... Voyant que je faiblissais et que je bronchais aux flaques, dont les taches s'élargissaient et gagnaient le milieu de l'allée, Clara, d'une voix douce, m'encourageait:

--Ce n'est rien encore, mon chéri... Avançons!...

Mais il était difficile d'avancer. Les plantes, les arbres, l'atmosphère, le sol étaient pleins de mouches, d'insectes ivres, de coléoptères farouches et batailleurs, de moustiques gorgés. Toute la faune des cadavres éclosait là, par myriades, autour de nous, dans le soleil... Des larves immondes grouillaient dans les mares rouges, tombaient des branches, en grappes molles... Le sable semblait respirer, semblait marcher, soulevé par un mouvement, par un pullulement de vie vermiculaire. Assourdis, aveuglés, nous étions, à chaque instant, arrêtés par tous ces essaims bourdonnants, qui se multipliaient, et dont je redoutais pour Clara les piqûres mortelles... Et nous avions, parfois, cette sensation horrible que nos pieds enfonçaient dans la terre détrempée, comme s'il avait plu du sang!...

--Ce n'est rien encore... répétait Clara... Avançons!...

Et voici que, pour compléter le drame, des faces humaines apparurent... des équipes d'ouvriers qui, d'un pas nonchalant, venaient nettoyer et réparer les instruments de torture, car l'heure était passée des exécutions dans le jardin... Ils nous regardèrent, étonnés sans doute de rencontrer en cette minute, et à cette place, deux êtres encore debout, deux êtres encore vivants et qui avaient toujours leur tête, leurs jambes, leurs bras... Plus loin, accroupi sur la terre, dans la posture d'un magot de potiche, nous vîmes un potier ventru et débonnaire qui vernissait des pots de fleurs, fraîchement cuits; près de lui, un vannier, d'un doigt indolent et précis, tressait des joncs souples et des pailles de riz, ingénieux abris pour les plantes. Sur une meule, un jardinier aiguisait son greffoir, en chantonnant des airs populaires, tandis que, mâchant des feuilles de bétel, et dodelinant de la tête, une vieille femme récurait placidement une sorte de gueule de fer, dont les dents aiguës gardaient encore, à leurs pointes, d'immondes débris humains. Nous vîmes encore des enfants tuer à coups de bâton des rats dont ils emplissaient des paniers. Et le long des palissades, affamés et féroces, traînant l'impériale splendeur de leur manteau dans la boue sanglante, des paons, des troupeaux de paons piquaient de leur bec le sang jailli au coeur des fleurs, et, avec des gloussements carnassiers, happaient les lambeaux de chair collés au feuillage.