# Le Jardin d'Épicure

## Part 8

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Et l'on a poli de même le mot _absolu_ qui finit la phrase. Quand vous êtes entré je faisais deux petites réflexions l'endroit de ce mot d'_absolu_. La première est que les métaphysiciens montrèrent de tout temps une sensible préférence pour les termes négatifs comme _non-être_, _in-tangible_, _in-conscient_. Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils s'étendent sur l'_in-fini_ et sur l'_in-défini_, ou s'attachent l'_in-connaissable_. En trois pages de Hegel, prises au hasard, dans sa _Phénoménologie_, sur vingt-six mots, sujets de phrases considérables, j'ai trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se trouvait pas détruit à l'avance par quelque préfixe d'esprit contrariant. Je ne prétends pas que la proportion se maintienne dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut être vérifiée aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des métaphysiciens ou, pour mieux dire, des «métataphysiciens», car c'est une merveille à joindre aux autres que votre science ait elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous êtes hors nature.

ARISTE.

Poursuivez une idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez sans cesse de l'une à l'autre, j'aurai peine à vous suivre.

POLYPHILE.

Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs d'idées vers les termes qui expriment la négation d'une affirmation. Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par elle-même rien de bizarre ni de fantasque. Ce n'est point chez eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins naturels des âmes abstrayantes. Les _ab_, les _in_, les _non_ agissent plus énergiquement encore que la meule. Ils vous effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force mystérieuse et sacrée, comme on voit dans _absolu_, qui est beaucoup plus que _solu_. _Absolutus_, c'est l'ampleur patricienne de _solutus_, et un grand témoignage de la majest latine.

Voilà ma première remarque. La seconde est que les sages qui, comme vous, Ariste, parlent métaphysique, prennent soin d'effacer de préférence les termes dont l'effigie avait déjà perdu avant eux sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi, gens du commun, il arrive de limer les mots et de les défigurer peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des métaphysiciens.

ARISTE.

Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous ne soyez pas tenté plus tard de prétendre que les opérations métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, légitimes, et en quelque sorte nécessaires. Mais poursuivez.

POLYPHILE.

J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de bouche en bouche dans la suite des générations prennent du poli, et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez point, Ariste, que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la besogne. Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps immémorial, toute trace d'effigie. La phrase du petit _Manuel_ en contient jusqu'à deux de cette sorte.

ARISTE.

Vous voulez parler, je suis sûr, des mots _Dieu_ et _âme_.

POLYPHILE.

C'est vous qui les avez nommés, Ariste. Ces deux mots-là, frottés durant des siècles, n'ont plus trace de figure. Avant la métaphysique, ils étaient déjà parfaitement métaphysiciés. Jugez vous-même si l'abstracteur de profession peut laisser échapper ces sortes de mots, qui semblent apprêtés pour son usage, et qui le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillés sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct philosophique.

Enfin, pour le cas où ils croient penser ce qui n'avait point ét pensé et concevoir ce qui n'avait point été conçu, les philosophes frappent des mots. Ceux-là, certes, sortent du balancier lisses comme des jetons. Mais il a bien fallu employer à leur fabrication le vieux métal commun. Et cela, comme le reste, est à considérer.

ARISTE.

Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que les métaphysiciens parlent une langue composée de termes les uns empruntés au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait, ou de plus général, ou de plus négatif, les autres créés artificiellement avec des éléments empruntés au langage vulgaire. Où voulez-vous en venir?

POLYPHILE.

Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain furent frappés à l'origine d'une figure matérielle et que tous représentèrent dans leur nouveauté quelque image sensible. Il n'est point de terme qui primitivement n'ait été le signe d'un objet appartenant à ce monde des formes et des couleurs, des sons et des odeurs et de toutes les illusions où les sens sont amusés impitoyablement.

C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on exprima les premières idées morales. Le vocabulaire des hommes naquit sensuel et cette sensualité est si bien attachée à sa nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le sentiment commun a prêté par la suite un vague spirituel, et jusque dans les dénominations fabriquées par l'art des métaphysiciens pour exprimer l'abstraction à sa plus haute puissance. Celles-là même n'échappent pas au matérialisme fatal du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine l'antique imagerie de la parole humaine.

ARISTE.

J'en conviens.

POLYPHILE.

Tous ces mots, ou défigurés par l'usage ou polis ou même forgés en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous représenter leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des réactifs qui font paraître sur le papyrus ou sur le parchemin l'encre effacée. C'est à l'aide de ces réactifs qu'on lit les palimpsestes.

Si l'on appliquait un procédé analogue aux écrits des métaphysiciens, si l'on mettait en lumière le sens primitif et concret qui demeure invisible et présent sous le sens abstrait et nouveau, on trouverait des idées bien étranges et parfois peut-être instructives.

Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la couleur, la vie première aux mots qui composent la phrase de mon petit _Manuel_:

_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu,_

En cette tentative, la grammaire comparée nous portera le même secours que le réactif chimique offre aux déchiffreurs de palimpsestes. Elle nous fera voir le sens que présentait cette dizaine de mots, non point sans doute à l'origine du langage, qui se perd dans les ombres du passé, mais du moins à une époque bien antérieure à tout souvenir historique.

_Âme, Dieu, mesure, posséder, participer,_ peuvent être ramenés leur signification aryenne. _Absolu_ se laisse décomposer en ses éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il reçoit en ce qui est tout délié._

ARISTE.

Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences tirer de cela?

POLYPHILE.

Il y a du moins celle-ci que les métaphysiciens construisent leurs systèmes avec les débris méconnaissables des signes par lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et leurs craintes.

ARISTE.

Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.

POLYPHILE.

Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont passé du particulier au général, du concret à l'abstrait; comment, par exemple, _âme_ qui était le souffle chaud du corps a changé d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci qui souffle n'a pas de souffle»; et comment encore le même nom a été donn successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes, des fortunes merveilleuses qui m'effraient.

En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière terrible sur l'espèce de réalité que ces mots expriment.

ARISTE.

Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un mot, dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _âme_ ou _esprit_ a été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots couverts et avec inquiétude.

POLYPHILE.

Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les difficultés que je soulève. Tout mot est l'image d'une image, le signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a broyés.

ARISTE.

Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que le langage métaphysique était tout entier poli et comme passé à la meule? Et qu'entendiez-vous par là, sinon que les termes y sont dépouillés et abstraits? Et cette meule dont vous parliez, qu'est-elle, sinon la définition qu'on leur donne? Vous oubliez à présent que, dans l'exposé de toute doctrine métaphysique les termes sont exactement définis, et que, abstraits par définition, ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception antérieure.

POLYPHILE.

Oui, vous définissez les mots par d'autres mots. En sont-ils moins des mots humains, c'est-à-dire de vieux cris de désir ou d'épouvante, jetés par des malheureux devant les ombres et les lumières qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancêtres des forêts et des cavernes, nous sommes enfermés dans nos sens qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le découvrent, et c'est un reflet de nous-mêmes qu'ils nous renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les émotions de notre ignorance que la voix du sauvage, ses bégaiements un peu mieux articulés et ses hurlements adoucis. Ariste, voilà tout le langage humain.

ARISTE.

Si vous le méprisez chez le philosophe, méprisez-le donc dans le reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes emploient de même un vocabulaire qui commença de se former dans les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque pas d'exactitude. Et les mathématiciens qui, comme nous, spéculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait, comme la nôtre, être ramenée au concret, puisque c'est une langue humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de matérialiser un axiome de géométrie ou une formule algébrique. Mais vous ne détruirez pas pour cela l'idéal qui y est. Vous montreriez, au contraire, en l'ôtant, qu'il y avait été mis.

POLYPHILE.

Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et dans les sciences mathématiques, l'exactitude du vocabulaire dépend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas. Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique, la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet sensible qu'il représente pour que toute autre exactitude ne soit pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles constituent une philosophie physique. Il en résulte que les vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes, peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais les dégager entièrement, laisse paraître qu'elles sont toutes en elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans la nature des choses; elle est précisément dans les catégories du nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin, pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables. Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette abstraction a dans la nature sa représentation concrète. C'est, si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan, et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet d'une spéculation sur la nature sensible, comme dans la mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole. Si ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes, elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence, elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition à celui-ci, dont je dirai seulement qu'à votre sens, il n'est pas absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors, le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde. Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait rien de la chose.

Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas. Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils jouent le rôle de l'abstrait, comme un comédien représente le fantôme, dans _Hamlet_.

ARISTE.

Vous mettez des difficultés où il n'y en eut jamais. A mesure que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, décomposé, et, comme vous disiez tout à l'heure, distillé la nature pour en tirer l'essence, il a de même abstrait, décomposé, distillé des mots, afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes. D'où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet.

POLYPHILE.

Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects, que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire, c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence perdue.

ARISTE.

Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot, l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe par terre.

POLYPHILE.

Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez, Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le symbole, et, pour mieux dire, l'allégorie. Le signe marque l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le représente. Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots _âme_, _Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.

«_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu._

Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par force de nature? L'image y est réduite au schéma. Mais le schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité, substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:

«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don qu'il reçoit en ce qui est tout délié (_ou _subtil)_», d'où nous tirons sans peine: «_Celui dont le souffle est un signe de vie, l'homme, prendra place_ (sans doute après que le souffle sera exhalé) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée_ (par les démons, j'imagine) _d'étendre ce souffle chaud, cette petite âme invisible, à travers l'espace libre_ (le bleu du ciel, probablement).

Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique, que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois qui régissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était métaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste: toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient échapper au monde des apparences, sont contraints de vivre perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de fables. Ils font de la mythologie blanche.

ARISTE.

Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos arguments.

* * *

_A Teodor de Wyzewa._

LE PRIEUR

Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et fraîches. La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et douce passait sur nos têtes avec des nuages d'un g*** pâle.

Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le front sourcilleux:

