Part 7
Qu'une étoile nouvelle ait apparu à ces personnages mystérieux que l'Évangile appelle les Mages (je suppose le fait historiquement établi), c'était, certes, un miracle pour les astrologues du moyen âge, qui croyaient que le firmament, clou d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle ou fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une étoile s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant un mois, puis s'éteindre.
Cette étoile n'annonçait point le Messie; elle attestait seulement qu'à une distance infinie de nous une conflagration effroyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de ce désastre céleste était en chemin depuis cinq siècles, et peut-être depuis plus longtemps.
On connaît le miracle de Bolsène, immortalisé par une des _Stanze_ de Raphaël. Un prêtre incrédule célébrait la messe; l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de sang. Les Académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort embarrassées d'expliquer un fait si étrange. On n'est même pas tenté de le nier depuis la découverte d'un champignon microscopique dont les colonies, établies dans la farine ou dans la pâte, ont l'aspect du sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé, pensant avec raison que c'étaient là les taches rouges de l'hostie de Bolsène, appela le champignon _micrococcus prodigiosus_.
Il y aura toujours un champignon, une étoile ou une maladie que la science humaine ne connaîtra pas, et c'est pour cela qu'elle devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de Bolsène, comme de l'étoile des Mages, comme du paralytique guéri: Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la nature et par conséquent naturel.
* * *
CHÂTEAUX DE CARTES
Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se démontre par le raisonnement. Zénon d'Elée a démontré que la flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le contraire, bien qu'à vrai dire ce soit plus malaisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évidence, et l'on peut dire que tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. Il faut bien que les hommes aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour, à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier de leurs mauvais penchants et de leurs méchantes actions, ce qui est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus instinctives sont généralement celles où ils réussissent le mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les opinions ont été soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder, c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies dont les auteurs, exaltés par la solitude ont méprisé le consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât très bien, cette docte caïnite qui, jugeant la création mauvaise, enseignait aux fidèles à offenser les lois physique et morales du monde, sur l'exemple des criminels et préférablement l'imitation de Caïn et Judas. Elle raisonnait bien, pourtant sa morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se trouve an fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un guide plus sur que le raisonnement et qu'il faut écouter le coeur.
En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit qu'il faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre: l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion, le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilité et l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils seront beaux, et il s'en trouva d'admirables. Tu n'en croiras pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit les fausser. On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal.
L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophétie. Quand la biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions d'années, un pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera l'affaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera loisible de créer sur des bases solides une science esthétique. Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un rouge sombre et fuligineux à demi couverte de scories opaques, et les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abîmer dans les glaces éternelles.
Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux, qu'on passe à d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine notre sens esthétique. Sans lui les opinions seraient en matière d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans divers journaux, y fut raillée avec beaucoup de verve et excita la gaieté de lecteurs très lettrés.--«Où ces militaires, demandait-on, étaient-ils allés cherchée des phrases si baroques et si ridicules?» Ils les avaient prises pourtant dans un très beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus beau temps. Messieurs les officiers avaient tiré le texte de leur dictée de cette éclatante description de la France par laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son _Histoire_ et qui en est un des morceaux les plus estimés. «_En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc._» J'ai vu des connaisseurs rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être lou aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait par exemple sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des «raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains, Les rhapsodies d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian semblait l'égal d'Homère quand on le croyait ancien. On le méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.
Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde. Dans un même livre ils approuvent des choses contraires qui ne peuvent s'y trouver ensemble. Ce serait un ouvrage bien intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, _Hamlet_, la _Divine Comédie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y découvrons de bonne foi. Au xviie siècle, on louait Homère d'avoir observé les règles de l'épopée. «Soyez assuré, disait Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que le mot est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules. Les nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans, car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est pas en matière de littérature une seule opinion qu'on ne combatte aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les disputes des joueurs de flûte? Faut-il donc ne faire ni esthétique ni critique? Je ne dis pas cela. Mais il faut savoir que c'est un art et y mettre la passion et l'agrément sans lesquels il n'y a point d'art.
* * *
_A Monsieur L. Bourdeau._
AUX CHAMPS-ÉLYSÉES
Je fus tout à coup emporté dans de muettes ténèbres au milieu desquelles paraissaient vaguement des formes inconnues qui me remplissaient d'horreur. Mes yeux s'accoutumant peu à peu l'obscurité, je distinguai, au bord d'un fleuve qui roulait des eaux lourdes, l'ombre effrayante d'un homme coiffé d'un bonnet asiatique et portant une rame sur l'épaule. Je reconnus l'ingénieux Ulysse. De ses joues creuses pendait une barbe décolorée. Je l'entendis soupirer d'une voix éteinte:
«J'ai faim. Je ne vois plus clair et mon âme est comme une lourde fumée errant dans les ténèbres. Qui me fera boire du sang noir, pour qu'il me souvienne encore de mes navires peints de vermillon, de ma femme irréprochable et de ma mère?
En entendant ce discours, je compris que j'étais transporté dans les Enfers. Je tâchai de m'y diriger de mon mieux, d'après les descriptions des poètes, et je m'acheminai vers une prairie o luisait une faible et douce lumière. Après une demi-heure de marche, je rencontrai des ombres qui, assemblées sur un champ d'asphodèles, discouraient ensemble. Il s'y trouvait des âmes de tous les temps et de tous les pays, et j'y reconnus de grands philosophes mêlés à de pauvres sauvages. Caché dans l'ombre d'un myrte, j'écoutai leur conversation. J'entendis d'abord Pyrrhon demander, avec un air de douceur, les mains sur sa bêche comme un bon jardinier:
--Qu'est-ce que l'âme?
Les ombres qui l'entouraient répondirent presque à la fois.
Le divin Platon dit avec subtilité:
--L'âme est triple. Nous avons une âme très grossière dans le ventre, une âme affectueuse dans la poitrine et une âme raisonnable dans la tète. L'âme est immortelle. Les femmes n'ont que deux âmes. Il leur manque la raisonnable.
Un père du concile de Mâcon lui répondit:
--Platon, vous parlez comme un idolâtre. Le concile de Mâcon, la majorité des voix, accorda, en 585, une âme immortelle à la femme. D'ailleurs, la femme est un homme, puisque Jésus-Christ, né d'une vierge, est appelé dans l'Évangile le fils de l'Homme.
Aristote haussa les épaules et répondit à son maître Platon, avec une respectueuse fermeté:
--A mon compte, ô Platon, je trouve cinq âmes chez l'homme et chez les animaux: 1e la nutritive; 2e la sensitive; 3e la motrice; 4e l'appétitive; 5e la raisonnable. L'âme est la forme du corps. Elle le fait périr en périssant elle-même.
Les opinions s'opposaient les unes aux autres.
ORIGÈNE.
L'¨âme est matérielle et figurée.
SAINT AUGUSTIN.
L'âme est incorporelle et immortelle.
HEGEL
L'âme est un phénomène contingent.
SCHOPENHAUER.
L'âme est une manifestation temporaire de la volonté.
UN POLYNÉSIEN.
L'âme est un souffle, et quand je me suis vu sur le point d'expirer, je me suis pincé le nez pour retenir mon âme dans mon corps. Mais je n'ai pas serré avec assez de force. Et je suis mort.
UNE FLORIDIENNE
Moi je mourus en couches. On mit sur mes lèvres la main de mon petit enfant pour qu'il y retint le souffle de sa mère. Mais il était trop tard, mon âme glissa entre les doigts du pauvre innocent.
DESCARTES.
J'ai établi solidement que l'âme était spirituelle. Quant savoir ce qu'elle devient, je m'en rapporte à M. Digby, qui en a traité.
LAMETTRIE.
Où est ce M. Digby? Qu'on nous l'amène!
MINOS.
Messieurs, je le ferai rechercher soigneusement dans tous les Enfers.
LE GRAND ALBERT.
Il y a trente arguments contre l'immortalité de l'âme et trente-six pour, soit une majorité de six arguments en faveur de l'affirmative.
BAS-DE-CUIR.
L'esprit d'un chef courageux ne meurt point, ni sa hache ni sa pipe.
LE RABBIN MAIMONIDE.
Il est écrit: «Le méchant sera détruit et il ne restera rien de lui.
SAINT AUGUSTIN.
Tu te trompes, rabbin Maimonide. Il est écrit: «Les maudits iront au feu éternel.
ORIGÈNE.
Oui, Maimonide se trompe. Le méchant ne sera pas détruit, mais il sera diminué; il deviendra tout petit et même imperceptible. C'est ce qu'il faut entendre des damnés. Et les âmes saintes s'abîment en Dieu.
JEAN SCOTT.
La mort fait rentrer les êtres en Dieu comme un son qui s'évanouit dans l'air.
BOSSUET.
Origène et Jean Scott tiennent ici des discours tous dégouttants des poisons de l'erreur. Ce qui est dit aux livres saints des tourments de l'enfer doit être entendu au sens précis et littéral. Toujours vivants et toujours mourants, immortels pour leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour supporter, les damnés gémiront éternellement sur des lits de flammes, outrés de furieuses et irrémédiables douleurs.
SAINT-AUGUSTIN.
Oui, ces vérités doivent être prises au sens littéral. C'est la vraie chair des damnés qui souffrira dans les siècles des siècles. Les enfants morts sitôt le jour ou dans le ventre de leur mère ne seront point exemptés de ces supplices. Ainsi le veut la justice divine. Si l'on a peine à croire que des corps plongés dans les flammes ne s'y consument jamais, c'est un pur effet de l'ignorance, et parce qu'on ne sait pas qu'il y a des chairs qui sa conservent dans le feu. Telles sont celles du faisan. J'en fis l'expérience à Hippone, où mon cuisinier, ayant apprêté un de ces oiseaux m'en servit une moitié. Au bout de quinze jours, je redemandai l'autre moitié, qui se trouva encore bonne à manger. Par quoi il apparut que le feu l'avait conservée comme il conservera les corps des damnés.
SUMANGALA.
Tout ce que je viens d'entendre est noir des ténèbres de l'occident. La vérité est que les âmes passent dans divers corps avant de parvenir au bienheureux nirvana qui met fin à tous les maux de l'être. Gautama traversa cinq cent cinquante incarnations avant de devenir Bouddha; il fut roi, esclave, singe, éléphant, corbeau, grenouille, platane, etc.
L'ECCLÉSIASTE.
Les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal. Comme l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres respirent de même, et l'homme n'a rien de plus que la bête.
TACITE.
Ce discours est concevable dans la bouche d'un juif, façonné à la servitude. Pour moi, je parlerai en romain: L'âme des grands citoyens n'est point périssable. Voilà ce qu'il est permis de croire. Mais on offense la majesté des dieux en supposant qu'ils accordent l'immortalité aux âmes des esclaves et des affranchis.
CICÉRON.
Hélas! mon fils, tout ce qu'on dit des enfers est un tissu de mensonges. Je me demande si moi-même je suis immortel, autrement que par la mémoire de mon consulat qui durera toujours.
SOCRATE.
Pour moi, je crois à l'immortalité de l'âme. C'est un beau risque à courir, une espérance dont il faut s'enchanter soi-même.
VICTOR COUSIN.
Cher Socrate, l'immortalité de l'âme, que j'ai démontrée avec éloquence, est principalement une nécessité morale. Car la vertu est un beau sujet de rhétorique et si l'âme n'est pas immortelle la vertu ne sera pas récompensée. Et Dieu ne serait pas Dieu s'il ne prenait pas soin de mes sujets de discours français.
SÉNÈQUE.
Sont-ce là les maximes d'un sage? Considère, philosophe des Gaules, que la récompense des bonnes actions, c'est de les avoir faites, et qu'aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors d'elle-même.
PLATON.
Il est pourtant des peines et des récompenses divines. À la mort, l'âme du méchant va habiter le corps d'un animal inférieur, cheval, hippopotame ou femme. L'âme du sage se mêle au choeur des dieux.
PAPINIEN.
Platon prétend que dans la vie future la justice des dieux corrige la justice humaine. Il est bon, au contraire, que les individus qui furent frappés sur la terre de châtiment qu'ils ne méritaient pas et qui leur furent infligés par des magistrats sujets à l'erreur, mais réguliers et prononçant en toute compétence, continuent de subir leurs peines dans les Enfers; la justice humaine y est intéressée et ce serait l'affaiblir que de proclamer que ses arrêts peuvent être cassés par la sagesse divine.
UN ESQUIMAU.
Dieu est très bon pour les riches et très méchant pour les pauvres, C'est donc qu'il aime les riches et qu'il n'aime pas les pauvres. Et puisqu'il aime les riches il les recevra dans le paradis, et puisqu'il n'aime pas les pauvres il les mettra en enfer.
UN BOUDDHISTE CHINOIS.
Sachez que tout homme a deux âmes, l'une bonne qui se réunira Dieu, l'autre mauvaise, qui sera tourmentée.
LE VIEILLARD DE TARENTE.
0 sages, répondez à un vieillard ami des jardins: Les animaux ont-ils une âme?
DESCARTES ET MALEBRANCHE.
Non pas. Ce sont des machines.
ARISTOTE.
Ils sont des animaux et ont une âme comme nous. Cette âme est en rapport avec leurs organes.
ÉPICURE.
0 Aristote, pour leur bonheur, cette âme est comme la nôtre, périssable et sujette à la mort. Chères ombres, attendez patiemment dans ces jardins le temps où vous perdrez tout à fait, avec la volonté cruelle de vivre, la vie elle-même et ses misères. Reposez-vous par avance dans la paix que rien ne trouble.
PYRRHON.
Qu'est-ce que la vie?
CLAUDE BERNARD.
La vie, c'est la mort.
--Qu'est-ce que la mort? demanda encore Pyrrhon.
Personne ne lui répondit, et la troupe des ombres s'éloigna sans bruit comme une nuée chassée par le vent.
Je me croyais seul dans la prairie d'asphodèles, quand je reconnus Ménippe à son air de gaieté cynique.
--Comment, lui dis-je, ces morts, ô Ménippe, parlent-ils de la mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se montrent-ils aussi incertains des destinées humaines que s'ils étaient encore sur la terre?
--C'est sans doute, me répondit Ménippe, qu'ils demeurent encore humains et mortels en quelque manière. Quand ils seront entrés dans l'immortalité, ils ne parleront ni ne penseront plus. Il seront semblables aux dieux.
* * *
_A Monsieur Horace de Landau,_
ARISTE ET POLYPHILE OU LE LANGAGE MÉTAPHYSIQUE
ARISTE.
Bonjour, Polyphile. Quel est ce livre où vous semblez plong tout entier?
POLYPHILE.
C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle. Il fait le tour des systèmes à partir des vieux Eléates jusques aux derniers éclectiques, et il aboutit à M. Lachelier. J'en lus d'abord la table des matières; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou environ, je tombai sur la phrase que voici: _L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu._
ARISTE.
Tout donne à croire que cette pensée fait partie d'une argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon sens à la considérer isolément.
POLYPHILE.
Aussi ne pris-je point garde à ce qu'elle pouvait signifier. Je ne cherchai pas à découvrir ce qu'elle contenait de vérité. Je m'attachai uniquement à la forme verbale, qui n'est pas singulière, sans doute, ni étrange en aucune façon et qui n'offre à un connaisseur tel que vous rien, je pense, de précieux ou de rare. Du moins peut-on dire qu'elle est métaphysique. Et c'est à quoi je songeais quand vous êtes venu.
ARISTE.
Pouvez-vous me communiquer les réflexions que j'ai malheureusement interrompues?
POLYPHILE.
Ce n'était qu'une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République, ils disent: «Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment.» Ils ont raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit, les mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent.
ARISTE.
Mais comment, Polyphile, découvrirez-vous à première vue ce qui assurera dans l'avenir le gain ou la perte?
POLYPHILE.
Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait décent de nous servir ici de la balance où le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels et ses ducats. Observons d'abord que le remouleur spirituel a beaucoup passé à la meule les verbes posséder et participer, qui se trouvent dans la phrase du petit Manuel, où ils luisent tous dégagés de leur impureté première.
ARISTE.
En effet, Polyphile, on ne leur a rien laissé de contingent.
POLYPHILE.