Le IIme livre des masques

Chapter 5

Chapter 53,602 wordsPublic domain

Il faut cependant noter que l'activité extérieure de M. Vallette surpasse ce qu'on lui a connu d'activité intérieure. Il n'aurait jamais été un écrivain fécond, de ceux qui, l'oeuvre achevée, la jettent sans souci, déjà pleins d'un amour exclusif pour celle qui va naître. Capable de s'abstraire pendant des années dans une idée et dans une oeuvre unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir pas la peine de recommencer. Les commencements épouvantent certaines intelligences: mais ce sont celles-là qui ont le sens de la continuité, ce qui est une grande vertu, c'est-à-dire une grande force. La patience de Flaubert est presque incompréhensible pour ceux qui vivent dans un océan d'idées dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac déconcerte les esprits méthodiques.

M. Vallette est de l'école de Flaubert.

Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des intérêts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la première règle de l'écrivain réaliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses peintures. Flaubert l'observa fidèlement, car les aveux que l'on découvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que l'inconscient laisse dans une oeuvre profondément pensée; il y a aussi, en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, çà et là, de ces empreintes qui prouvent à Robinson qu'un homme a passé par là, mais le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on puisse citer, un de ceux qui furent écrits avec un sentiment parfait de l'inutilité définitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement négateur d'une activité sociale, ne s'oppose pas davantage à l'activité purement cérébrale: il permet au contraire à un esprit de se condenser dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque, en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracés vers le même néant. Alors on se recueille dans une vie très seule et l'on dissèque M. Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage est plus élémentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie représentée par l'absence même de la vie; c'est la créature à laquelle il n'arrive jamais rien que de très ordinaire, qui se meut dans un milieu on dirait fluide où les chocs sont rares et adoucis, à laquelle rien ne réussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend à peu près rien; souffre-douleur né, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est surtout content d'être assis sans rien faire «dans une pose de petite fille qui s'ennuie à la messe»; changeant d'âge sans changer de besoins, il est à peine touché par la puberté, enfin meurt encore jeune, ou toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgré des luttes contre sa couardise maladive, se renseigner personnellement sur la différence des sexes. Babylas n'est pas le médiocre d'un milieu humble; c'est un être nul arrêté dans son développement vers une nullité équilibrée; et encore autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome. Il n'a ni cheveux, ni barbe; dès sa première jeunesse, il doit couvrir d'une perruque son crâne de poussin duveté à peine; pourtant, ce n'est ni un idiot ni un noué: c'est une maquette.

Il est presque prodigieux que l'auteur ait réussi à donner l'existence à un être qui semble si peu fait pour vivre, à déterminer ses paroles, ses gestes et jusqu'à sa vie intérieure, à le bien poser d'aplomb dans son ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-même du dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en présence d'une création baroque, bizarre, falote, mais tout de même d'une création; tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin qu'ils soient de nos goûts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.

S'il est réussi, c'est-à-dire si l'impression première qu'il laisse est celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcroît une impression seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des lectures; ainsi, il m'a semblé que la misère dont souffrait Babylas est la misère de l'isolement par timidité sentimentale: et alors le grotesque gnome devient un être humain et sa timidité en fait un frère de l'orgueilleux. Le même mal peut tourmenter l'humble victime qui a peur et le superbe qui dédaigne d'avouer son désir.

On pouvait, après ce premier livre, attendre une suite d'études dans le même ton de sincérité et de détachement; l'ironie sans doute se serait accentuée et, portant sur des faits plus généraux, aurait donné aux analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservés dans le sel de l'ironie. Ironie ou poésie; hors de là, tout est fadeur et platitude. Peut-être ne saurons-nous jamais si M. Vallette eût manié supérieurement ce don, mais nous savons qu'il le possède: en écrivant de littérature, il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu satanique, ait renversé l'encrier sur la page commencée.

Mais il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de matière méprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement à gérer le bien temporel des écrivains qu'à rédiger des écritures. L'important est que l'intelligence soit: dès qu'elle est, elle agit; et partout où elle agit on sent le bienfait de sa présence.

