Chapter 7
Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie surhumaine.
Il ne s'agit que de _Tête d'or_ et déjà mes paroles débordent, sans atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les piliers.
En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tête d'or._ Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit pas le long de la rive d'ombre.
Relu, _Tête d'or_ m'a enivré d'une violente sensation d'art et de poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tête d'or_ dramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir, comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de l'auteur de _Tête d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept années de silence.
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RENÉ GHIL
M. René Ghil est un poète philosophique. Sa philosophie est une sorte de positivisme panthéiste et optimiste; le monde évolue, du germe à la plénitude, de l'inconscience à l'intelligence, de l'instinct à la loi, du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la théorie du progrès indéfini, mais affecté de sentimentalisme; c'est le transformisme par l'amour. Plus brièvement, quoique peut-être avec moins de clarté, on pourrait appeler cela un positivisme mystique.
Ce positivisme mystique est, à vrai dire, le positivisme même, celui de Comte et de ses plus fidèles disciples. Car, tandis que, dans la série des notions générales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de réalisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens religieux, sentimental et presque amoureux.
Absolument, le positivisme est le christianisme retourné bout pour bout; ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met à la fin; c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il été la première étape de l'humanité, ou en sera-t-il la dernière? Les gens irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial a été et est encore répandue sur tous les points du globe; ensuite, ils constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au paradis terrestre futur, si l'on néglige le millénarisme et quelques autres rêveries, fit sa première apparition dans le monde vers le début du XVIIIe siècle; des recherches méthodiques fixeraient facilement une date qui doit être contemporaine des écrits utopistes de l'abbé de Saint-Pierre, homme d'un génie aventureux.
Favorisée par les observations de Darwin et la philosophie allemande du devenir, aussi par la puissante illusion du progrès matériel, l'idée du paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui, toutes les populaces européennes sont persuadées que la réalisation du bonheur social est scientifiquement possible.
Ainsi donc, en haut, des esprits cultivés croient à la venue de plus de justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel, corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle impossible.
Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: _Manière d'art: Instrumentation verbale_.
On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets:
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...
Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud, pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.
M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge, _o_, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de domination, de gloire, etc.; la même lettre _r_ jointe à une lettre or, _u_, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct d'aimer», etc.
Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens, extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots dans une série instrumentale différente.
C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle, et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes.
Il ne veut pas dormir, mon enfant ... mon enfant ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière le hasard agrippant et l'unité première de son geste ingénu qui ne se sait porteur des soirs d'Hérédités,--et tend à la lumière ronde du haut soleil son geste triomphant d'être du monde!...
Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu. Je suis arrêté par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles. L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon, harpe, etc. Le mot _lumière_ se traduit par de l'or mêlé de blanc et de bleu, ce qui est assez heureux.
Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement, M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour où le poète du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colorées et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées, sûrement de larges et profonds lyrismes.
Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre dont elles sont nées; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau tourmenté d'une nature ivre et en sueur:
Oh! la Terre la Terre! en les sueurs et le hâle: et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais vit, et de terre grasse et de glu de ma mis qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ...
C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère de toute la maison:
Vous Autres! elle a été la Femme-Forte qui sur le seuil assise sut garder la porte de tout malheur et de tout étranger: elle a été autant que tous les hommes que voilà, vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a été, autant que toutes Femmes que voilà, grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant le lait de ses mamelles autant que le sang de son ventre aux veines larges et animales....
Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques:
En m'en venant au tard de nuit se sont éteintes les ételles: ah! que les roses ne sont-elles tard au rosier de mon ennui et mon amante, que n'est-elle morte en m'aimant dans un minuit.
Pour m'entendre pleurer tout haut à la plus haute nuit de terre le rossignol ne veut se taire: et lui, que n'est-il moi plutôt et son Amante ne ment-elle et qu'il en meure dans l'ormeau.
En m'en venant au tard de nuit se sont éteintes les ételles: vous lui direz, ma tendre mère, que l'oiseau aime à tout printemps ... mais vous mettre le tout en terre, mon seul amour et mes vingt ans.
Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M. René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme: il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales, mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître; mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir, mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine. Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe, on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci:
IX
Le rudiment hésitant se retrouve complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire et des lourds génitoires, de l'oogone et de l'anthéridie en la même algue où itère le génital attrait de deux pôles!
ou ceci:
X
Tout étonnés et languissants de l'éparrant choc en retour, qui de tous Sens de notre grand néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre notre présente réduction,--nos germes à s'unir en ustion de leur phosphore, cendre vivante et qui efferve....
ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que, même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette heure, du droit évident des railleurs?
Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_, provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:
Les mots ne disent point en même temps l'Essence et la mesure: et c'est pourquoi, dedans les roses qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses demeure vierge de tes doigts et de ton vain esprit....
et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:
indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime un midi de lumière et d'antiques rameaux....
Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes, c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté.
Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et nous fera entendre plus clairement
les métamorphoses De la voix humaine dans la voix des roseaux.
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ANDRÉ FONTAINAS
Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir. D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle.
Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité.
M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer, l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne avec une résignation qui n'est pas sans amertume:
Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente.
Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir:
En mon âme d'ennui jamais ne s'élève Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve....
Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la tendresse mélancolique du poème qui scelle les _Vergers illusoires_:
J'entre dans le verger natal loin des allées Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs Odorantes de buissons fleuris d'azalées....
Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance.
Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis. Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide, sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le poème,
Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres....
composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre.
J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides. Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux....
Et maintenant:
Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants, Et, las de la vie et de ses landes monotones, Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants: D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir Aux vagues baisers épars des lentes argemones....
Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages; d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression absurde, mais qui frappe et séduit, _les vacheries hystériques;_ il y a trop de prudence dans le mot _argémone_, car on suppose que si nous découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux, nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers.
Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur destinée à tous les futurs florilèges:
Sur le basalte, au portique des antres calmes, Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes.
Le mystère où vient mourir le rythme des vagues Exhale en lueurs de longues caresses calmes, Et le rouge corail où se tordent des algues Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.
Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues En la nocturne et lointaine chanson des vagues, Reine dont les regards pensifs en clartés calmes Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.
Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.
J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme; elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur sonorité.
Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.
C'est fort joli. Et encore:
Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes, Et les filles rieuses aux bras des garçons Rythment folles avec leurs naïves chansons Leurs danses en méandres souples par les landes.
Ceci est un peu précieux: