Chapter 1
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Le Japon
par
Le Comte Charles de Montblanc
PARIS
IMPRIMERIE DE J. CLAYE
1865
TABLE.
I. Considérations générales
II. Aspect de la question occidentale au Japon de 1854 à 1865
III. Le daïri ou mikado
IV. Le shiogoune ou taïkoune
V. Les grands feudataires
VI. Le peuple japonais
VII. Le Japon par rapport à l'Europe
LE JAPON
I.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de l'Europe, et cependant les événements qui se passent dans ce pays présentent, à tous les points de vue, un intérêt considérable, soit qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses rapports avec l'Occident.
C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui bouleversent aujourd'hui l'empire du Soleil Naissant, et par eux l'élément de la civilisation occidentale est venue se choquer contre l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux principes s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis longtemps séparés. Au nom du respect de la tradition, la noblesse féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays. Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le commencement de la lutte, des observations à son souverain, en lui refusant son puissant concours contre les étrangers, non parce qu'il les aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de reconnaître leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent leurs vaisseaux.
Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité, la position réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille noblesse ont tout à perdre en laissant s'effacer le respect du passé, tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et militaire en son propre nom, a tout à gagner.
Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais d'un peuple jeune, actif, intelligent et courageux, qui seul présente, dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de hautes destinées.
Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera évidemment d'une façon plus ou moins nette, suivant la netteté de la politique intérieure et internationale qu'adoptera le taïkoune, mais il dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à l'égard du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à Yedo. Celles-ci ont traité avec le taïkoune, comme avec l'autorité suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences rigoureuses de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier avec le gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme trahison ou mauvaise foi, toute hésitation du taïkoune, dans l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en définitive compliquer la position en se privant du seul appui intéressé, par conséquent réel, sur lequel il est permis de compter. Si l'on envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs divers, il ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions du taïkoune avec les actes et intentions des autres pouvoirs existant en dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le taïkoune solidaire de l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune.
Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le gouvernement de Yedo, contre le prince de Nagato isolément, est l'indice d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous toutes les formes pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans ces événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la suite de plusieurs rencontres où ses troupes ont été engagées, pendant que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les provinces de Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial.
Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre, sans ambiguïté, la direction par lui prise, en conformité de ses intérêts. A côté de cela des contradictions évidentes semblent appeler la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les membres de l'ambassade avait pour double raison la non-réussite en Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été chargés et le droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français; en promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double grief pouvait être considéré comme un crime, car sans respect pour la constitution du pays et l'initiative de l'assemblée féodale, ils avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient réalisé un acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du reste sans excuse, car ils avouaient leurs sympathies pour un plan de politique qui réunissait dans un même faisceau la civilisation de leur pays et l'alliance intime avec l'étranger.
La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une contradiction réelle dans le fait, mais apparente seulement, par rapport au taïkoune. L'explication de cette nouvelle confusion est simple: c'est que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir central que la constitution politique introduit dans ses conseils. Il en résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade japonaise, n'est nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune, mais simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de puissants adhérents qui, chaque jour, devront s'affaiblir devant une union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du Japon.
II.
ASPECT DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.
L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se traduit d'une manière fort claire dans l'examen des événements qui forment au Japon l'histoire des nouvelles relations étrangères. En effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de passions rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances nouvelles amenées par l'étranger, puis se reconnaissent et veulent enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces circonstances.
Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il ne restait d'autre souvenir des Européens que la complication apportée, dans une époque lointaine de troubles intérieurs, par leur présence, l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs établis, un péril commun, en dehors de tout parti. Ils n'avaient été l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur présence était en suspicion comme dissolvant des moeurs et habitudes japonaises. Aussi, dès l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au Japon, nous voyons les hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638, se complaisait dans sa politique d'isolement.
L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité plaidèrent en faveur de l'étranger. Cependant, au début de la question, un parti puissant s'éleva, pour combattre toute innovation et rappeler les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais il avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne purent empêcher l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854.
Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais furent frappés du progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie, l'organisation militaire, la puissance de la navigation à vapeur. En face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique, industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique par nation, les Japonais, trop actifs et trop intelligents pour admirer simplement, voulurent savoir, voulurent posséder les mêmes forces, et, sans tarder, se mirent au travail.
Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La curiosité scientifique, le travail industriel et la discipline des armées cherchèrent des guides nouveaux auprès de l'étranger. La Hollande profita de ses anciennes relations pour se rapprocher davantage. Un rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12 février 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate ce mouvement pacifique et le rôle qu'y prenait la Hollande. Elle se fit institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et marins japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques, du maniement du fusil et du canon, du travail des forges et de différents autres travaux. Elle établit, pour les Japonais, des cours de sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à comprendre, et leur ardente curiosité.
Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu de nouvelles préoccupations et finit par se confondre dans les rapports plus réservés du Japon avec les étrangers en général. Ce fut alors que se manifesta une phase nouvelle dans laquelle s'affirmèrent des intérêts opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à elle. S'en rendre maîtresse, c'était posséder une source de puissance pour elle et d'affaiblissement graduel pour ses rivaux en féodalité. Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs rapports avec les hommes de l'occident. Les ports ouverts, faisant partie du domaine de la couronne, semblaient poser la question étrangère comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des intérêts opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait pour eux de l'entente cordiale des occidentaux avec la cour taïkounale. Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour du mikado un parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de résistance contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers.
Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un côté, le taïkoune l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille constitution et la féodalité rangée pour la défendre autour du souverain le mikado.
Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan d'hostilité ouverte, car recherchant dans un sens favorable à ses intérêts, les conséquences possibles, de la présence désormais inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une puissance en contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts tendirent dès lors à rompre l'entente taïkounale, et se caractérisèrent surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier consistait à semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance pouvait amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci rentrerait ainsi forcément dans leur parti, et se verrait obligé de se soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors refouler les étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre le taïkoune que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation complète des traités conclus, et qu'il ne cesse d'exciter contre les étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de Ionines. De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de méfiances et d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu par la colonie étrangère. Dans l'emploi de ce premier moyen se retrouve ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet failli en 1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs instigateurs.
Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto la politique du taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et antinationale. Ce parti se pose comme le défenseur quand même des droits du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le vieux pouvoir du mikado. En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant de légalité qui voile ses préoccupations personnelles et qui lui permet d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens de ses idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique la situation embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions qui déterminèrent la dernière ambassade japonaise avec la mission d'exclusion dont elle était chargée.
Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs du taïkoune et la pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la cour de Yedo a de plus en plus le désir de cultiver l'alliance étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon à plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se compliqueraient encore pour son gouvernement, comme pour les étrangers si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la lettre des traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit compter avec le mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés, gokshis et daïmios qui regardent la présence des étrangers comme une violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de Yedo responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction des priviléges accordés aux étrangers.
Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du taïkoune, attachés à sa fortune. Cette position adoucissait forcément leur mission par les sympathies contraires qui se glissaient auprès d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se dissimulaient pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout l'irritation de la noblesse rangée autour du Mikado. Ils désiraient en conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, ne pas les étendre pour le moment et conserver le _statu quo_. Par contre, les avantages particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère ne se dissimulaient pas à leurs yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement dominés par ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement apprécié les merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont disposait l'armée, par sa discipline, la régularité de ses manoeuvres et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent comprendre que l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre de triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la civilisation du Japon.
Tel est actuellement l'état de la question.
La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son impatience à revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception de la lettre des traités. Cette politique doit avoir pour guide indispensable la connaissance de l'état social et des divers intérêts qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut arracher à la jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort limité.
Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans mes rapports avec les Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je ferai remarquer que dans le cours du récit, je choisirai, pour l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la prononciation que j'entendais émettre: les bases des écritures japonaises rendent fantastique tout essai d'orthographe par traduction littérale.
III.
LE DAIRI OU MIKADO.
Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les moeurs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le verrons dans la suite.
* * * * *
Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le descendant des dieux créateurs du Japon.
Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado, dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule religieuse, de même le mikado préside au développement social sous l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique.
Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des droits divins du souverain.
Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal constant, et qui ne s'y perd jamais.
Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado, celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo, suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh. Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios, le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept fois plus de femmes d'un rang inférieur.
Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières, les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa mort aux prêtres de Bouddha.
A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui se nomme devenir fo-ouo.
La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.