Le jardin des supplices

Part 10

Chapter 103,605 wordsPublic domain

--Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara... Ils ne peuvent pas atteindre la viande... Dame!... avec ces machines-là, ça se comprend... Au fond, ça n'est pas très neuf... C'est le supplice de Tantale, décuplé par l'horreur de l'imagination chinoise... Hein?... crois-tu, tout de même, qu'il y a des gens malheureux?...

Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger mouvement d'oscillation... De sourds grognements répondirent à ce geste: une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même temps, dans les vingt prunelles... Instinctivement, Clara recula:

--Tu vois... poursuivit-elle sur un ton moins assuré... ça les amuse que je leur donne de la viande... ça leur fait passer un petit moment à ces pauvres diables... ça leur procure un peu d'illusion... Avançons... avançons!

Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble débris verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant leurs lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les péripéties de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.

--Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée... Vraiment, il y a des femmes qui ne respectent rien. C'est honteux!...

Je demandai:

--Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles tortures?

Elle répondit, distraitement:

--Je ne sais pas, moi... Aucun, peut-être, ou peu de chose, sans doute... De menus vols chez des marchands, je suppose... D'ailleurs, ce ne sont que des gens du peuple... des rôdeurs du port... des vagabonds... des pauvres!... Ils ne m'intéressent pas beaucoup... Mais il y en a d'autres... Tu vas voir mon poète, tout à l'heure... Oui, j'ai un préféré ici... et justement il est poète!... Comme c'est drôle, pas?... Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!... Il a fait une satire admirable contre un prince qui avait volé le trésor... Et il déteste les Anglais... Il y a deux ans, un soir, on l'avait amené chez moi... Il chantait des choses délicieuses... Mais c'est dans la satire surtout qu'il était merveilleux... Tu vas le voir. C'est le plus beau... À moins qu'il ne soit mort déjà!... Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien d'étonnant... Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne me reconnaît plus... Je lui parle... je lui chante ses poèmes... Et il ne les reconnaît pas non plus... C'est horrible, vraiment, pas?... Bah! c'est drôle aussi, après tout...

Elle essayait d'être gaie... Mais sa gaieté sonnait faux... son visage était grave... Ses narines battaient plus vite... Elle s'appuyait à mon bras, plus lourdement, et je sentais courir des frissons tout le long de son corps...

Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de strangulation, d'écorchement et de dépècement des chairs..., imaginations démoniaques et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un raffinement inconnu de nos cruautés occidentales, pourtant si inventives, la science du supplice. Musée de l'épouvante et du désespoir, où rien n'avait été oublié de la férocité humaine et qui, sans cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images précises, aux forçats, la mort savante à laquelle les destinaient leurs bourreaux.

--Ne regarde pas ça!... me dit Clara avec une moue de mépris. Ça n'est que des bois peints, mon amour... Regarde par ici, où c'est vrai... Tiens!... Justement, le voilà, mon poète!...

Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.

Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où deux mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches d'oiseau, s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité avait pour jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues des griffes galeuses, me firent peur... Je me rejetai en arrière d'un mouvement instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle empesté de cette bouche, pour éviter la blessure de ces griffes... Mais Clara me ramena, vivement, devant la cage. Au fond de la cage, dans une ombre de terreur, cinq êtres vivants, qui avaient été autrefois des hommes, marchaient, marchaient, tournaient, tournaient, le torse nu, le crâne noir de meurtrissures sanguinolentes. Haletant, aboyant, hurlant, ils tentaient vainement d'ébranler, par de rudes poussées, la pierre solide de la cloison... Puis, ils recommençaient à marcher et à tourner, avec des souplesses de fauves et des obscénités de singes... Un large volet transversal cachait le bas de leurs corps et, du plancher invisible de la cellule, montait une odeur suffocante et mortelle.

--Bonjour, poète!... dit Clara, s'adressant à la Face... Je suis gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre cher homme!... Me reconnais-tu aujourd'hui?... Non?... Pourquoi ne me reconnais-tu pas?... Je suis belle, pourtant, et je t'ai aimé tout un soir!...

La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de viande que portait le boy... Et de sa gorge sortait un bruit rauque d'animal.

--Tu as faim?... poursuivit Clara... Je te donnerai à manger... Pour toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du marché... Mais auparavant, veux-tu que je récite ton poème: _Les trois amies_?... Veux-tu?... Cela te fera plaisir de l'entendre.

Et elle récita.

J'ai trois amies. La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou. Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie. Son oeil ressemble au lotus. Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat. Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents. Sa voix a la douceur du miel des montagnes. Ses hanches sont minces et flexibles. Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier. Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté. Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!... J'ai trois amies.

Clara s'interrompit:

--Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle... Est-ce donc que tu n'aimes plus ma voix?

La Face n'avait pas bougé... Elle semblait ne pas entendre. Ses regards dévoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait dans la bouche, mouillée de salive.

--Allons, fit Clara... Écoute encore!... Et tu mangeras, puisque tu as si faim!

Et elle reprit d'une voix lente et rythmée:

J'ai trois amies. La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie. Son regard troublerait le Dieu d'amour Et ferait rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or, Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries, Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur. Ses vêtements sont des jardins d'été Et des temples, un jour de fête. Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums. J'ai trois amies.

--Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant, marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamnés répétaient le sinistre aboiement.

Clara continua:

J'ai trois amies. Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête. Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées. Sa face qui exprime la passion est difforme. Son corps est pareil à celui d'un porc. On la dirait toujours en colère. Toujours elle gronde et grogne. Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson. Elle est malpropre en toute sa personne. Elle mange de tout et boit à l'excès. Ses yeux ternes sont toujours chassieux. Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe. Et c'est celle-là que j'aime. Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture. La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie. En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses! J'ai trois amies...

Le poème était terminé. Clara se tut.

Les yeux avidement fixés sur la corbeille, la Face n'avait pas cessé d'aboyer durant la récitation de la dernière strophe.

Alors, s'adressant à moi, tristement, Clara dit:

--Tu vois... Il ne se souvient plus de rien!... Il a perdu la mémoire de ses vers, comme de mon visage... Et cette bouche que j'ai baisée ne connaît plus la parole des hommes!... Est-ce inouï, vraiment!

Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros morceau et, le buste joliment cambré, elle le tendit, du bout de sa fourche, à la Face décharnée dont les yeux luirent comme deux petites braises.

--Mange, pauvre poète! dit-elle. Mange, va!

Avec des mouvements de bête affamée, le poète saisit dans ses griffes l'horrible morceau puant et le porta à sa mâchoire où je le vis, un instant, qui pendait, pareil à une ordure de la rue, entre les crocs d'un chien... Mais aussitôt, dans la cage ébranlée, il y eut des rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus, mêlés, soudés l'un à l'autre, étreints par de longs bras maigres, déchirés par des mâchoires; et des griffes... et des faces tordues s'arrachant la viande!... Et je ne vis plus rien... Et j'entendis les bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines haletantes et sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps, des piétinements de chair, des craquements d'os, des chocs mous de tuerie... des râles!... De temps en temps, au-dessus du volet, une face apparaissait, la proie aux dents, et disparaissait... Des abois encore... des râles toujours... et presque le silence... puis rien!...

Clara s'était collée contre moi, toute frémissante.

--Ah! mon chéri!... mon chéri!...

Je lui criai:

--Jette-leur donc toute la viande... Tu vois bien qu'ils se tuent!

Elle m'étreignait, m'enlaçait.

--Embrasse-moi. Caresse-moi... C'est horrible!... c'est trop horrible!...

Et, se haussant jusqu'à mes lèvres, elle me dit, dans un baiser féroce:

--On n'entend plus rien... Ils sont morts!... Crois-tu donc qu'ils soient tous morts?...

Quand nous relevâmes les yeux vers la cage, une Face pâle, décharnée et toute sanglante était collée derrière les barreaux et nous regardait fixement, presque orgueilleusement... Un lambeau de viande coulait de ses lèvres, parmi des filaments de bave pourprée. Sa poitrine haletait.

Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.

--C'est lui!... C'est mon poète!... C'est le plus fort!...

Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serrée:

--J'étouffe un peu, dit-elle... Et toi aussi, tu es tout pâle, mon amour... Allons respirer un peu d'air au Jardin des supplices...

De légères gouttes de sueur perlaient à son front. Elle les essuya, et, se tournant vers le poète, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un menu geste de sa main dégantée:

--Je suis contente que tu aies été le plus fort, aujourd'hui!... Mange!... mange!... Je reviendrai te voir... Adieu.

Elle congédia le boy, devenu inutile. Nous suivîmes le milieu du couloir d'un pas pressé, malgré l'encombrement de la foule, évitant de regarder à droite et à gauche.

La cloche sonnait toujours... Mais ses vibrations diminuaient, diminuaient jusqu'à n'être plus qu'un souffle de brise, une toute petite plainte d'enfant, étouffée, derrière un rideau.

--Pourquoi cette cloche?... D'où vient cette cloche?... questionnai-je.

--Comment?... Tu ne sais pas?... Mais c'est la cloche du Jardin des supplices!... Figure-toi... On ligote un patient... et on le dépose sous la cloche... Et l'on sonne à toute volée, jusqu'à ce que les vibrations l'aient tué!... Et quand vient la mort, on sonne doucement, doucement, pour qu'elle ne vienne pas trop vite, comme là-bas!... Entends-tu?...

J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son éventail déployé:

--Non... tais-toi!... ne dis rien!... Et écoute, mon amour!... Et pense à l'effroyable mort que ce doit être, ces vibrations sous la cloche... Et viens avec moi... Et ne dis plus rien, ne dis plus rien...

Quand nous sortîmes du couloir, la cloche n'était plus qu'un chant d'insecte... un bruissement d'ailes, à peine perceptible, dans le lointain.

V

Le Jardin des supplices occupe au centre de la Prison un immense espace en quadrilatère, fermé par des murs dont on ne voit plus la pierre, que couvre un épais revêtement d'arbustes sarmenteux et de plantes grimpantes. Il fut créé vers le milieu du siècle dernier par Li-Pé-Hang, surintendant des jardins impériaux, le plus savant botaniste qu'ait eu la Chine. On peut consulter, dans les collections du Musée Guimet, maints ouvrages qui consacrent sa gloire et de très curieuses estampes où sont relatés ses plus illustres travaux. Les admirables jardins de Kiew--les seuls qui nous contentent en Europe--lui doivent beaucoup, au point de vue technique, et aussi au point de vue de l'ornementation florale et de l'architecture paysagiste. Mais ils sont loin encore de la beauté pure des modèles chinois. Selon les dires de Clara, il leur manque cette attraction de haut goût qu'on y ait mêlé les supplices à l'horticulture, le sang aux fleurs.

Le sol, de sable et de cailloux, comme toute cette plaine stérile, fut défoncé profondément et refait avec de la terre vierge, apportée, à grands frais, de l'autre rive du fleuve. On conte que plus de trente mille coolies périrent de la fièvre dans les terrassements gigantesques qui durèrent vingt-deux années. Il s'en faut que ces hécatombes aient été inutiles. Mélangés au sol, comme un fumier--car on les enfouissait sur place--, les morts l'engraissèrent de leurs décompositions lentes, et pourtant, nulle part, même au coeur des plus fantastiques forêts tropicales, il n'existait une terre plus riche en humus naturel. Son extraordinaire force de végétation, loin qu'elle se soit épuisée à la longue, s'active encore aujourd'hui des ordures des prisonniers, du sang des suppliciés, de tous les débris organiques que dépose la foule chaque semaine et qui, précieusement recueillis, habilement travaillés avec les cadavres quotidiens dans des pourrissoirs spéciaux, forment un puissant _compost_ dont les plantes sont voraces et qui les rend plus vigoureuses et plus belles. Des dérivations de la rivière, ingénieusement distribuées à travers le jardin, y entretiennent, selon le besoin des cultures, une fraîcheur humide, permanente, en même temps qu'elles servent à remplir des bassins et des canaux, dont l'eau se renouvelle sans cesse, et où l'on conserve des formes zoologiques presque disparues, entre autres le fameux poisson à six bosses, chanté par Yu-Sin et par notre compatriote, le poète Robert de Montesquiou.

Les Chinois sont des jardiniers incomparables, bien supérieurs à nos grossiers horticulteurs qui ne pensent qu'à détruire la beauté des plantes par d'irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations. Ceux-là sont de véritables malfaiteurs et je ne puis concevoir qu'on n'ait pas encore, au nom de la vie universelle, édicté des lois pénales très sévères contre eux. Il me serait même agréable qu'on les guillotinât sans pitié, de préférence à ces pâles assassins dont le «selectionnisme» social est plutôt louable et généreux, puisque, la plupart du temps, il ne vise que des vieilles femmes très laides, et de très ignobles bourgeois, lesquels sont un outrage perpétuel à la vie. Outre qu'ils ont poussé l'infamie jusqu'à déformer la grâce émouvante et si jolie des fleurs simples, nos jardiniers ont osé cette plaisanterie dégradante de donner à la fragilité des roses, au rayonnement stellaire des clématites, à la gloire firmamentale des delphiniums, au mystère héraldique des iris, à la pudeur des violettes, des noms de vieux généraux et de politiciens déshonorés. Il n'est point rare de rencontrer dans nos parterres un iris, par exemple, baptisé: _Le général Archinard_!... Il est des narcisses--des narcisses!--qui se dénomment grotesquement: _Le Triomphe du Président Félix Faure_; des roses trémières qui, sans protester, acceptent l'appellation ridicule de: _Deuil de Monsieur Thiers_; des violettes, de timides, frileuses et exquises violettes à qui les noms du général Skobeleff et de l'amiral Avellan n'ont pas semblé d'injurieux sobriquets!... Les fleurs, toute beauté, toute lumière et toute joie... toute caresse aussi, évoquant les moustaches grognonnes et les lourdes basanes d'un soldat, ou bien le toupet parlementaire d'un ministre!... Les fleurs affichant des opinions politiques, servant à diffuser les propagandes électorales!... À quelles aberrations, à quelles déchéances intellectuelles peuvent bien correspondre de pareils blasphèmes, et de tels attentats à la divinité des choses? S'il était possible qu'un être assez dénué d'âme éprouvât de la haine pour les fleurs, les jardiniers européens et, en particulier, les jardiniers français, eussent justifié ce paradoxe, inconcevablement sacrilège!...

Parfaits artistes et poètes ingénus, les Chinois ont pieusement conservé l'amour et le culte dévot des fleurs: l'une des très rares, des plus lointaines traditions qui aient survécu à leur décadence. Et, comme il faut bien distinguer les fleurs l'une de l'autre, ils leur ont attribué des analogies gracieuses, des images de rêve, des noms de pureté ou de volupté qui perpétuent et harmonisent dans notre esprit les sensations de charme doux ou de violente ivresse qu'elles nous apportent... C'est ainsi que telles pivoines, leurs fleurs préférées, les Chinois les saluent, selon leur forme et leur couleur, de ces noms délicieux, qui sont, chacun, tout un poème et tout un roman: _La jeune fille qui offre ses seins_, ou: _L'eau qui dort sous la lune_, ou: _Le Soleil dans la forêt_, ou: _Le premier désir de la Vierge couchée_, ou _Ma robe n'est plus toute blanche parce qu'en la déchirant le Fils du Ciel y a laissé un peu de sang rose_; ou bien encore, celle-ci: _J'ai joui de mon ami dans le jardin_.

Et Clara, qui me contait ces choses gentilles, s'écriait, indignée, en frappant le sol de ses petits pieds, chaussés de peau jaune:

--Et on les traite de magots, de sauvages, ces divins poètes qui appellent leurs fleurs: _J'ai joui de mon ami dans le jardin_!...

