Chapter 3
Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important, celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé depuis presque un demi-siècle, la _Revue française_, la _Revue fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la _République des Lettres_. Ces deux années furent fécondes et nous en ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution. Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à l'idée, de la peinture à la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue Indépendante_ redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste.
La musique, c'est-à-dire Wagner, inquiéta beaucoup M. Dujardin, à la même époque; déjà il avait fondé la _Revue Wagnérienne_, dont l'action, peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue Wagnérienne,_ de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art intégral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle. Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le premier numéro de la _Revue Wagnérienne,_ une date dans l'histoire du wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner, interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est «impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte.
Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la _Légende d'Antonia_.
«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune fille, quelqu'un passa qui dit un nom....
«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.»
Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent, nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;--et la bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard. Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve.... Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne psychologie et la juste transposition par de petites phrases très simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable. Qu'on lise le deuxième Intermède de _Pour la Vierge du roc ardent_; en quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:
Fleurs au sol attachées Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées, Fleurs de tiges jamais tachées, Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée; Fleurs sur le sein maternel couchées, Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées; Quelques-unes avant l'heure se sont séchées, Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées; Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées; Puisse le sol nourricier nous garder attachées!
Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va venir:
Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes, Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête, .............................................................. Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes, Et nous prendra vers le midi toutes défaites.
Après la résignation, le cri de joie:
Oh! que douces seront les blessures Dont il ouvrira nos tiges pures! ..................................... Oh! la délicieuse morsure, L'arrachement de l'âme et la sûre Jubilation de notre torture Au jour de la divine meurtrissure!
Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don:
L'attendu qui viendra pour nous, Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux, Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux.
Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin, excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et colore ce qu'il voit.
Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent, s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition anticipée du cinématographe.
_Les Lauriers sont coupés_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux, tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris, vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive. A rédiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu, et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si logique!
De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire, demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur des airs connus, les paroles traditionnelles.
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MAURICE BARRÈS
Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux dernières lignes de la préface des _Taches d'encre_: «Et peut-être qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière, avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital, par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle, quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé. Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier impérieux, qui est leur maître.
Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore, qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il pénétrera au coeur, dans la poudrière,--et ne la fera pas sauter.
Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur, n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune; l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la première heure, dans la littérature.
Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts, ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M. Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils surent que pour arriver à la vie bienheureuse--qui comme dans Sénèque comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise.
Cette coïncidence, dont M. Barrès ne s'est jamais abstenu, est-elle vraiment méthodique, ou faut-il l'attribuer à une très vive mobilité d'esprit? Est-il naturel qu'un homme supérieur soit toujours inquiété des mêmes inquiétudes que la foule? Peut-être, car il ne faut pas oublier qu'un homme, même supérieur, s'il demande toujours les faveurs du peuple, finit par penser en même temps que le peuple. Le triomphe de M. Barrès, c'est qu'en écrivant un article électoral, il y met du talent et des idées et que celui-là même qui méprise le but qu'il vise ne méprise pas le moyen qu'il emploie.
Parmi les études annoncées dans le prospectus des _Taches d'encre_, un titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne sais si ce pamphlet fut écrit; il aurait dû l'être, car M. Barrès, de tous les hommes arrivés (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le moins à un parvenu. Nul n'a passé plus simplement, avec plus d'aisance, de l'ombre à la pénombre et de la pénombre à la lumière. Il a le sens inné de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critère pour juger tout un mouvement littéraire: «... les dernières recrues du naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus, cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni sourire....» M. Barrès sait penser et il sait écrire; et sourire: le sourire est même son attitude familière et peut-être le secret de sa séduction.
Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-même. Il faut être très heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette sérénité intérieure, cette certitude indifférente ou déjà blasée qui permet à M. Barrès de produire une oeuvre en trois volumes appelée le _Roman de l'énergie nationale,_ avec les titres de «tableaux» tels que la _Justice! l' Appel à l'épée_. Cette manifestation doit-elle troubler la véritable idée que nous avons de M. Barrès dilettante, sceptique et aimable? Il y a des moments où don Juan rêve de mariage; il y a des moments où le dilettante songe à s'enfermer dans la prison d'une idée forte.
Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: après un long labeur vers la complexité, elles se couchent dans la sérénité de la paix conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les gestes disparates de la période ascendante: le repos est plus beau que le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil déclinant appelle la flamme de l'épée, trouble les âmes sans faire vibrer les muscles, ni son propre coeur.
Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison à l'énergie que le spectacle d'un homme qui élève une barrière ingénieuse, ou quelque monument commémoratif, entre le passé et le futur de sa vie. Ce que l'on en connaît témoigne que M. Barrès sait réfléchir encore bien mieux qu'il ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Déracinés_ sont moins un roman qu'une thèse de philosophie sociale ou encore autre chose, les premiers mémoires d'un conspirateur qui analyse son système et inspecte son arsenal.
Disraéli, s'il ne réussit pas, parfois s'exaspère et devient Blanqui; il paraît que c'est toujours de l'énergie: comme la caricature est encore un portrait. M. Barrès a déjà conspiré, sans craindre le ridicule d'une défaite; raconte-t-il ses désillusions ou ses espérances? Ses espérances: un homme comme M. Barrès n'est jamais déçu; il a en lui trop de ressources et il s'estime trop lui-même pour avouer un insuccès, sans sourire en même temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de l'amour-propre. Le repos où nous le voyons n'est donc que passager; mais il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices intelligents; il n'a pas d'élèves en politique, parce que ses disciples, restés à la phase littéraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui qu'un moyen et une méthode.
Peut-être qu'à vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrès s'est trompé de vertu: la persévérance semble lui convenir mieux que l'énergie. L'énergie, c'est Napoléon; la persévérance, c'est Disraéli. Se servir de tout pour arriver à tout, c'est du Disraéli. La devise est brutale; M. Barrès en a fait une prière qui ne se dit pas sur l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une génération bien décidée à mettre des gants blancs pour toucher à la vie.
Arriver est donc devenu, dès l'adolescence, l'occupation de toute la jeunesse française. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le «dès l'adolescence» et aussi le cynisme de l'attitude avouée et affichée. M. Barrès est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude; ce qu'elle a de laid doit être imputé à l'inélégance croissante de la race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses caresses le profit d'un avancement dans la carrière, il se dérobait à lui-même sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en secret d'une turpitude imposée par les moeurs à un homme qui aurait eu le goût d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient froissées, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrès, qui avait des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a pu transmettre ces raisons essentielles à la foule de ses imitateurs. Le danger des opinions extrêmes c'est que sorties du cerveau qui les engendra, comme d'une fleur où elles étaient gracieuses, elles s'en vont, germes insensés, se décomposer dans les terrains les plus revêches à produire de la grâce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrêté M. Barrès; il n'eût jamais écrit le _Disciple_, même s'il y avait songé; car il sait que la responsabilité n'est qu'un mot quand il s'agit de l'idée et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux volontés que dans le sens de leur nature et selon l'élasticité de leurs gestes.
Une telle apologie, si elle n'était très courte, seulement indiquée, aurait quelque chose de désobligeant: on ne défend pas les droits de l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrès, quelle que soit sa fortune future, a eu des idées originales et qu'il les a dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le mettre au premier rang, d'un écrivain qui s'est offert aux discussions des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-même.
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CAMILLE MAUCLAIR
D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice, homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres, souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité. Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras, les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa vocation.
On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M. Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser. Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de l'idole qu'il renversera demain.
Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets, c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à celle de l'abeille maçonne.
M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille: il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce qu'il a touché.
Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons.