Chapter 6
On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M. Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre, conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes historiques. Le _Nazaréen_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité; il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus vrai qu'_Antoine et Cléopâtre_? Le drame historique ne doit pas être dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture. Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son destin.
Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent, lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances simplificatrices et son goût de la critique sociale.
Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse.
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MARCEL SCHWOB
Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu. Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs, vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence.
Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme; mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin! Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique», au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les savoir en bois, en toile ou en papier.
Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M. Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé (légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même d'une existence particulière.
Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de contes et particulièrement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M. Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où excella Edgar Poe) que les Américains appellent _boaxe_, que de lecteurs même savants il aurait pu duper avec cette vie de _Cratès_, _cynique_, où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes, enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans un génie particulier, il était très facile d'écrire les _Vies Imaginaires_.
Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque.
L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme au début de _MM. Burke et Hare assassins_: «M. William Burke s'éleva de la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié; enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordial _Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.
Il n'y a qu'un défaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue.
Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces, mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à mesure, dans le goût de _Spicilège_, et nous ne serons pas distraits par le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée.
Elle est d'ailleurs importante, cette préface de _Monelle_, pour la psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période; j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération: le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant, touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans l'infini.
Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts, des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves de bonne odeur.
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PAUL CLAUDEL
On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci, dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain; pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tête d'or_ est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux, que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout, épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. _Tête d'or_ fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.
Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds. (_Ils soulèvent le corps._) Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond. (_Ils la descendent dans la fosse_.)
CÉBÈS Qu'elle repose.
SIMON Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!
C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour. L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort, mais pas davantage.
Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux. Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages. Comme une vieille barque arrivée à la fin de la _mer_ ... ... Ma fortune féminine! Mon amour Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de dessous les ailes! Va-t'en dans la fosse.
CÉBÈS Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir?
SIMON Oui. Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!
Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement, il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal, ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:
Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en rêve, Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache l'importune fougère.
Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie. Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité; elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume. L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:
D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les hommes tombent comme des pommes.
L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,
La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,
et il fait un soir d'été.
Comme c'est beau, un soir d'été! Le silence béni s'emplit De l'odeur du blé qui fait le pain. Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies, Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous les êtres....
Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette minute, ce qu'il dira plus tard:
Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui sont morts, Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir par le ventre?
Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop l'ironie de _Jules César_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre, plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tête d'or_ nous montre trop la logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.
La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée:
A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront les pauvres pour s'amuser de toi, Quand tu leur raconteras que tu fus reine Va, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visage et roussisse tes mains!
Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré d'une fonte:
O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouche même!
Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet:
Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés, je reste ce que je suis. Je suis fixée au poteau! mais mon âme Royale n'est pas entamée et, ainsi, Ce lieu est aussi honorable qu'un trône.
Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort:
Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah! O soleil! Toi mon Seul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ô Porte! Or, or! Colère sacrée! Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranle l'azur glacé! Buissons, fougères d'azur! Et toi, église colossale du flamboiement, Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers toi une adoration séculaire! Ah! ah! cette vie! Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait la poitrine des forts! Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire!
LA PRINCESSE Est-ce là mourir?
LE ROI O Père, Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi! Comme les gens de la vendange au devant des cuves Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes, Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe! Je meurs. Qui racontera Que mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur ma poitrine comme une roue? O Bacchus, couronné d'un pampre épais, Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre! bois l'esclave! O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton! O ... cher ... chien!
Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle pitié quand la petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés!
Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux.
Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer. Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve!
... O la Marne dorée Où le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres et les maisons!
cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la Moselle, où
... vitreis vindemia turget in undis.
Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tête d'or_ est de puiser dans le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»; et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:
Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol défleuri, Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.
Et ceci:
L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.
Cette vision de l'Adieu:
La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante S'efface tellement dans l'épais crépuscule Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraît violette.
Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour notre imagination:
La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire.
C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même, mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les plexus:
... A quoi Quand mon corps comme un mont hérisserait Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?
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Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruit Avec notre âme pour noyau.
Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille «bourbiller comme des crevettes».