# Le Jardin d'Épicure

## Part 2

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Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquiétude. Une femme le trahit déjà seulement parce qu'elle vit et qu'elle respire. Il redoute ces travaux de la vie intérieure, ces mouvements divers de la chair et de l'âme qui font de cette femme une créature distincte de lui-même, indépendante, instinctive, douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle fleurit d'elle-même comme une belle plante, sans qu'aucune puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle répand au monde de parfum dans ce moment agité qui est la jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon qu'_elle est_. C'est là ce qu'il ne saurait supporter paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe. Quel sujet d'inquiétude mortelle! Il veut toute cette chair. Il la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.

La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalité. Mais, quant à cette torture des sens, à cette hantise des apparitions odieuses, à cette fureur imbécile et lamentable, à cette rage physique, elle ne la connaît point ou ne la connaît guère. Son sentiment, dans ce cas, est moins précis que le nôtre. Une sorte d'imagination n'est pas très développée en elle, même dans l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique, le sens précis des figures. Un grand vague enveloppe ses impressions, et toutes ses énergies restent tendues pour la lutte. Jalouse, elle combat avec une opiniâtreté, mêlée de violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce même aiguillon qui nous déchire les entrailles l'excite à la course. Dépossédée, elle lutte pour l'empire et pour la domination.

Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une force chez la femme et la pousse aux entreprises. Elle en tire moins de dégoût que d'audace.

Voyez l'Hermione de Racine. Sa jalousie ne s'exhale pas en noires fumées; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de ses tourments un poème plein d'images cruelles. Elle ne rêve pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le rêve? qu'est-ce que la jalousie sans l'obsession et sans une espèce de monomanie furieuse? Hermione n'est pas jalouse. Elle s'occupe d'empêcher un mariage. Elle veut l'empêcher à tout prix, et reprendre un homme, rien de plus.

Et quand cet homme est tué pour elle, par elle, elle est étonnée; elle est surtout attrapée. C'est un mariage manqué. Un homme sa place se fut écrié: «Tant mieux! cette femme que j'aimais, personne ne l'aura.

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Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira. Pourtant, ce n'est point une mauvaise école pour un homme politique. Et l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans nos parlements. Ce qui fait le monde, c'est la femme. Elle y est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle. Or la femme est la grande éducatrice de l'homme; elle lui enseigne les vertus charmantes, la politesse, la discrétion et cette fierté qui craint d'être importune. Elle montre à quelques-uns l'art de plaire, à tous l'art utile de ne pas déplaire. On apprend d'elle que la société est plus complexe et d'une ordonnance plus délicate qu'on ne l'imagine communément dans les cafés politiques. Enfin on se pénètre près d'elle de cette idée que les rêves du sentiment et les ombres de la foi sont invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les hommes.

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Le comique est vite douloureux quand il est humain. Est-ce que don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer? Je goûte beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante désolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme _Candide_, qui sont, à les bien prendre, des manuels d'indulgence et de pitié, des bibles de bienveillance.

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L'art n'a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérit aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la demander à la littérature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que le beau.

La Chloé du roman grec ne fut jamais une vraie bergère, et son Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne se souciait point d'étables ni de boucs. Il n'avait souci que de poésie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans les champs où ses lecteurs n'allaient point, car c'étaient de vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de féroces mosaïques ou derrière le comptoir sur lequel ils avaient amassé de grandes richesses. Afin d'égayer ces vieillards mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on ne confondit point son Daphnis et sa Chloé avec les petits polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav des grandes villes, il prit soin de dire: «Ceux dont je vous parle vivaient autrefois à Lesbos, et leur histoire fut peinte dans un bois consacré aux Nymphes.» Il prenait l'utile précaution que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant de faire un conte, quand elles disent: «Au temps que Berthe filait.» ou: «Quand les bêtes parlaient.

Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un peu de l'expérience et de l'usage.

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Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des femmes.

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Je ne crois pas que douze cents personnes assemblées pour entendre une pièce de théâtre forment un concile inspiré par la sagesse éternelle; mais le public, ce me semble, apporte ordinairement au spectacle une naïveté de coeur et une sincérit d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il éprouve. Bien des gens à qui il est impossible de se faire une idée de ce qu'ils ont lu sont en état de rendre un compte assez exact de ce qu'ils ont vu représenté. Quand on lit un livre, on le lit comme on veut, on en lit ou plutôt on y lit ce qu'on veut. Le livre laisse tout à faire à l'imagination. Aussi les esprits rudes et communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un pâle et froid plaisir. Le théâtre au contraire fait tout voir et dispense de rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre. C'est aussi pourquoi il plaît médiocrement aux esprits rêveurs et méditatifs. Ceux-là n'aiment les idées que pour le prolongement qu'ils leur donnent et pour l'écho mélodieux qu'elles éveillent en eux-mêmes. Ils n'ont que faire dans un théâtre et préfèrent au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture. Qu'est-ce qu'un livre? Une suite de petits signes. Rien de plus. C'est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dépendra de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glacé. Je dirai, si vous préférez, que chaque mot d'un livre est un doigt mystérieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la corde d'une harpe et éveille ainsi une note dans notre âme sonore. En vain la main de l'artiste sera inspirée et savante. Le son qu'elle rendra dépend de la qualité de nos cordes intimes. Il n'en est pas tout à fait de même du théâtre. Les petits signes noirs y sont remplacés par des images vivantes. Aux fins caractères d'imprimerie qui laissent tant à deviner sont substitués des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni de mystérieux. Le tout est exactement déterminé. Il en résulte que les impressions reçues par les spectateurs sont aussi peu dissemblables que possible, en égard à la fatale diversité des sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les représentations (que des querelles littéraires ou politiques ne troublent point), une véritable sympathie s'établir entre tous les assistants. Si l'on considère, d'ailleurs, que le théâtre est l'art qui s'éloigne le moins de la vie, on reconnaîtra qu'il est le plus facile à comprendre et à sentir et l'on en conclura que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se trompe le moins.

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Que la mort nous fasse périr tout entiers, je n'y contredis point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la craindre:

Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.

Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez bien sûrs que nous nous retrouverons au delà du tombeau tels absolument que nous étions sur la terre. Nous en serons sans doute fort penauds. Cette idée est de nature à nous gâter par avance le paradis et l'enfer.

Elle nous ôte toute espérance, car ce que nous souhaitons le plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela nous est bien défendu.

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Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes à ajouter au livre de la vie_, et qui est signé Gerhard d'Amyntor, livre assez vrai et par conséquent assez triste, où l'on voit décrite la condition ordinaire des femmes. «C'est dans les soucis quotidiens que la mère de famille perd sa fraîcheur et sa force et se consume jusqu'à la moelle de ses os. L'éternel retour de la question: «Que faut-il faire cuire aujourd'hui?» l'incessante nécessité de balayer le plancher, de battre, de brosser les habits, d'épousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la chute constante finit par ronger lentement, mais sûrement, l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de cuisine que, par une magie vulgaire, la petite créature blanche et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et douloureuse. Sur l'autel fumeux où mijote le pot-au-feu, sont sacrifiées jeunesse, liberté, beauté, joie.» Ainsi s'exprime peu près Gerhard d'Amyntor.

Tel est le sort, en effet, de l'immense majorité des femmes. L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pénible, on reconnaît qu'il n'en peut être autrement sur une planète où les choses indispensables à la vie sont rares, d'une production difficile ou d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui dépendent de la figure même de la terre, de sa constitution, de sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et nécessaires. Le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera toujours sur la plupart des hommes et sur la plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de développer leur beauté et leur intelligence dans des conditions esthétiques. La faute en est à la nature. Cependant, que devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes ont faim. Il est probable qu'au XX° siècle comme au XIX° elles feront la cuisine, à moins que le socialisme ne ramène l'âge o les chasseurs dévoraient leur proie encore chaude et où Vénus dans les forêts unissait les amants. Alors la femme était libre. Je vais vous dire: Si j'avais créé l'homme et la femme, je les aurais formés sur un type très différent de celui qui a prévalu et qui est celui des mammifères supérieurs. J'aurais fait les hommes et les femmes, non point à la ressemblance des grands singes comme ils sont en effet, mais à l'image des insectes qui, après avoir vécu chenilles, se transforment en papillons et n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'être beaux. J'aurais mis la jeunesse à la fin de l'existence humaine. Certains insectes ont, dans leur dernière métamorphose, des ailes et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous cette forme épurée que pour aimer une heure et mourir.

Si j'étais un dieu, ou plutôt un démiurge,--car la philosophie alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutôt l'affaire du démiurge, ou simplement de quelque démon constructeur,--si donc j'étais démiurge ou démon, ce sont ces insectes que j'aurais pris pour modèles de l'homme. J'aurais voulu que, comme eux, l'homme accomplît d'abord, à l'état de larve, les travaux dégoûtants par lesquels il se nourrit. En cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait point avili l'amour. Puis j'aurais fait en sorte que, dans une transformation dernière, l'homme et la femme, déployant des ailes étincelantes, vécussent de rosée et de désir et mourussent dans un baiser. J'aurais de la sorte donné à leur existence mortelle l'amour en récompense et pour couronne. Et cela aurait été mieux ainsi. Mais je n'ai pas créé le monde, et le démiurge qui s'en est chargé n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il ait consulté les philosophes et les gens d'esprit.

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C'est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n'en diffèrent que par l'étendue et la précision. Au point de vue pratique, c'est là une différence considérable. Mais il ne faut pas oublier que l'observation du savant s'arrête à l'apparence et au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien savoir de la véritable nature des choses. Un oeil armé du microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'à nous, de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale à la science, c'est s'exposer à de cruels mécomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre était le centre de la création. Nous savons aujourd'hui qu'elle n'est qu'une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons que l'univers, dans lequel nous sommes une poussière errante, enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons qu'il naît sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes? Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits enfants? En sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes? Le coeur en bat-il autrement dans la poitrine des héros? Non! non! que la terre soit grande ou petite, il n'importe à l'homme. Elle est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La souffrance et l'amour, voilà les deux sources jumelles de son inépuisable beauté. La souffrance! quelle divine méconnue! Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui donne du prix à la vie; nous lui devons la pitié, nous lui devons le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n'est qu'un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n'est rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni génie. Qu'est-ce que le génie, sinon l'art de charmer la souffrance? C'est sur le sentiment seul que la morale repose naturellement. De très grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres espérances. Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rêve d'une morale scientifique. Il avait dans la science une confiance à peu près illimitée. Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse nous diviniser. A vrai dire, je n'en ai guère l'envie. Je ne sens pas en moi l'étoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma faiblesse m'est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma raison d'être.

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Il y a une petite toile de Jean Béraud qui m'intéresse étrangement. C'est la _salle Graffard_; une réunion publique o l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La scène sans doute tourne au comique. Mais combien ce comique est profond et vrai! Combien il est mélancolique! Il y a dans cet étonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre à elle seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crâne, sans épaules, qui siège au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art sans doute, et un homme à idées, maladif et sans instincts, l'ascète du prolétariat, le saint de l'atelier, chaste et fanatique comme les saints de l'Église, aux premiers âges. Certes, celui-là est un apôtre et on sent à le voir qu'une religion nouvelle est née dans le peuple.

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Un géologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert, sir Charles Lyell, a établi, il y a quarante ans environ, ce qu'on nomme la théorie des causes actuelles. Il a démontré que les changements survenus dans le cours des âges sur la face de la terre n'étaient pas dus, comme on le croyait, à des cataclysmes soudains, qu'ils étaient l'effet de causes insensibles et lentes qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui. À le suivre, on voit que ces grands changements, dont les vestiges étonnent, ne semblent si terribles que par le raccourci des âges et qu'en réalité ils s'accomplirent très doucement. C'est sans fureur que les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans les plaines, couvertes autrefois de fougères arborescentes.

Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux, sans que nous puissions même nous en apercevoir. Là, enfin, o Cuvier voyait d'épouvantables bouleversements, Charles Lyell nous montre la lenteur clémente des forces naturelles. On sent combien cette théorie des causes actuelles serait bienfaisante si on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en tirer des règles de conduite. L'esprit conservateur et l'esprit révolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.

Persuadé qu'ils restent insensibles quand ils s'opèrent d'une manière continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux changements nécessaires, de peur d'accumuler des forces destructives à l'endroit même où il aurait placé l'obstacle. Et le révolutionnaire, de son côté, renoncerait à solliciter imprudemment des énergies qu'il saurait être toujours actives. Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la théorie morale des causes actuelles pénétrait dans la conscience de l'humanité, elle transformerait tous les peuples de la terre en une république de sages. La seule difficulté est de l'y introduire, et il faut convenir qu'elle est grande.

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Je viens de lire un livre dans lequel un poète philosophe nous montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiosité. Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer, souffrir, comme on se prend à les aimer et comme on est content de souffrir avec eux! Comme on sent bien que là seulement est la véritable joie! Elle est dans la souffrance comme le baume est dans la blessure de l'arbre généreux. Ils ont tué la passion, et du même coup ils ont tout tué, joie et douleur, souffrance et volupté, bien, mal, beauté, tout enfin et surtout la vertu. Ils sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut que par l'effort. Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?

Ce livre fait beaucoup pour me rendre chère par réflexion cette condition d'homme qui cependant est dure, pour me réconcilier avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin à l'estime de mes semblables et à la grande sympathie humaine. Ce livre a cela d'excellent qu'il fait aimer la réalité et met en garde contre l'esprit de chimère et d'illusion. En nous montrant des êtres exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes bienheureux ne nous égalent pas et que ce serait une grande folie que de quitter (à supposer que cela fût possible) notre condition pour la leur.

Oh! le misérable bonheur que celui-là! N'ayant plus de passions, ils n'ont pas d'art. Et comment auraient-ils des poètes? Ils ne sauraient goûter ni la muse épique qui s'inspire des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent plus imaginer les Didon et les Phèdre, les malheureux! ils ne voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous les myrtes immortels.

Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas Virgile, et on les dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul beau vers a fait plus de bien au monde que tous les chefs-d'oeuvre de la métallurgie.

Inexorable progrès! ce peuple d'ingénieurs n'a plus ni passions, ni poésie, ni amour. Hélas! comment sauraient-ils aimer, puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur. Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de détresse? «Qu'un Dieu serait misérable à ma place! s'écrie, dans un élan d'amour, le héros d'un poète anglais. Un dieu, ma bien-aimée, ne pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi!

Pardonnons à la douleur et sachons bien qu'il est impossible d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possédons en cette vie humaine, si douce et si amère, si mauvaise et si bonne, à la fois idéale et réelle, et qui contient toutes choses et concilie tous les contrastes. Là est notre jardin, qu'il faut bêcher avec zèle.

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C'est la force et la bonté des religions d'enseigner à l'homme sa raison d'être et ses fins dernières. Quand on a repoussé les dogmes de la théologie morale, comme nous l'avons fait presque tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et ce qu'on y est venu faire.

Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est là, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'être qu'est la racine de notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique et le mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur des méchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes même et ses crimes ne lui ôtent pas l'espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses et des farces sinistres.

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Il y a toujours un moment où la curiosité devient un péché, et le diable s'est toujours mis du côté des savants.

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Me trouvant à Saint-Lô, il y a une dizaine d'années, je rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse, un prêtre instruit et éloquent avec lequel je pris plaisir causer.