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MAX ELSKAMP

Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles, Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice.

Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre. Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson des cloches.

Un pauvre homme est entré chez moi pour des chansons qu'il venait vendre, comme Pâques chantait en Flandre et mille oiseaux doux à entendre, un pauvre homme a chanté chez moi.

Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais que nul ne veuille la pureté d'art des _Six chansons de Pauvre homme_; il ne saurait,--car la semaine est finie, et

A présent c'est encore Dimanche, et le soleil, et le matin, et les oiseaux dans les jardins, à présent c'est encore Dimanche, et les enfants en robes blanches et les villes dans les lointains, et, sous les arbres des chemins, Flandre et la mer entre les branches....

Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini. L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant, traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre, cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise. Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M. Elskamp la sent et l'exprime:

Dans un beau château, la Vierge, Jésus et l'âne font des parties de campagne à l'entour des pièces d'eau, dans un beau château.

Dans un beau château, Jésus se fatigue aux rames, et prend plaisir à mon âme qui se rafraîchit dans l'eau, dans un beau château.

Dans un beau château, de cormorans d'azur clament et courent après mon âme dans l'herbe du bord de l'eau, dans un beau château.

Dans un beau château, seigneur auprès de sa dame mon coeur cause avec mon âme en échangeant des anneaux, dans un beau château.

Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions, les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème descend de l'abstraction à la vie....

(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: La _Mort de Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est emblématique.)

L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation, l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique.

Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement. Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'âme_, la poésie emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:

Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée, les anges en allés tout un grand jour loin d'Elle reviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée;

les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche, les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes, les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;

les anges-voyageurs savent le colombier, et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée, les anges-voyageurs savent le colombier;

mais les plus petits anges se donnant la main, les plus petits anges se trompent de chemin, mais les plus petits anges sont encor très loin;

et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles. ..................................................... Et les anges ont froid parmi les hirondelles, .....................................................

et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers.

Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles pareilles aux étoiles d'en haut, il salue

Marie des choses ineffables, Marie des pures senteurs, Marie du soleil et des pluies,

et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il demande pardon:

Marie de mes beaux navires, Marie étoile de la mer, me voici triste et bien amer d'avoir si mal tenté vous dire.

La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.

... Allez vos chemins, Les tartanes, les balancelles, Avec vos tout petits noms d'ailes,

Le dernier volet du _Triptyque à la louange de la vie_ est un cantique d'amour et de bonté:

Et me voici vers vous, les hommes et les femmes, avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme

et la bonne parole où tous les mots qui s'aiment semblent des enfants blancs en robes de baptême ... ...................................................... ... ma douce soeur joie et son frère Innocence s'en sont allés cueillir, en se donnant la main, sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....

Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons, afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les campagnes,

jusqu'aux arbres loins comme des tentures.

On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie, tout est printemps,

et, cloches de bonnes nouvelles, lors, aux gens sur le pas des portes dites qu'enfin Doctrine est morte et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.

Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été quelquefois rempli à cette rivière de grâce, _Sagesse_, c'est que la miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même mystique, que ceci:

Anges de velours, anges bons ... Anges, la chair du soir m'envoûte ... La reine de Saba me baise sur les yeux; anges très chrétiens, dans le noir des maisons mauvaises....

et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin dans un paysage de maisons ou d'arbres.

Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche,

au dimanche ivre d'eau-de-vie,

semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles. Qui sait,

car nous avons beaucoup voyagé, Théophile, par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,

ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson, M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement, car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée: l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance.

Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand, transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie.

On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la tendresse.

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HENRI MAZEL

Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «le _Mercure_, revue d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon. L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art, d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent. Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers; comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains (tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère) pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de toutes les tendances intellectuelles.

Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la modération de M. Henri Mazel.

Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait, dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière. Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du machinisme.

Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques, requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume austère, la _Synergie sociale_, austère, mais non pas rébarbatif, car son esprit est clair, logique, simplificateur.

Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une conviction trop rapide.

Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien, M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions, contradictoires.

Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui, au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs déductions.