Le Jardin de Marrès par Bérénice
Part 2
Tout le monde se souvient de cet admirable premier chapitre de _Un homme vibre_ de quoi elle est extraite: l'auteur expose que son ami Simon et lui sont allés passer ensemble les mois d'été à Jersey; ils mangent de ces homards qu'ils trouvent «de digestion si lente» et ils absorbent force thé pour combattre l'âpre dyspepsie.
Il semblerait que cette situation soit entachée de mesquine vulgarité? Elle a, au contraire, une ampleur philosophique admirable! Elle résume et synthétise en effet de façon saisissante la dépendance étroite en laquelle peuvent être la psychologie et la physiologie d'un individu donné.
Les «digestions difficiles» de Marrès et de son ami Simon au bord de l'Océan ne sont point un symbole: elles sont une réalité de fait dont il importe de tirer l'enseignement. Le homard est échauffant, c'est connu... Aussi quelle joie lorsque Simon, premier libéré des suites du déjeuner, trouve en lui-même un motif suffisant de s'éloigner derrière une haie. Son ami alors le félicite _en l'enviant_.
Mesure-t-on la délicatesse apportée par notre auteur en--dirais-je--la matière?
D'autres eussent fait de maladroites allusions à de prosaïques Janos (d'ailleurs boches) ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été d'une trivialité inconciliable avec la noblesse du sujet.
Le grand mérite d'une phrase semblable émanant d'un penseur comme lui, c'est de souligner ainsi qu'il sied l'importance des fonctions digestives dans la vie sociale.
La révolution anglaise, on le sait, est moins due aux calculs ambitieux de Cromwell qu'à ceux qui tourmentaient sa vessie. Supposez Napoléon dyspeptique: du même coup vous supprimez la campagne d'Italie et il n'y a plus de 18 brumaire! Rousseau, que mon bon Maître aimait tant avant d'avoir reconnu qu'il était plus expédient de le détester, était gastralgique, c'est certain: et c'est l'explication des _Promenades d'un Solitaire_ et des _Lettres de la Montagne_ d'un individualisme si agressif. De même, _Un Homme vibre_ et _Sous l'œil des Tartares_ n'existent, si je puis dire, qu'en fonction opposée au bicarbonate de soude et aux lithinés Gustin. Une meilleure digestion ou une pharmacopée fâcheusement opérante eussent pu nous priver de ces œuvres étonnantes.
Lorsque Marrès dit: «Mon esprit», cela signifie aussi: mon suc gastrique.
Le Foie, l'Espérance et la Charité sont les trois fondements vrais de l'intellectualisme supérieur et intégral!
Quand donc, Marrès voyant Simon s'écarter derrière une haie, avoue qu'il l'_envie_, ce n'est pas seulement l'expression d'un état physiologique: c'est en même temps une aspiration éperdue vers l'idéal.
Voilà ce dont il faut se pénétrer pour bien entendre l'œuvre marrésienne.
Quand mon Maître écrit: «Tant il est difficultueux de tromper la malignité des digestions...»; et quand il dit: «Et la viande, surtout, me faisait horreur», soyez assuré que ce ne sont point là des détails destinés par vanité à de futurs biographes, mais que ces phrases constituent une nécessaire introduction à l'étude de son œuvre propre.
Il n'est pas jusqu'à cette admirable remarque: «D'ailleurs, nos néo-catholiques ne sont que des esprits vagues auxquels il ne convient pas de prêter plus d'importance qu'à la tasse de thé où ils se noieront» qui ne soit le reflet et la conséquence de l'état physiologique spécial de mon ami, dans lequel toute notion se lie à une situation gastrologique donnée ou au geste qui peut la déterminer.
... Au milieu de la route qu'ils veulent bien parcourir avec moi, j'ai pensé devoir proposer à mes lecteurs cette «station» psychophysiologique que je me suis imposée à moi-même--comme une sorte de repos nécessaire avant la marche et de coup d'œil jeté sur la carte avant de poursuivre l'inspection.
Si donc, faisant allusion à son attitude militaire, ses détracteurs habituels expriment volontiers cette idée que «Marrès manque d'estomac», il faut leur répondre qu'ils ont raison plus même qu'ils ne le croient, et que c'est précisément l'explication de ce qu'ils s'inquiètent obscurément de ne pas comprendre.
CHAPITRE VI
D'UNE CONVERSATION DONT LES BATONS POURRONT PARAITRE, MAIS A TORT, SINGULIÈREMENT ROMPUS.
Je M'aime trop pour manquer une occasion de M'être agréable.
_Le Parterre de Bérénice._ Ch. VII.
--J'aurais pu, moi aussi, tirer l'épée, me dit un jour le Maître, en prévenant une question qu'il sentait sur mes lèvres, mais qui donc eût tenu ma plume? Je n'entends pas revenir sur une discussion vingt fois rouverte...
--Ce qui veut dire qu'elle n'est jamais close?
--Tes interruptions, Bérénice, sont celles d'une oie...
--D'une...
--Ne te fâche pas, petite: j'entends par là qu'elles sont oiseuses... Je te disais donc que, m'appliquant à moi-même une sorte de loi Dalbiez morale et purement volontaire, j'aurais pu, pour mettre mes actes en concordance avec mes écrits, tirer moi aussi l'épée... et devenir ainsi une sorte de La Tour...
--D'Auvergne?
--Encore ton Auvergne?... Une sorte de La Tour de Lorraine! Mais la condition première pour une notoriété de ce genre est d'être mort: or, je te le demande, petite, pouvais-je, sans trahir, m'exposer à pareille extrémité? Je ne m'appartiens pas!... Tu sais qu'on a joué _Bolette Caudoche_ au Français...
--Ah! oui... la reprise des affaires...
--Ça marche très bien, et nous n'arrêterons qu'en plein succès... pour reprendre en automne. Je t'inviterai au souper de douzième... Eh bien, ne penses-tu pas que _Bolette_ représentée dans chaque ville de France par des troupes fraîches et bien exercées... je veux dire par des tournées de passage, ne soit de nature à entretenir dans le pays ce qu'on appelle si justement le cœur au ventre?
--Évidemment...
--Eh bien, petite, comprends ce que je vais te dire: _Je suis l'homme que m'a fait mon succès_ et je suis prisonnier de ce succès. Si je m'avisais d'être autre que ce qu'on veut que je sois, on ne me reconnaîtrait plus. C'est en cela que j'avais raison de te dire que je ne m'appartiens pas... L'engagement que j'ai contracté pour la durée de la guerre...
--Non? interrompis-je. Pas de blagues?...
--... L'engagement que j'ai contracté à l'égard de moi-même est formel et péremptoire... Écoute, Bérénice, je suis allé l'autre jour à l'Académie, tout seul... tout seul... C'est là que j'ai composé la «_Prière sous la Coupole_»...
--Je croyais qu'elle était de Renan?...
--Bérénice, si tu te moques, je ne t'aimerai plus... C'est là que j'ai composé la «_Prière sous la Coupole_» et je vais te la lire...
Et je murmurai:
--_Prière que je fis sous la coupole quand je fus arrivé..._
A la vérité, je n'avais aucun mérite à faire cette citation parodique. C'est par Marrès lui-même que je connaissais ce titre célèbre et je confesse que--comme tant de gens!--j'avais trop entendu parler de la _Prière sur l'Acropole_ pour songer à la lire jamais.
Mais mon Maître, dont la bienveillance pour moi était écrasante, interpréta ma parole comme la manifestation du désir de ne pas entendre sa lecture.
--Je n'insisterai pas, me dit-il en dissimulant la peine que je venais peut-être de lui causer. Mais avant que tu ne me quittes aujourd'hui, et pour clore cet entretien, je veux protester devant toi contre cette sorte de déconsidération dont certains pamphlétaires, d'ailleurs méprisables, tentent de frapper ceux qui luttent comme moi sur ce que j'appellerai le _front intérieur_...
J'étais redevenue fort attentive. Et il poursuivit, comme s'approuvant lui-même:
--Oui, c'est bien cela: le front intérieur... dont l'_Écho de Bordeaux_ m'a constitué en quelque sorte le généralissime. Penses-tu, Bérénice, que ce soit une mince affaire que de tenir en haleine nos troupes civiles et de les ravitailler moralement? Ignore-t-on que chaque jour Basson, Pichepin et d'autres poilus...
--De quel régiment?
--De ma compagnie... L'Académie, tu devrais le savoir, est une Compagnie... Chaque jour, dis-je, nous tenons de véritables conseils de guerre... Nous préparons, si je puis dire, les possibilités intellectuelles de la victoire. A l'extérieur comme à l'intérieur. Qu'aurait fait, veux-tu me le dire, qu'aurait fait M. Delcassé dans les Balkans si nous ne l'avions entouré de nos conseils et constamment soutenu de notre approbation?
--Je me le demande...
--C'est un grand tourment, Bérénice, que la recherche de la vérité... Non pas de la simple vérité matérielle, mais de la vérité utile au peuple que nous avons mission de diriger. Lorsque le _Matin_ annonça que les Russes n'étaient plus qu'à cinq étapes de Berlin--ce dont on le blâma beaucoup dans la suite--j'estime qu'il formulait là une idée très soutenable, nécessaire, indépendamment du fait même qui pouvait être controuvé. Il n'y a pas que la vérité tangible: il y a la vérité essentielle. Lorsque j'étais boulangiste...
--Hélas!
--Pourquoi ce stupide: hélas?... Je n'en rougis point... Et d'ailleurs c'était sous le pontificat de Léon XIII... Lorsque j'étais boulangiste et que, pour mieux entrer au Parlement, je me présentais comme antiparlementaire aux électeurs de Lunéville, je caressais déjà le projet de forger une âme à la nation... Tu entends, Bérénice?... De forger une âme à la nation. Et si j'ai changé d'enclume... Tu m'écoutes, Bérénice?...
Oui, j'écoutais... J'écoutais même avec avidité. Seulement, on ne se refait pas, et mes amis connaissent bien cette manie que j'ai de fredonner, même dans les cas les plus sérieux, et en raison même, pourrais-je dire, de l'attention que je porte aux choses...
Aussi est-ce sans la moindre intention ironique, et comme mécaniquement, du fait d'une association d'idées légitime autant qu'involontaire, qu'entendant Marrès évoquer ce rôle magnifique de forgeron de vérités sur une enclume nouvelle, je m'étais mise, cédant à mon démon familier, à sifflotter entre mes dents:
C'est pour la paix que mon marteau travaille...
Marrès eut un sursaut. Et j'en eus un autre lorsque je me rendis compte de l'impair que je venais de commettre.
Il y eut un petit silence angoissant, puis mon Maître, me regardant dans le blanc des yeux, prononça en se citant lui-même:
--«La vulgarité ne m'atteint pas, car je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté».
Nous nous quittâmes alors sur un mot bref.
CHAPITRE VII
DES PLUS BELLES FLEURS QU'IL ME FUT DONNÉ DE CUEILLIR
Lorsqu'un homme excelle dans l'art de penser à quoi servirait-il en voulant se mêler d'agir?
_Tout amour sauf contre la licence._ 2.
Quelque dédain qu'il affectât de l'opinion d'autrui, je vis bien que le désir subsistait en Maurice de s'expliquer sur les divers points où s'était si brutalement déconcertée ma logique trop terre-à-terre de petite femme ignorante:
--Aux heures tragiques que nous vivons, me disais-je, il n'y a que deux attitudes possibles: se battre--ou admirer! Mais qui donc accepterait de sembler admettre à son profit une définition de ce genre: «La guerre, c'est la mort des autres.»?
Bien vite pourtant je m'étais rendu compte de ma sottise. Et gagnée tout entière à sa philosophie qu'avant même de l'avoir comprise et malgré l'apparence je sentais bien être une philosophie _de sacrifice_, j'étais heureuse de lui fournir occasion d'en disserter avec cet abandon généreux qu'il me témoigna toujours et dont je suis si légitimement fière.
Avec prévenance, je provoquais ses réponses énergiques et péremptoires, et le spectacle du merveilleux parterre intellectuel aux allées rectilignes, bordées des fleurs précieuses de son esprit, effaçait peu à peu dans mon cœur le souvenir charmant et endolori de mon pauvre jardinet d'Aigues-Mortes...
Croyant aller au-devant d'une réponse qu'il désirait me faire, je posai un matin à mon Maître une question:
--Étiez-vous, lui demandai-je, étiez-vous de ceux qui, aux heures troubles où von Kluck menaça Paris, délaissèrent la capitale et s'enfuirent à Bordeaux?
--De ceux, répéta-t-il en corrigeant légèrement un des termes que je venais d'employer, de ceux qui s'en furent à Bordeaux?... Non, je n'en étais pas...
--Ah!... c'est bien, cela! C'est très bien... J'en étais sûre....
--Je n'en étais pas parce que... j'étais parti avant eux...
Je dus montrer à Maurice une mine fort désappointée, car aussitôt il me prit le menton:
--Attends, dit-il. Ne te hâte point...
En détachant chaque mot, en parlant, je le compris bien, beaucoup moins pour moi-même que pour ceux auxquels je pouvais être appelée à rapporter ses paroles, il déclara:
--J'ai quitté Paris parce qu'il fallait qu'à ce moment l'exemple fût donné. Ne pas m'y résoudre eût été infliger au gouvernement une sorte de désaveu qui ne pouvait pas être dans mon intention et que l'union sacrée m'interdisait. De tous ceux qui furent pendant quelques mois Bordelais, j'étais un des chefs reconnus; il fallait donc que je les précédasse, à la manière d'un officier d'intendance intellectuelle... C'est donc de façon raisonnée, volontaire que je pris part à ce mouvement stratégique nécessaire. Je le raconterai d'ailleurs quelque jour dans son détail.
--Ce sera une belle page à ajouter à la série des «Romans de l'Énergie nationale».
--Ou plutôt au «Culte du Moi»... Car, encore qu'il y puisse paraître, je n'ai rien renié de ce que j'écrivais jadis. Comment, de l'exacerbation des sentiments personnels, peut naître l'esprit de dévouement et de sacrifice, et comment de ce qui fut un bréviaire d'égotisme on peut tirer (pour autrui) des leçons de patriotisme, tu le comprendras plus tard, Bérénice: car on écrira, je l'espère, des articles et des livres pour fixer ce point...
--Pourquoi ne les écririez-vous pas vous-même?
--Parce qu'assurément, et quoi que tu en penses, je le ferais moins bien que d'autres le pourront faire. Je t'ai montré déjà que les hommes comme moi doivent être avant tout les champions des idées qu'on découvre en leur œuvre. De malveillants imbéciles pourront extraire de mes livres vingt textes, cent textes contraires à mon attitude présente et les placer en épigraphes à je ne sais quelles libelles; qu'est-ce que cela prouverait contre l'idée que j'incarne aujourd'hui? Mon ami Simon...
--De l'_Echo de Bordeaux?_
--Mais non!... Mon ami Simon qui nous invita à dîner (souviens-toi...) aux Champs Élysées... J'ai conté dans le _Parterre_ comment, exaspéré par les raisonnements qu'il tenait certain soir, je commis l'inconvenance de m'exprimer dès le potage en termes abstraits...
--Eh bien?
--Eh bien, mon ami Simon, qui s'y montrait rétif, a fini par fort bien comprendre l'indépendance nécessaire de l'acte et du propos...
--Il est à la guerre?
--Non!... D'ailleurs, que ferait Simon aux tranchées? Tel que je le connais, il serait mort au bout de trois mois...
--On peut toujours se faire tuer au bout du premier?
--Ah! Bérénice, voilà une belle parole! Tu ne t'en rends peut-être pas compte toi-même, mais c'est une belle, une noble parole! Et combien elle est vraie! Comme elle résume tout le patriotisme agissant qui doit être le nôtre. Il faudra...
--Quoi donc? Vous engager?...
--Il faudra... que je la mette dans un de mes prochains articles...
--Ah! ça c'est gentil!...
--Voyez-vous la petite vaniteuse! Comme elle est prompte à s'enorgueillir!... Mais tout doux, Bérénice. Cette parole qui est parfaite au point de vue relatif et que je ne saurais trop exalter comme précepte militaire, ne peut pas être prise comme règle générale et ne vaut rien appliquée à ce que j'appelle le régime de l'intérieur. Philosophiquement et matériellement, le trépas des héros ne prend sa signification que par rapport à ceux qui subsistent. La formule: «Je meurs pour ma patrie» n'existe qu'en fonction de cette autre: «Je demeure pour mon pays.» Ainsi s'explique et prend son sens supérieur la division des citoyens en combattants et non-combattants...
--Évidemment. Le tout est d'être du bon côté?
