Chapter 2
Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme capital; essai, qui pour d'autres apparaîtrait un considérable effort, la _Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des récits dont la tragi-comédie accoucherait d'une idée. Des idées, il en est riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne lui manque que de savoir les insérer plus solidement dans le cerveau de ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est tomber dans une mine où l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce sont des poèmes en vers ou en prose, mais où le souci de l'expression est toujours dominé par la volonté de dire quelque chose de nouveau. Le thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux, grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour. C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de sève, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil (il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition qu'on y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière ou hurle dans la boue.
Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet écrivain est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec tout ce qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est celui qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de Vénus nue aux «yeux funèbres de la pâle Virginité».
Il est aristocrate et païen.
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FÉLIX FÉNÉON
Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à former cette esthétique négative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple, M. Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis de la vie était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un livre, un seul, d'une synthèse de la vie offerte par les moyens les plus simples, les plus frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche, dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les bouteilles sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une réflexion d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident (autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste inutile, c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être, derrière les murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M. Th.... est resté pour moi, car son esprit me charmait, le type de l'écrivain qui n'écrit pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il y avait de l'amertume au fond de cette délectation morose, nul ne s'en est jamais douté: on l'a toujours vu fidèle à conformer sa conduite à des principes qu'il avait patiemment déduits de son expérience et de ses lectures.
M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret.
Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire? Je crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur; un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté leur virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche d'une preuve. M. Fénéon est un cerveau froid.
Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez lui le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et leur patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès américain eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de plans qu'il jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle page dans la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des idées au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du sacrifice perpétuel, mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner quelque mépris aux lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.
Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au «brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude Monet «ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les données d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M. Fénéon se prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les marines de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement, couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se devine: tout son changeant émoi se trahit en fugaces jeux de lumières sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen, perfectionnée par Courbet, de la volute en tôle verte se crêtant de mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.» M. Fénéon avait toutes les qualités d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a compris. Que n'a-t-il persévéré! Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon: l'un est mort, l'autre se tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi à mettre au pas une école (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger, nous donna toute une bande de copistes infidèles ou maladroits!
En cherchant bien, on grossirait la valise littéraire de M. Fénéon. Outre qu'après la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue Indépendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette revue mémorable des pages amusantes de petite critique littéraire. On peut les relire; cela mord à froid, comme l'eau seconde, et cela laisse parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin très spirituel. D'un mot il définit tel génie: «Les contes que l'on connaît, petits travaux de fleurs et plumes.»--En somme, juste assez d'écritures pour qu'on regrette ce qui est resté dans les limbes du possible; mais si M. Fénéon s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'écrivains, quelle erreur! Il y en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort très appréciable. Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sûre et semer, avec ironie, quelques vérités souriantes.
M. Fénéon a pris trop à coeur son état de fidèle de «l'église silencieuse» dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons trop peu.
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LÉON BLOY
M. Bloy est un prophète. Il eut soin, parmi ses écrits, de nous le certifier lui-même: «Je suis un prophète.» Il pouvait ajouter, il n'y a pas manqué:--et aussi un pamphlétaire: «Je suis incapable de concevoir le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.» Les deux mots sont des équivalents historiques: le pamphlétaire a remplacé le prophète, le jour où les hommes ont perdu la puissance de croire pour acquérir la puissance de jouir. Le prophète fait saigner les coeurs; le pamphlétaire écorche les peaux; M. Bloy est un écorcheur.
Non pas le tortionnaire élégant qui, romain ou chinois, décortique un sein, une joue, un hémicrâne, selon la science parfaite de la douleur animale; mais le boucher qui, après une entaille circulaire, arrache toute la dépouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au vif, crie encore aussi haut qu'à l'heure où on lui enlevait sa tendre robe de chair; l'homme est tout nu et à travers la transparence de sa seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putréfié: privés de leur hypocrisie, les hommes ainsi pelés apparaissent vraiment comme des fruits trop mûrs; l'heure est passée des vendanges, on ne peut plus en faire que du fumier.
Le spectacle (même celui du fumier) n'est pas désagréable. Il y a des besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-être par lâcheté ou par orgueil), mais que l'on aime à voir brassées par des mains sans dégoût, et quand la place est propre, on est content; on se réjouit, dans la simplicité de son âme, d'une atmosphère meilleure; les parfums retrouvés passent sans se corrompre d'une rive à l'autre par-dessus le ruisseau purifié, et la vie des fleurs sourit encore une fois au-dessus des herbes reverdies.
Hélas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon écraser un Albert Wolff si la racine du champignon, restée sous la terre gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vénéneux? «J'ai mépris et dédain», disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le balai: on ne peut lui demander de la porter comme une épée; il la porte comme un balai, et il râcle les ruisseaux infatigablement.
Le pamphlétaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a recueilli les premières graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, semée dans cette terre à métaphores, une puissante forêt qui escalada des sommets, et l'oeillet poivré, un champ resplendissant de pavots magnifiques M. Bloy est un des plus grands créateurs d'images que la terre ait portés; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de fuyantes terrés; cela donne à sa pensée le relief d'une chaîne de montagne. Il ne lui manque rien pour être un très grand écrivain que deux idées, car il en a une: l'idée théologique.
Le génie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de l'Eucharistie»,--blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais il convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté toute baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.
Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu. Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité. Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été, aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui profère les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que tout autre; il a été éliséen en certaines pages de la _Femme Pauvre_.
Comme écrivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur désintéressé de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Désespéré_ a reçu tous les dons; il est même _amusant_; il y a du rire dans les plus effrénées de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles. On voudrait, pour la sécurité de la joie, ignorer que ces masques couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il restera: que la prose française aura eu son Juvénal.
Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des générations soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans réserves--et sans crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une âme violente, injuste, orgueilleuse--et peut-être ingénue.
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JEAN LORRAIN
C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_, oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Théologie des Réguliers_ avec à la page contestée ton bonnet carré dont la houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te lirait un des sermons qu'il médita dans son _Oratoire_.
Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale sociale qui a créé le crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir. Qu'un pacha doit être vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai toujours pensé que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire, le suicide d'une humanité lasse de voir toujours le désir mûrir implacable dans le fastidieux verger de la volupté.
De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru, fait des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa pâte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me semble bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art n'alla plus loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la confiture de rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus véritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces abbés damnés capables de boire le vin de la messe dans le soulier de leur maîtresse; livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du martyrologe de Lesbos!
Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout à coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets. L'abbé de Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les seins, avec émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de Jésus et son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du Christ....
M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce titre doux, _Ames d'Automne,_ il a noté la complexité de la physionomie féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les pénitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confessées avec une rare sincérité.
Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre, auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M. Jean Lorrain!
Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et l'arbuste a garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions vers les mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le monde «de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec (Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature, s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus, propagé le culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il appelle modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un langage qui, étant de bonne race, a souffert en souriant ses familiarités d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les parfums ne sont que ceux de la belle littérature et de l'art pur; son goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation.
Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale. C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu, quelquefois un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose, même trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu de ses goûts littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour l'ignorance ou pour la jalousie.
A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il excelle encore à évoquer des paysages, des figures,--ou des figurines; voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:
Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain Fixant les matelots rouges de convoitise, Il partage à chacun son bouquet de cytise Et tend à leurs baisers la paume de sa main.
C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les _Héroïnes_; chacune est symbolisée par une fleur qui se dresse d'entre ses pieds; cela est fort joli.
Enilde, à ses pieds,
Blanche étoile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.
Elaine,
Pile et froide à ses pieds fleurit une anémone.
Viviane,
Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.
Mélusine,
Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées, Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.
Yseulte,
Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil, Flambe et s'épanouit un jaune et clair soleil.
Que d'images de grâce ou de volupté, en ces verrières bleues ou glauques, avivées çà et là de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un pavot! Que de femmes de rêve ou d'effroi, que de mortes!
Pauvres petites Ophélies Qui sans batelier ni bateau Vous en allez au fil de l'eau, Comme vos Hamlets vous oublient!...
Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fées_:
Un pâle clair de lune allonge sur la grève L'ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve Tout un choeur de géants et d'archanges ailés.
Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues; La dune est solitaire et les toits dentelés, Les clochers, les pignons et les murs crénelés, Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.
Au fond des profondeurs du ciel gris remuées Toute une ville étrange apparaît: des palais, Des campaniles d'or, hantés de clairs reflets, Et des grands escaliers croulant dans les nuées.
Leur ombre grandissante envahit les galets Et Morgane, accoudée au milieu des nuages, Berce au-dessus des mers la ville des mirages.
Il y a beaucoup de fées parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fées, couronnées de verveine ou «d'iris bleus coiffées», se promènent langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette poésie lunaire.
Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des _Ames d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre.
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EDOUARD DUJARDIN
Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a pas laissé d'autres traces dans la littérature, la _Revue Indépendante_ passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa. Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit, une lecture immense,--et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique, léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M. Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur (physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers, Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain francisé.
Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaça par un dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier 1889, la _Revue Indépendante_ passa en d'autres mains, perdit d'année en année son caractère aristocratique, mourut lentement.