* * * * *

Les Chinois ont raison d'être fiers du Jardin des Supplices, le plus complètement beau, peut-être, de toute la Chine, où, pourtant, il en est de merveilleux. Là, sont réunies les essences les plus rares de leur flore, les plus délicates, comme les plus robustes, celles qui viennent des névés de la montagne, celles qui croissent dans l'ardente fournaise des plaines, celles aussi, mystérieuses et farouches, qui se dissimulent au plus impénétrable des forêts et auxquelles les superstitions populaires prêtent des âmes de génies malfaisants. Depuis le palétuvier jusqu'à l'azalée saxatile, la violette cornue et biflore jusqu'au népenthès distillatoire, l'hibiscus volubile jusqu'à l'hélianthe stolonifère, depuis l'androsace, invisible dans sa fissure de roc, jusqu'aux lianes les plus follement enlaçantes, chaque espèce est représentée par des spécimens nombreux qui, gorgés de nourritures organiques et traités selon les rites par de savants jardiniers, prennent des développements anormaux, des colorations dont nous avons peine, sous nos climats moroses et dans nos jardins sans génie, à imaginer la prodigieuse intensité.

* * * * *

Un vaste bassin que traverse l'arc d'un pont de bois, peint en vert vif, marque le milieu du jardin au creux d'un vallonnement où aboutissent quantité d'allées sinueuses et de sentes fleuries d'un dessin souple et d'une harmonieuse ondulation. Des nymphéas, des nélumbiums animent l'eau de leurs feuilles processionnelles et de leurs corolles errantes jaunes, mauves, blanches, roses, pourprées; des touffes d'iris dressent leurs hampes fines, au haut desquelles semblent percher d'étranges oiseaux symboliques, des butomes panachés, des cypérus, pareils à des chevelures, des luzules géantes, mêlent leurs feuillages disparates aux inflorescences phalliformes et vulvoïdes des plus stupéfiantes aroïdées. Par une combinaison géniale, sur les bords du bassin, entre les scolopendres godronnés, les trolles et les inules, des glycines artistement taillées s'élèvent et se penchent, en voûte, au-dessus de l'eau qui reflète le bleu de leurs grappes retombantes et balancées. Et des grues, en manteau gris perle, aux aigrettes soyeuses, aux caroncules écarlates, des hérons blancs, des cigognes blanches à nuque bleue de la Mandchourie, promènent parmi l'herbe haute leur grâce indolente et leur majesté sacerdotale.

Ici et là, sur des éminences de terre et de rocs rouges tapissés de fougères naines, d'androsaces, de saxifrages et d'arbustes rampants, de sveltes et gracieux kiosques lancent, au-dessus des bambous et des cedrèles, le cône pointu de leurs toits ramagés d'or et les délicates nervures de leurs charpentes dont les extrémités s'incurvent et se retroussent dans un mouvement hardi. Le long des pentes, les espèces pullulent; épimèdes issant d'entre les pierres, avec leurs fleurs graciles, remuantes et voletantes comme des insectes; hémérocalles orangés offrant aux sphinx leur calice d'un jour, oenothères blancs, leur coupe d'une heure; opuntias charnus, éomecons, morées, et des nappes, des coulées, des ruissellements de primevères, ces primevères de la Chine, si abondamment polymorphes et dont nous n'avons, dans nos serres, que des images appauvries; et tant de formes charmantes et bizarres, et tant de couleurs fondues!... Et tout autour des kiosques, entre des fuites de pelouses, dans des perspectives frissonnantes, c'est comme une pluie rose, mauve, blanche, un fourmillement nuancé, une palpitation nacrée, carnée, lactée, et si tendre et si changeante qu'il est impossible d'en rendre avec des mots la douceur infinie, la poésie inexprimablement édénique.

* * * * *

Comment avions-nous été transportés là?... Je n'en savais rien... Sous la poussée de Clara, une porte, soudain, s'était ouverte dans le mur du sombre couloir. Et, soudain, comme sous la baguette d'une fée, ç'avait été en moi une irruption de clarté céleste et devant moi des horizons, des horizons!

Je regardais, ébloui; ébloui de la lumière plus douce, du ciel plus clément, ébloui même des grandes ombres bleues que les arbres, mollement, allongeaient sur l'herbe, ainsi que de paresseux tapis; ébloui de la féerie mouvante des fleurs, des planches de pivoines que de légers abris de roseaux préservaient de l'ardeur mortelle du soleil... Non loin de nous, sur l'une de ces pelouses, un appareil d'arrosage pulvérisait de l'eau dans laquelle se jouaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, à travers laquelle les gazons et les fleurs prenaient des translucidités de pierres précieuses.