Chapter 8
L'azur vert appâli d'une opale.... .................................... Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale....
Et ceci, plutôt mauvais:
Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.
A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau du fleuve_:
Qui donc n'a vu des yeux du rêve Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves Et se tordre, boucles blondes Que surchargent les pierreries, La chevelure douloureuse de l'onde?
Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité?
Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est légitime et tout extérieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M. Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans _l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu sévère:
Midi s'apaise et les vagues s'allongent. O rêves reposés de langueur et de charme, O calmes songes! Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes Les pêcheurs paisibles dorment Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge. Nul frisson ne court plus aux feuillages, Le soleil ne jette aucun rayon, Tout est calme....
Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la sérénité du soir, se repose et s'endort.
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JEHAN RICTUS
Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux: «Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes informés de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_.
Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si
L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,
dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres extérieures.
C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant, il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de l'animalité et l'art de la crapule.
Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore prisonniers dans les reins faciles du prolétariat:
Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans, Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus, Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes Qui z'ont soupe du méquier d'môme....
Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's 'tits Fan-fans_.
C'est surtout dans la première pièce du volume, l'_Hiver_, qu'il faut chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie, rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce. Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres. C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:
Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France, On n's'occup' que des malheureux; Et dzimm et boum! la Bienfaisance Bat l'tambour su'les ventres creux!
L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire, Afin qu'tout un chacun s'exerce, Car si y gn'avait pas d'misère, Ça pourrait ben ruiner l'commerce.
Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des _Soliloques_ est le _Revenant_. On en connaît le thème: le Pauvre attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié. Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de Galilée? Et il descend. Le voilà:
Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc. Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste.... ..................................................
Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc. Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles
(T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!), Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?
Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc, Ou veux-tu qu'on ballade ensemble? ..........................................
Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc! Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...
Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui, trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.
Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe qui est belle et qui le serait davantage en style pur:
Toi au moins, t'étais un sincère, Tu marchais ... tu marchais toujours; (Ah! coeur amoureux, coeur amer), Tu marchais même dessus la mer Et t'as marché jusqu'au Calvaire.
Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:
Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras, Prends ton essor et n'reviens pas; T'es l'Étendard des sans courage, T'es l'Albatros du grand Naufrage, T'es l'Goëland du Malheur!
Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons. Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui anime les _Soliloques_: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant remets-les debout,
Y faut secouer au coeur des Hommes Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.
A la fin du livre intitulé _Déception_, il y a un morceau particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire, et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.
Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir, La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles, La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles, La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles, Qui va jugulant les pus belles Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;
Vous savez ben ... la Grande en Noir Qui tranch' les tronch's par ribambelles Et dans les tas les pus rebelles Envoie son Tranchoir en coup d'aile Pour fair' du Silence et du Soir!
Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement! Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même quand il rit, même quand il danse.
Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du Pauvre_ exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous, est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre. Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs; c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins une langue secrète.
Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la servante des bateleurs et des turlupins.
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HENRY BATAILLE
La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme, mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore après des années de cimetière ou des siècles de poussière.
En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective. D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate simplicité.
Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'étaient de petites impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et peureuse, des vers écrits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour Monelle, peut-être.... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:
Oiseau bleu, couleur du temps, Me connais-tu? fais-moi signe:-- La nuit nous donne des airs sanglotants, Et la lune te fait blanc comme les cygnes....
Oiseau bleu, couleur du temps, Dis, reconnais-tu la servante Qui tous les matins ouvrait La fenêtre et le volet De la vieille tour branlante?...
Où donc est le saule où tu nichais tous les ans, Oiseau bleu, couleur du temps?
Oiseau bleu, couleur du temps. Dis un adieu pour la servante Qui n'ouvrira plus désormais La fenêtre, ni le volet De la vieille tour où tu chantes ... Ah! reviendras-tu tous les ans, Oiseau bleu, couleur du temps?
Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,--oh! un seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:
Il y a de grands soirs où les villages meurent-- Après que les pigeons sont rentrés se coucher.-- Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure Et le cri bleu des hirondelles au clocher ... Alors, pour les veiller, des lumières s'allument, Vieilles petites lumières de bonnes soeurs, Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ... Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...
De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté attristée:
Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre. Nous nous retrouverons après l'affreux voyage, Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres, Et les blanches années et les belles images ... Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire! Mon enfance ... tu seras la vieille servante, Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....
Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui songent en silence....
Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste, passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à souffrir. Quant à ses deux drames, la _Lépreuse_ et _Ton sang_, sont-ils bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.
La _Lépreuse_ est bien le développement naturel d'un chant populaire: tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque, connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement originale et d'une parfaite harmonie.
Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté familière et lyrique:
Je sais où j'ai été empoisonné. C'est en buvant du vin dans le même verre qu'une jeune fille que j'aimais.... ..................................................
Sur la table il y avait nappe blanche, un vase rempli de beurre jaune, et elle tenait à la main un verre du vin qui plaît au coeur des femmes.... ..................................................
Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr.... Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier, fils de Matelinn et de Maria Kantek J'ai passé trois ans à l'école ... mais maintenant je n'y retournerai plus.... Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays, Dans un peu de temps je serai mort, et m'en irai en purgatoire.... Et pendant ce temps mon moulin tournera diga-diga di, Ah! mon moulin tournera Diga-diga da....
_Ton sans_ est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente. Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang, mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui, hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par lequel le principe du drame sera un peu expliqué:
«Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur.... Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps.... Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ... je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et mystérieuse enfance....»
Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur, et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le prétexte n'est pas valable.
Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme, pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.
C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais, comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une théorie. Il faut opposer _Hamlet_ à _Polyeucte_.
M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés par l'inconscient.
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EPHRAÏM MIKHAËL
Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur, Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux, quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux, car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà, son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien, sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par la joie d'être belle.
Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui:
Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même.