Part 6
--Que je le sois devenu dans la suite des âges, il se peut, et que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mêlé des fables à ma mémoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je ne me suis jamais inquiété de ce qu'on penserait de moi après ma mort; mes craintes et mes espérances n'allaient point au delà de cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je connaisse encore aujourd'hui. Car je n'appelle pas vivre flotter comme une vaine ombre dans la poussière des bibliothèques et apparaître vaguement à M. Ernest Renan ou à M. Philippe Berger. Et cet état de fantôme me semble d'autant plus triste que j'ai mené, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux remplie. Je ne m'amusais point à semer dans les champs béotiens des dents de serpent, à moins que ces dents ne fussent les haines et l'envie que faisaient naître dans l'âme des pâtres du Cythéron ma richesse et ma puissance. J'ai navigué toute ma vie. Dans mon vaisseau noir, qui portait à sa proue un nain rouge et monstrueux, gardien de mes trésors, observant les sept Cabires qui voguent par le ciel en leur barque étincelante, guidant ma route sur cette étoile immobile que les Grecs nommaient, à cause de moi, la Phénicienne, j'ai sillonné toutes les mers et abord tous les rivages; je suis allé chercher l'or de la Colchide, l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse; j'ai pris en Bétique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru sous les brumes de l'Océan jusqu'à l'île sombre des Bretons, dont je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'étain que les Égyptiens, les Hellènes et les Italiotes m'achetèrent au poids de l'or. La Méditerranée était alors mon lac. J'ai fond sur ses côtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et cette fameuse Thèbes n'est qu'une citadelle où je gardais de l'or. J'ai trouvé en Grèce des sauvages armés de bois de cerf et de pierres éclatées. Je leur ai donné le bronze, et c'est par moi qu'ils ont connu tous les arts.
On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret blessante, je lui répondis sans amitié:
--Oh! vous étiez un négociant actif et intelligent. Mais vous n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez, l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une côte de la Grèce ou des îles, vous aviez soin d'étaler sur le rivage des parures et de riches étoffes, et si les filles de la côte, conduites par un invincible attrait, venaient seules, à l'insu de leurs parents, contempler les choses désirées, vos marins enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils les jetaient, liées et frémissantes, dans le fond de vos vaisseaux, à la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi, vous et les vôtres, volé la jeune Io, fille du roi Inachos, pour la vendre en Egypte?
--C'est bien probable. Ce roi Inachos était le chef d'une petite tribu sauvage. Sa fille était blanche, avec des traits fins et purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisés ont été les mêmes de tout temps.
--Il est vrai; mais vos Phéniciens ont commis des vols inouïs dans le monde. Ils n'ont pas craint de dérober des sarcophages et de dépouiller les hypogées égyptiens pour enrichir leurs nécropoles de Gébal.
