Le Jardin de Marrès par Bérénice

Part 3

Chapter 33,154 wordsPublic domain

Pendant que je lisais, Maurice avait eu un petit tressaillement d'impatience. Mais quand j'eus terminé la phrase il frappa la table d'un coup sec et s'écria:

--Pas possible! tu te fous de moi?...

--Oh! Maître...

Jamais Maurice n'avait usé d'un semblable langage avec moi! J'étais tout à fait interloquée, car c'était, sous une autre forme, l'aventure du matin qui recommençait. Il semblait que je prisse un malin plaisir à embrouiller mon Maître de citations chicanières!

Pendant que je m'efforçais de me remettre il avait pris le livre et relu la phrase. Il s'appuya le front dans les mains et, le regard fixé sur les lignes d'imprimerie, je l'entendis murmurer:

--Nom de D..., qu'est-ce que j'ai bien pu vouloir dire?

Il leva les yeux sur moi, puis:

--Et toi, Bérénice, sais-tu ce que cette phrase signifie?

Je compris qu'il était inutile de ruser et, avec la hardiesse de l'innocence, je répondis:

--Non, Maître, je ne le sais pas... J'ai toujours pensé qu'elle était au-dessus de moi...

--Il se peut, ajouta-t-il avec bienveillance.

Après un court silence il reprit:

--Tout de même, j'aurais bien aimé savoir ce que j'ai voulu dire.

Et il relut à haute voix:

«_... Les mères et les amoureuses et les blêmes enfants un peu morts..._

Il s'interrompit pour remarquer:

--Qu'est-ce que ça peut bien être que des enfants _un peu morts_?...

--Ah! dame, moi...

Il poursuivit...

_... Et les blêmes enfants un peu morts de qui les pères escomptèrent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverbérées..._

--Qu'est-ce que tu penses de ça, Bérénice?

--Mon Dieu... vous savez... certainement... c'est admirable...

--Sans doute, sans doute... Mais tu as là, ma petite, un moyen excellent d'éprouver ce que vaut à l'ordinaire le jugement du commun... _Sous l'Œil des Tartares_ a eu, tu le sais, des milliers de lecteurs. Aucun d'eux n'a fait remarquer que cette phrase ne signifie rien pour la raison bien simple que _tous l'ont comprise..._

--Ils en ont, une santé!...

--Comment dis-tu?

--Je veux dire... qu'ils sont plus malins que moi...

--Non, Bérénice, non. Mais leur confiance en moi est assez grande pour qu'ils aient cru que cette phrase signifiait précisément _ce qu'ils désiraient qu'elle signifiât_. Tu trouveras dix critiques nationalistes pour te l'expliquer... J'irai même jusqu'à te confier ceci... je suis convaincu qu'elle signifie quelque chose! J'ai beau m'être moqué du monde...

--Ah?...

--Autrefois, autrefois... Maintenant, c'est devenu sérieux... J'ai beau, dis-je, m'être moqué du monde autrefois, je n'ai jamais été jusqu'à écrire _volontairement_ des non-sens... Et cette petite expérience littéraire illustre encore, et de façon très nette, ce que je t'ai dit sur moi-même et sur mon rôle... à savoir qu'il me faut être obligatoirement l'homme que mes disciples m'ont fait! Et c'est pour cela que je ne m'appartiens plus... Combien, pourtant, j'aimerais mieux, ô Bérénice, garder d'autres oies dans quelque coin paisible de ma Lorraine natale...

--Oh! Maître!... des oies!...

--Tu serais avec moi, Bérénice! Nous les garderions ensemble... Et tu verrais à quel point l'oie et le canard sont des animaux philosophiques.

--Oui, oui, je me souviens: «Canards, mystères dédaignés...» comme vous avez dit adorablement dans le _Parterre_, dans mon cher _Parterre_...

Maurice est évidemment au-dessus de certaines vanités... Mais il aime fort que je le cite incidemment au cours de nos entretiens. Lorsque je me donne ce plaisir, il y ajoute encore en me remerciant d'un petit clignement d'yeux approbateur. Je me souviens de la joie que je lui procurai certain jour lorsque, faisant allusion au retentissant et admirable discours à la Chambre dans lequel il avait appelé J.-J. Rousseau un «étonnant musicien», je m'étais écriée:

--Rousseau? Peuh!... A peine un joueur d'orgue!...

Marrès avait été si content et si flatté de cette citation discipulaire (c'est lui-même qui la qualifia ainsi) qu'il m'embrassa devant tout le monde!

... Cette fin de déjeuner eût été sans l'ombre d'un nuage si, avec une hardiesse dont j'eus un instant à me repentir, je n'avais effleuré une question que certes il eût mieux valu que je laissasse dans l'ombre.

Une allusion aux quarante-cinq francs d'allocation mensuelle que l'on sert à une vieille femme de mon quartier dont trois fils sur quatre ont été tués m'amena à parler de la question d'argent:

--Tout le monde ne peut pas être à la guerre, c'est bien évident, avais-je dit. Mais, mon cher Maître, ne trouvez-vous pas tout à fait injuste que ceux-là mêmes qui jouissent déjà du privilège de n'y pas être augmentent encore leurs profits de son fait? De sorte que cette calamité nationale devient au contraire pour eux une source d'avantages?

J'avais posé cette question en toute innocence et sans penser, ma foi, à _Bolette Caudoche_ qu'on jouait à la Comédie-Française et que des tournées allaient emmener fructueusement dans les départements et à l'étranger.

Maurice y vit cependant une allusion qui n'était pas dans mon esprit.

--Je te devine, me dit-il. Tu additionnes mon traitement de député, le prix de mes articles et les droits d'auteur de _Bolette_, et tu te dis qu'à ce régime, la guerre non seulement peut durer pour moi, mais encore que je n'aurais pas à souffrir si elle était prolongée jusqu'à sa fin extrême et logique? C'est exact... mais pourquoi considérer l'argent en soi alors qu'il n'est qu'une conséquence inévitable et nécessaire? J'ai écrit quelque part que je n'entendais rien à la mathématique des banquiers: c'est la vérité pure. Je ne payerais pas pour être député, mais s'il fallait payer pour écrire à _L'Écho_ ou faire représenter _Bolette_, je n'hésiterais pas... Tu vois bien que je suis au-dessus de ça?

J'avoue que le discours me parut faible et le raisonnement d'une indigence extrême. Je me permis de remarquer:

--Toujours est-il qu'en attendant...

Et je complétai ma phrase par ce geste qui, dans toutes les langues, et spécialement en montmartrois, signifie: «A nous la galette!»

Mais Maurice était d'excellente humeur et il se contenta de sourire. Le sujet me semblant délicat, je crus convenable de ne pas le creuser plus avant.

D'autant que vers la fin du déjeuner Maurice parut s'assombrir un peu. Il revint avec insistance sur ceci que ce qu'on pouvait prendre chez lui pour de l'égotisme trop bien entendu ou trop pratique était au fond du dévouement et qu'il avait à mener à bien une dure, une très dure tâche.

--Il y a des soirs où je suis très accablé...

--Faites-vous verser dans l'auxiliaire? dis-je étourdiment.

Mais il était écrit que ce jour-là je ne fâcherais pas mon bon Maître! Il se contenta de me menacer du doigt en m'appelant petite moqueuse.

CHAPITRE DERNIER

AVANT DE PRENDRE CONGÉ

A l'heure où la lune s'allume, où naguère _s'embuscadaient_ nos pères...

M. B. _Sous l'œil des Tartares_.

Faut-il dire _s'embusquer_ ou _s'embuscader_?

Avant la guerre Marrès a écrit: «s'embuscader».

Néologisme qui n'avait rien, certes, de choquant mais qui n'avait pas l'excuse de la nécessité, «s'embusquer» ou «se mettre en embuscade» ayant le sens exact qu'il donne à «s'embuscader» et suffisant parfaitement.

Pourquoi donc l'avoir employé?

Par la raison, je pense, qu'avec cette extraordinaire prescience des choses qui est une de ses caractéristiques principales, Marrès avait instinctivement entrevu que l'usage et les nécessités de cette guerre opposeraient ces termes l'un à l'autre.

Le poilu s'«embuscade».

L'embusqué s'«embusque».

On voit la différence.

Tous les amis de Marrès, tous ses parents, sont des héros qui s'embuscadent pour attendre et tuer le Prussien. Tandis que les instituteurs républicains, les socialistes, les francs-maçons et les «accroupis» de Vendôme, s'embusquent en attendant que M. Dalbiez vienne y apporter bon ordre.

Telle est la justification du néologisme. On voit qu'elle est péremptoire, et il faut retenir qu'elle ne s'est produite que des années après la création de celui-ci...

Ainsi en est-il pour nombreuses parties de l'œuvre de Marrès! Sous cet angle spécial, on peut le considérer comme un auteur futuriste: il écrit dans le présent, mais s'épanouit dans l'avenir. Chaque jour le révèle. Aussi bien suis-je certaine que des phrases comme celle des «blêmes enfants un peu morts de qui les pères escomptèrent la vie pour animer une formule», inintelligibles peut-être pour nous, semblent claires comme la vérité même aux jeunes générations intellectuelles qui nous suivent et, avec une intuition admirable de leur intérêt supérieur, l'ont élu pour Maître.

Il me faut à regret fermer bientôt ce petit cahier, car il y a des patiences dont on ne saurait abuser sans méfaire. Et si de ne pas parler plus avant de mon ami me cause quelque regret, je m'en console en songeant que le temps même qu'il vous eût plu de m'accorder pour m'entendre, vous l'emploierez plus utilement à le lire lui-même!

Les sots--qui sont toujours susceptibles--lui gardent rancune d'avoir jadis été traités par lui de «Tartares»:

--S'il appelle ainsi des Français, que reste-t-il pour les Allemands? s'écrient-ils plaisamment.

Il n'est pas douteux, en effet, que les «Tartares» dont il est parlé dans _Sous l'Œil_ ne sont autres que ses contemporains _de France_. Mais il s'en est expliqué nettement dans son livre même:

«_J'appelle Tartares ceux qui ne pensent pas comme moi_ ou qui, pensant comme moi, ne le font pas pour les mêmes raisons que moi. Ainsi suis-je dans la pure tradition latine, les Latins appelant «tartares» tous ceux qui n'étaient pas eux-mêmes...» a-t-il écrit magistralement.

Opinion certainement hautaine et qui serait ridicule émise par un couturier, une manucure ou un tondeur de chiens, mais combien acceptable et respectable lorsque professée par un esprit comme le sien!

Ces pages, trop courtes à mon gré et trop longues sans doute à celui de mes lecteurs, n'auront point été inutiles si elles ont, comme je le crois et comme le désirerait certainement mon Ami lui-même, résolu la contradiction _apparente_ qui existe entre sa théorie de jadis et le sens qu'il lui donne aujourd'hui, entre l'œuvre littérale et l'idée qu'on s'en fait, entre les conseils qu'il donne et l'attitude qu'il garde.

Quel est l'écrivain qu'on ne peut mettre, superficiellement tout au moins, en contradiction avec lui-même ou prendre comme à un piège à ses propres déclarations?

Un soir, Maurice m'avait dit amicalement:

--Il est six heures, ma petite Bérénice, permets-moi de te chasser... Je m'en vais rejoindre René Razin et d'autres collègues de l'Académie, pour dîner...

--Ah! lui dis-je, tous mes compliments. Je vous envie.

C'est vrai, j'ai un faible pour René Razin qui est exquis, exquis...

--Tu m'envies de dîner avec eux? reprit mon Maître. Pourquoi donc aujourd'hui ne te livres-tu pas au jeu facile de me jeter une citation dans les jambes?

Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et j'eus sans doute, pour regarder Maurice, des yeux comme j'en eusse fait s'il avait été un train, car il me dit:

--Ne me regarde pas ainsi, tu me fais de la peine... Prends les _Tartares_, page 213, cinquième et sixième lignes...

Je pris le volume et à ma grande stupéfaction je lus:

_... En fait, il faut diner avec des imbéciles; on entretient ses relations..._

Maurice eut un rire bon enfant:

--Ah! ah! Bérénice... tu t'en voudras toute ta vie de n'avoir pas trouvé celle-là, pas vrai?...

Puis, montrant ainsi combien il a l'âme franche, il ajouta:

--Il faudra que je raconte ça tout à l'heure à mes bons amis... Ça leur fera certainement plaisir!...

Anecdote charmante et simple, qui indique avec quelle aimable facilité Maurice consent à se discuter lui-même en même temps que les griefs qu'on peut lui vouloir adresser.

Comme je le plaisantais respectueusement un jour sur la mèche qu'il a, si je puis employer ces deux termes contradictoires, dressée à tomber sur ses yeux, je me permis de lui demander:

--Ne craignez-vous pas qu'un jour quelque stupide caricaturiste ne s'empare de ce détail, et ne cherche à l'exploiter en dérision contre vous?