--Je n'ai pas dit cela... Mais bien certainement si tous les Lacédémoniens étaient morts aux Thermopyles, ils eussent ainsi causé le plus grave tort à la mémoire de Léonidas dont le sacrifice devenait, dès lors, inutile. De même pour notre d'Assas. Lorsqu'il jeta son cri sublime: «A moi, Lorraine!», il...
--Pardon! Ne fût-ce pas: «A moi, Auvergne»? Il me semblait qu'à l'école...
Maurice parut frappé de ma remarque. Il hésita un instant, jeta un coup d'œil à son propre portrait accroché au fond de la pièce, et comme s'il y eût puisé l'inspiration et l'approbation de son propos, il répliqua délicieusement:
--Autrefois, peut-être... Mais _plus maintenant_!...
Tel était le ton général, tour à tour sévère ou plaisant, grave ou familier, de nos entretiens.
Je m'excuse de rapporter, avec une exactitude qui peut paraître immodeste, mes paroles propres et mes observations, mais l'ombre n'est-elle pas nécessaire à la lumière qui doit triompher d'elle?
On remarquera que toujours, sous une forme ou sous une autre, revenait entre nous la question de l'apparente contradiction entre les actes de Marrès et ses paroles écrites. Et on voit avec quelle facilité péremptoire il triomphait des objections que, le plus souvent par complaisance et pour lui donner occasion de les réfuter, je prenais la liberté de lui opposer.
CHAPITRE VIII
DE QUELQUES REMARQUES SUR LE STYLE ET LA QUESTION D'ARGENT
Chercher une position sociale?... Bon pour tous nos «Jérôme Paturot» cela!.
Préface d'_Un Homme vibre_.
Je n'avais pas vu Maurice depuis plus de trois semaines, lorsqu'un matin j'eus la joyeuse surprise de recevoir sa visite.
Il me parut en santé parfaite.
--J'ai été au front... me dit-il.
J'eus envie de m'écrier: «Ah! je le savais bien!...» Mais l'expérience m'avait rendue circonspecte. Et je vis que j'avais bien fait de me contraindre, car il ajouta:
--Oui... Avec un conseiller d'État de mes amis, en automobile... Notre excursion a été très réussie. On m'a photographié pour l'_Illustration_... Il y avait des croix sur le côté... ça fera très bien... Ensuite nous avons eu un déjeuner très chic avec le général. Nous avons bu à la victoire et j'ai prononcé un discours... Tout cela était très triste, mais je crois que les photographies seront bonnes... Il y en aura aussi pour les _Annales_ et pour _Je sais tout_... Mais je viens te chercher pour déjeuner. Que faisais-tu? Ma parole, tu écrivais?...
Il se pencha sur la page commencée et lut cette phrase écrite de ma main:
«Soldats, nous montrerons aux gens simples, la stupidité de la plupart d'entre vous...»
--Qu'est-ce que ces sottises? tonna-t-il. Où as-tu trouvé cela?
J'étais abasourdie, et c'est en tremblant que je répondis:
--Mais... c'est... dans votre livre... _Sous l'Œil des Tartares_... dans la préface de l'édition de 1911... Alors j'ai pensé...
Je vis bien qu'il ne me croyait pas, et je crus devoir préciser:
--Oui, oui, c'est dans les _Tartares_... D'ailleurs tenez...
Je ne fis qu'un bond à ma bibliothèque--ma bibliothèque si petite et si pauvre, mais si grande et si riche, puisqu'elle contient tous les «Marrès», y compris les brochures. Je saisis _Sous l'Œil des Tartares_ et le lui apportai triomphante:
--Là... voyez... page 37... dans le préambule... intitulé «Examen».
Et je relus:
«La stupidité de la plupart d'entre vous...» Ah! vous ne mettez pas de mitaines pour parler aux soldats et aux magistrats, aux moralistes et aux éducateurs!... Et cette phrase qui suit immédiatement:
«Ne vous flattez pas que nous prenions au sérieux ces fameux devoirs dont vous parlez, et ces sentiments qui ne vous ont jamais rien coûté...»
J'avais lu tout d'un trait et j'étais tout essoufflée. Je remarquai néanmoins:
--Comme vous avez raison!... Jamais il ne faut manquer au devoir de dénoncer les hypocrites!...
Marrès ne répondit pas. Avec ces gestes un peu «en dedans» qui lui sont particuliers et que j'aime tant, il avait pris le volume--son volume--et, avec une modestie et un détachement rares, il vérifiait la date d'impression, 1911, tout comme s'il n'eût pas été l'auteur. Il relut aussi les deux phrases, et parut plongé dans un abîme de réflexions.
Un instant je craignis qu'il n'eût l'idée que j'avais noté plus spécialement ce passage dans une intention ironique ou de contradiction. Or, si je m'amuse parfois à le «mener en bateau» (comme il dit plaisamment), je ne redoute rien tant que de faire de la peine à mon Maître.
Je fus donc toute contente lorsque, sa méditation terminée, Maurice releva la tête et, suivant son propos intérieur, me dit:
--Elles seront très bien, tu verras...
--Qui donc?
--Les photos... pour le _Journal Illustré_ et pour le _Miroir_... Il y en a une avec l'évêque à côté de moi, le champ de bataille derrière... Je pense que ce sera très impressionnant...
Après un petit silence il ajouta:
--Tu penses bien que, personnellement, je n'en ai pas souci... Mais c'est très important pour la propagande de nos idées. Le peuple est ainsi fait, je n'y puis rien... Et maintenant, allons déjeuner...
Ce fut véritablement exquis, et dussé-je parvenir à l'âge de Mme Gyp elle-même, je crois que je me souviendrai toujours de ce délicieux repas. Je dis délicieux, non point certes à cause du menu, mais en raison des choses rares qu'il me fut donné d'entendre--et de cette intimité renaissante dont le charme pénétrant me reportait à tant d'années en arrière.
Marrès mange du bout des dents, et prudemment. Chez lui, ce sont les incisives qui fonctionnent. Il doit, je pense, se méfier de ses molaires. Mais parce que sa mastication est lente et qu'il a petit appétit, il cause volontiers--et il est étincelant.
Ce jour-là il fut particulièrement en verve.
A propos d'un conte de Mme Lucie-Delarue-Mardrus paru le matin même dans un journal, il eut des mots qui furent pour moi le régal le plus délicat. Je ne me souviens ni de l'alose grillée, ni de la selle d'agneau, ni des pointes d'asperges Lucullus, ni surtout des pêches Melba auxquelles je fis honneur en face de mon Maître, mais je me souviens de ses remarques finement épicées que je dégustai avec un plaisir inexprimable.
Je pourrais les redire ici, mais je ne veux point être accusée de malveillance et préfère relater un incident amusant dont fut marquée notre causerie.
Laissant là Mme Delarue-Mardrus, nous en étions venus, en opposant tout naturellement les contraires, à parler du bon style:
--Ce qu'on ne sait pas comprendre, me dit-il, c'est que la première correction du style français réside dans la clarté. La grammaire ne vient qu'après. Ainsi, les bulletins de Cherfils dans l'_Echo de Bordeaux_... Quantité de gens en font des gorges chaudes et l'appellent l'Alphonse Allais de la critique militaire... Je n'irai pas jusqu'à dire que ce sont de mauvais Français, mais je puis affirmer et j'affirme qu'ils n'y entendent rien! Patience d'ailleurs... Cherfils sera de l'Académie, et le jour de sa réception je t'assure que les rieurs ne riront pas... Mais j'en reviens à ce que je disais: la clarté, c'est la politesse de l'auteur envers ses lecteurs. Tiens, je vais te donner un exemple... As-tu un journal, un volume sous la main?...
--Je... je n'ai que ceci, répondis-je en rougissant.
Et de mon réticule je sortis un livre élégamment relié que je lui tendis.
C'était _Sous l'Œil des Tartares_.
Il vit bien que ce n'était nullement préparé et j'eus l'impression qu'il était au fond très flatté, bien qu'il n'en laissât rien paraître.
--Tentons quand même l'expérience, dit-il avec modestie. Ouvre ce livre au hasard et lis-moi la première phrase que tes yeux rencontreront.
Je fis ce qui m'était ordonné. Mon index plongea entre les feuillets et le volume s'ouvrit à la page 110. Aussitôt, je lus:
«_Le soleil chassait les longueurs de l'horizon quand le jeune homme releva son front rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des hymnes._
_Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverbérées de ces flèches qui sont les pensées des sages, gisaient sur les parvis du lieu que nous rêvons..._»