--De bonne foi, monsieur, sont-ce là des reproches à faire à un homme très ancien, à celui que Sophocle appelait déjà l'antique Cadmus? Il y a cinq minutes à peine que nous causons ensemble dans votre cabinet et vous oubliez tout à fait que je suis votre aîné de vingt-huit siècles. Reconnaissez en moi, cher monsieur, un vieux Chananéen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques caisses de momies et quelques filles de sauvages volées en Egypte ou en Grèce. Admirez plutôt la force de mon intelligence et la beauté de mon industrie. Je vous ai parlé de mes navires. Je pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les épices, en Ethiopie l'ivoire et l'ébène. Mais mon activité ne s'exerçait pas seulement dans l'échange et le négoce. J'étais un manufacturier habile, alors que le monde autour de moi sommeillait dans la barbarie. Métallurgiste, teinturier, verrier, joaillier, j'exerçais mon génie dans ces arts du feu, si merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que j'ai ciselées et admirez le goût délicat du vieux bijoutier de Chanaan! Et je n'étais pas moins admirable dans les travaux agricoles. De cette étroite bande de terre resserrée entre le Liban et la mer, j'ai fait un jardin délicieux. On y retrouve encore les citernes que j'ai creusées. Un de vos maîtres a dit: «Seul l'homme de Chanaan pouvait bâtir des pressoirs pour l'éternité.» Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer tous les peuples méditerranéens de l'âge de pierre à l'âge de bronze. J'ai appris à vos Grecs les principes de tous les arts. En échange du blé, du vin et des peaux de bête qu'ils m'apportaient, je leur ai donné des coupes où se baisaient des colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiées depuis, en les arrangeant à leur goût. Enfin, je leur ai donné un alphabet sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni même préciser leurs pensées que vous admirez. Voilà ce qu'a fait le vieux Cadmus. Il l'a fait non par la charité du genre humain ni par désir d'une vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit tangible et certain. Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant des danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Cadmus ne croit ni à la bonté ni à la vertu. Il sait que les hommes sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux sont pires. Il les craint; il s'efforce de les apaiser par des sacrifices sanglants. Il ne les aime point. Il n'aime que lui-même. Je me peins tel que je suis. Mais considérez que, si je n'avais pas recherché les violents plaisirs des sens, je n'aurais pas travaillé pour m'enrichir, je n'aurais pas invent les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui. Et puisqu'enfin, cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand, vous êtes scribe et faites des écritures à la manière des Grecs, vous devriez m'honorer à l'égal d'un dieu, moi, à qui vous devez l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne l'ai créé que pour la commodité de mon commerce et sans prévoir le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples littéraires. Il me fallait un système de notation simple et rapide. Je l'eusse volontiers pris à mes voisins, ayant l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne me pique pas d'originalité, ma langue est celle des sémites; ma sculpture est tantôt égyptienne et tantôt babylonienne. Si j'avais eu une bonne écriture sous la main, je ne me serais pas mis en frais d'invention sur cette matière. Mais ni les hiéroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les connaître, Hittites ou Heléens***, ni l'écriture sacrée des Egyptiens ne répondaient à mes besoins. C'étaient là des écritures compliquées et lentes, mieux faites pour s'étendre sur les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur les tablettes d'un négociant. Même abrégée et cursive, l'écriture des scribes égyptiens gardait encore, de son type premier, la lourdeur, l'embarras et l'indécision. Le système tout entier était mauvais. L'hiéroglyphe simplifié restait encore l'hiéroglyphe, c'est-à-dire quelque chose de terriblement confus. Vous savez comment les Égyptiens mêlaient dans leurs hiéroglyphes, tant parfaits qu'abrégés, les signes représentant des idées aux signes représentant des sons. Par un coup de génie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres, c'est-à-dire des signes correspondant chacun à un son unique, et fournissant par leur association prompte et facile le moyen de peindre fidèlement tous les sons! N'était-ce point ingénieux?
--Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne croyez. Et nous vous devons un présent inestimable. Car sans l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style, partant point de pensée un peu délicate, point d'abstractions, point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer Pascal écrivant les _Provinciales_ en caractères cunéiformes que de croire que le Zeus d'Olympie a été sculpté par un phoque. Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et parfait de la pensée, et l'histoire de ses transformations est intimement liée à celle du développement de l'esprit humain. Votre invention est infiniment belle et précieuse, encore qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songé aux voyelles, et ce sont les Grecs ingénieux qui les ont trouvées. Leur part en ce monde était de porter toutes choses à la perfection.
--Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en êtes peut-être aperçu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la gorge.
--Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la vierge Io, puisque enfin son père Inachos n'était qu'un chef de sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la pointe du silex. Je lui pardonnerais même d'avoir fait connaître aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce et au monde le plus précieux des talismans, les vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont sortis tous les alphabets de l'univers. Il n'est point de pensée sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre alphabet, divin Cadmus, sont sorties les écritures grecques et italiotes, qui ont donné naissance à toutes les écritures européennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les écritures sémitiques, depuis l'araméen et l'hébreu jusqu'au syriaque et à l'arabe. Et ce même alphabet phénicien est le père des alphabets hymiarite et éthiopien et de tous les alphabets du centre de l'Asie, zend et pehlvi, et même de l'alphabet indien, qui a donné naissance au devanâgari et à tous les alphabets de l'Asie méridionale. Quelle fortune! Quel succès universel! Il n'y a pas, à l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre une seule écriture qui ne dérive de l'écriture cadméenne. Quiconque en ce monde écrit un mot est tributaire des vieux marchands chananéens. A cette pensée, je suis tenté de vous rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis comment reconnaître la faveur que vous m'avez faite en passant une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus, inventeur de l'alphabet.
--Cher monsieur, modérez votre enthousiasme. Je suis assez content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui puisse vous flatter particulièrement. Je m'ennuie à mort depuis que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni étain, ni poudre d'or, ni dents d'éléphant et que, sur cette terre où M. Stanley suit de loin mon exemple, je suis réduit à converser, de temps autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien s'intéresser à moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la richesse et la puissance.
Il dit et disparut. Mon feu s'était éteint, la fraîcheur de la nuit commençait à me saisir et j'avais très mal à la tête.
* * *
Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des vaudevillistes à l'endroit des doctoresses. Si une femme a la vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous d'avoir suivi sa voie? Comment blâmer cette noble et douce et sage Sophie Germain qui, aux soins du ménage et de la famille, préféra les méditations silencieuses de l'algèbre et de la métaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion, ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de vouloir interdire à toutes les hautes spéculations de la pensée? Et, à un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas, dans certains cas, pour une femme, une ressource précieuse? Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut, devons-nous blâmer les jeunes filles qui se vouent l'enseignement, malgré l'ineptie cruelle des programmes et la justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux femmes une exquise habileté à soigner les malades, puisqu'elles furent de tout temps des consolatrices et des guérisseuses, puisqu'elles fournissent à la société des infirmières et des sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de l'apprentissage nécessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs études médicales et s'accroissent ainsi en dignité et en autorité?
Il ne faut point se laisser emporter par la haine des précieuses et des pédantes. Il est de fait que rien n'est odieux comme une pédante. Pour ce qui est des précieuses, il faudrait distinguer. Le bel air ne messied pas toujours, et un certain goût de bien dire ne gâte pas une femme. Si madame de Lafayette est une précieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haïrai point les précieuses. Toute affectation est détestable, celle du torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrément vivre dans la société que rêvait Proudhon, où toutes les femmes seraient cuisinières et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer un livre que de jouer la comédie, mais une femme qui sait écrire aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'âge des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas mieux que les hommes, elles écrivent autrement et laissent traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part, je suis très reconnaissant à madame de Caylus et à madame de Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles.
Ce serait la moins philosophique des idées que de se figurer la science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître. La science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature. On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis dans la tête de longues nomenclatures d'histoire, de géographie et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification. Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le patriotisme bourgeois élevèrent comme les Babels de la cuistrerie.
On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diversité des fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un médecin! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment, elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez puissants, si on les prononçait jamais, pour éteindre le soleil et réduire la terre en poudre.
On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science, marquez-en les résultats par quelques exemples frappants. Soyez des généralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue vulgaire et commune à tous, un petit, nombre de faits qui frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez point. Mettez-y l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par l'endroit où ils sont inflammables.
Et si l'étincelle s'éteint, si certaines intelligences restent obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées. Il y aura toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées. Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur demande tout autre chose que des idées générales et des connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation.