--Bérénice, me dit-il, tu raisonnes comme une brosse à dents. Et je croyais à la vérité que tu connaissais mieux ma pensée! N'ai-je pas toujours dit qu'il faut, lorsqu'on en a, soigner ses manies, ses partis pris et ses ridicules, et lorsqu'on n'en a pas, s'efforcer d'en acquérir: c'est l'appareil où se révèle un spécialiste. De là sera déduit son caractère... Tu parles de ma mèche et tu crains qu'on n'en sourie? Innocente brebis! Ne t'ai-je pas confié cependant que cette mèche était, non point la conséquence d'un vœu, mais le résultat d'une volonté esthétique préconçue et ferme? Crois-tu qu'il soit indifférent pour un philosophe, pour un littérateur, de ressembler à son marchand de cravates? A Paris, il faut avoir un type: de là, ma mèche. Originalité, mais non point futilité. Si tu m'as observé, Bérénice, tu dois savoir que, le plus naturellement du monde et sans que je n'y sois plus moi-même pour rien, ma mèche participe extérieurement aux émotions de mon âme? Que je sois agressif ou placide, abattu ou alerte, joyeux ou inquiet, ma mèche n'est pas la même: elle provoque ou apaise, elle se plaint ou encourage, elle s'amuse ou se lamente! Quand, à la Chambre j'ai dit son fait à Rousseau, ma mèche n'était pas la même que lorsque j'ai dit la grande pitié des églises de France! Regarde mes photographies dans les journaux illustrés et dis-moi si ma mèche de champ de bataille n'est pas une trouvaille?

--Certes...

--Alors, ne me pose plus de questions aussi sottes que celle qui vient de motiver mes paroles...

J'ai tenu à noter ce petit discours, auquel je n'ai pu malheureusement conserver toute sa grâce légère, parce que j'y vois et qu'on y trouvera la plus fine des leçons de psychologie sociale et parisienne: il faut cultiver ses particularités!

Enlevez ses cheveux à M. Pichepin, et c'est à peine s'il restera un poète; ôtez à Mme Dieulafayt son pantalon... je veux dire: habillez-la comme les autres femmes, et elle passera inaperçue! Montesquieu dans ses _Lettres persanes_ avait entrevu cette théorie si délicieusement déduite par mon Maître.

Guérissons-nous donc de nos défauts, mais gardons nos particularités si, du moins, nous aspirons à quelque notoriété.

Ceux qui ont approché Maurice savent qu'il a l'air toujours de sucer une pastille. On croit volontiers qu'il a dans la bouche une tablette de chlorate de potasse. Vingt fois j'eusse pu attirer son attention sur ce tic: je me suis gardée de le faire, car il y eût vu certainement le signe que je méconnaissais une de ses plus charmantes leçons.

... Malgré moi, on le voit, c'est au moment d'abandonner mon sujet que je semble m'y attacher avec le plus de ferveur. Ainsi, souvent, au moment des adieux se sent-on plus proche que jamais de ceux qu'on va quitter!

Mais quelle que puisse être mon inclination, la raison doit l'emporter.

Adieu donc! ô cher jardin intellectuel où j'ai passé des heures si délicieuses! Adieu, les belles allées droites des raisonnements péremptoires! Adieu, les petits chemins sinueux et capricieux fleuris de paradoxes imprévus! Adieu, les gerbes magnifiques et les bouquets subtils dont je revenais exquisement chargée! Il me faut vous quitter!

Si j'eus, jadis, une joie de petite fille vaniteuse, lorsque Maurice voulut bien donner mon nom à un de ses livres les plus étonnants, quelle volupté saine pour la femme que je suis devenue d'avoir pu évoquer à mon tour la personnalité de mon Ami, de mon grand Ami, que les événements rendent plus grand encore!

Sans compter d'ailleurs qu'ayant sur la plupart des fidèles de Marrès cette supériorité d'avoir été mêlée si intimement à sa vie, c'est en quelque sorte me hausser moi-même qu'exalter son mérite!

En sortant de la messe de Sainte-Clotilde, il m'arriva d'entendre un commandant de dragons dire tout haut: «Marrès?... c'est un de Mun pour petits bourgeois... mais en temps de guerre, il ne faut pas se montrer trop difficile.»

Ah! mon officier, si vous n'aviez pas été en compagnie d'une si belle dame, comme je vous aurais demandé la permission de vous montrer votre erreur!

Que pareille opinion soit professée par ceux qui ne le connaissent point, je l'admets; mais vous, mon commandant, seriez-vous de ceux-là? Ne liriez-vous point l'_Écho de Bordeaux_, et, dans ce cas, quel officier êtes-vous donc?...

Gardez, mon commandant, gardez qu'un propos inconsidéré comme le vôtre, bienveillant peut-être dans son fond, mais dont la forme peut prêter à équivoque, ne soit recueilli par des détracteurs vigilants de Marrès, trop enclins à ne voir en lui que l'homme qui parle de la guerre avec d'autant plus d'abondance et d'autorité qu'il se garde de la faire.

Dans une des plus belles méditations de l'_Homme vibre_, il a enseigné: «Soyez convaincus que les actes n'ont aucune importance.» Sans doute, cette parole peut paraître disconvenir aux terribles réalités de l'heure présente, mais sa vérité philosophique subsiste, et on remarquera combien il a dû, pour y demeurer fidèle, violenter les tendances instinctives qui sont au dedans de nous tous.

L'attrait du danger l'eût précipité, mais la conscience de sa valeur et le service de l'idée l'ont retenu.

Assez de deuils à l'Académie!

Ce que j'en dis là est sans la moindre ironie. Car c'est précisément le but même de ces notes de montrer comment j'ai été, par Marrès lui-même, amenée à me faire un avis raisonné sur ce point délicat et à changer du tout au tout l'opinion préconçue que je m'étais faite sur des apparences.

Au reste, comme il l'a si justement dit lui-même l'ironie métaphysique est une excellente attitude en face d'un homme qui manque décidément d'imprévu: mais tel n'est point, au contraire, le cas de Marrès, jardinier délicat du plus adorable des jardins!

APPENDICE

POUR PRENDRE DÉFINITIVEMENT CONGÉ

Mais c'est assez de bêtises pour aujourd'hui.

_Sous l'œil des Tartares._ Ch. 1.

On ne peut pas trouver des torts à celui qu'on aime.

_Le Parterre de Bérénice._

Ces pages, qui seront, je l'espère, accueillies avec faveur par les lettrés délicats et prudents, risquent de n'être pas comprises de tous dans l'entourage de Marrès.

Un de ses amis politiques--qu'il connut par Syveton, à la «_Patrie Française_»,--auquel j'en ai fait lecture partielle, a cru devoir protester contre elles. Son discours m'a étonnée. Comme me voilà méconnue par ceux-là mêmes dont précisément j'ambitionne le suffrage!

Les épigraphes, cependant, toutes empruntées à mon Maître, et l'atmosphère de chaque phrase, indiquent nettement mon idée? Au surplus, je m'en suis tenue à la vérité, sans essayer même de ces dialogues dans la manière qu'a imaginée Platon pour peindre mieux, chez son maître Socrate, l'attache des idées et de l'homme, et que Marrès lui-même a si délicieusement suivie dans sa brochure _Une semaine chez M. Renan_.

Dernièrement, je causais avec son ami Simon: «Ces susceptibilités, m'a-t-il dit, je les crois excessives, mais leur sincérité les fait trop légitimes pour que vous n'en teniez pas compte.» Sur son avis, j'ai donc effacé quelques passages de cette œuvre sans prétention, que tous deux d'ailleurs, nous trouvons respectueuse pour ce Maître, sans qui plusieurs façons de se conduire et de raisonner en temps de guerre ne seraient pas.

--Vous parlez de Maurice, me disait encore Simon, avec le constant souci de servir sa pensée. A mon avis, vous n'avez dépassé aucun de vos droits. Mais ce ton, fort reçu envers les morts, sied-il avec les vivants? Or, grâce à Dieu, et peut-être aussi, je pense, à sainte Geneviève--encore qu'elle réserve, m'a dit Cherfils, plus volontiers sa protection à ceux qui sont tout à fait militaires--notre ami Marrès est bien vivant, et la guerre peut durer encore dans les conditions où elle se développe sans qu'il en soit atteint...

--C'est affaire d'éthique personnelle, ai-je répondu. Mais je suis sûre que, si je consultais Maurice, il serait le premier à donner son approbation à mon petit cahier.

FIN

Saint-Denis.--Imp. V. Bouillant et J. Dardaillon.