* * *
SUR LE MIRACLE
Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas été démontré. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler une instruction plus complète. La vérité c'est que le miracle ne saurait être constaté ni aujourd'hui ni demain, parce que constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion prématurée. Un instinct profond nous dit que tout ce que la nature renferme dans son sein est conforme à ses lois ou connues ou mystérieuses. Mais, quand bien même il ferait taire son pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: «Tel fait est au delà des frontières de la nature». Nos explorations ne pousseront jamais jusque-là. Et, s'il est de l'essence du miracle d'échapper à la connaissance, tout dogme qui l'atteste invoque un témoin insaisissable, qui se dérobera jusqu'à la fin des siècles. Le miracle est une conception enfantine qui ne peut subsister dès que l'esprit commence à se faire une représentation systématique de la nature. La sagesse grecque n'en supportait point l'idée. Hippocrate disait, en parlant de l'épilepsie: «Ce mal est nommé divin; mais toutes les maladies sont divines et viennent également des dieux». Il parlait en philosophe naturaliste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce qui me fâche surtout, c'est qu'on dise: «Nous ne croyons pas aux miracles, parce que aucun n'est prouvé.
Étant à Lourdes, au mois d'août, je visitai la grotte o d'innombrables béquilles étaient suspendues, en signe de guérison. Mon compagnon me montra du doigt ces trophées d'infirmerie et murmura à mon oreille:
--Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.
C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de bois n'aurait pas plus de valeur qu'une béquille. Si un observateur d'un esprit vraiment scientifique était appel constater que la jambe coupée d'un homme s'est reconstituée subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point: «Voilà un miracle!» Il dirait: «Une observation jusqu'à présent unique tend à faire croire qu'en des circonstances encore indéterminées les tissus d'une jambe humaine ont la propriété de se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des écrevisses et la queue des lézards, mais beaucoup plus rapidement. C'est là un fait de nature en contradiction apparente avec plusieurs autres faits de nature. Celle contradiction résulte de notre ignorance, et nous voyons clairement que la physiologie des animaux est à refaire, ou, pour mieux dire, qu'elle n'a jamais été faite. Il n'y a guère plus de deux cents ans que nous avons une idée de la circulation du sang. Il y a un siècle à peine que nous savons ce que c'est que de respirer.
Il y aurait, j'en conviens, quelque fermeté à parler de la sorte. Mais le savant ne doit s'étonner de rien. Disons que, d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais été mis à pareille épreuve et que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guérisons miraculeuses que les médecins ont pu constater s'accordent toutes très bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sépultures des saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles de rémission instantanée. Mais vit-on un mort ressusciter, le miracle ne serait prouvé que si nous savions ce que c'est que la vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.
On nous définit le miracle: une dérogation aux lois de la nature. Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y déroge?
--Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?
--Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons aucune, puisqu'elles s'enchaînent.
--Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces séries de rapports que nous avons surpris.
--Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique. D'ailleurs, c'est précisément les séries qui nous apparaissent comme les plus fixes et les mieux déterminées que le miracle interrompt le moins. Le miracle n'entreprend rien, par exemple, contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse calculée. Il se joue volontiers, au contraire, dans les ténèbres de la pathologie interne et se plaît surtout aux maladies nerveuses. Mais ne mêlons point une question de fait à la question de principe. En principe, le savant est inhabile constater un fait surnaturel. Cette constatation suppose une connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guérison miraculeuse d'un aveugle, qu'à plus forte raison je n'en crois pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'étaient pas oculistes. Le miracle est par définition méconnaissable et inconnaissable.
Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en contradiction avec l'ordre universel, c'est-à-dire avec l'inconnu divin. Dieu même ne le pourrait qu'en établissant une pitoyable distinction entre les manifestations générales et les manifestations particulières de son activité, en reconnaissant qu'il fait de temps en temps des retouches timides à son oeuvre, et en laissant échapper cet aveu humiliant que la lourde machine qu'il a montée a besoin à toute heure, pour marcher cahin-caha, d'un coup de main du fabricant.
La science est habile, au contraire, à ramener aux données de la science positive des faits qui semblaient s'en écarter. Elle réussit parfois très heureusement à expliquer par des causes physiques certains phénomènes qui passèrent longtemps pour merveilleux. Des guérisons de la moelle furent constatées sur le tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces guérisons n'étonnent plus depuis qu'on sait que l'hystérie simula parfois les lésions de la moelle épinière.