Le Horla

Chapter 6

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«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.»

«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.»

«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte. Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.»

«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée, en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer dans le salon qui était resté ouvert.»

«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!»

«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en! allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est son heure! Je vous jure que vous vous trompez!»

«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre quelque chose en face.»

«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande:

«--C'est ça, ton... ton mari?

«--Oui, c'est lui.

«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes amies?

«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne savais plus ce que disais, je balbutiai:

«--Oui c'est une de mes amies.

«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître.

«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.»

* * * * *

La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement, la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.

Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda:

--Et... et... il était joli garçon...

--Mais oui.

--Et tu te plains?

--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire... dis... que faire?

La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara brusquement:

--Fais-le arrêter.

La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia:

--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte?

--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui l'arrêteront.

--Mais, ma chère, s'il raconte...

--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde irréprochable.

--Oh! je n'oserai jamais.

--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue.

--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.

--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner.

--Condamner à quoi?

--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable!

--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.

--Deux louis?

--Oui.

--Pas plus?

--Non.

--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien?

--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?

La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix sérieuse:

--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton mari... ça n'est que justice.

* * * * *

LE DIABLE

Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.

Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots, jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient, emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.

Le médecin, élevant la voix, disait:

--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet état-là. Elle passera d'un moment à l'autre!

Et le paysan, désolé, répétait:

--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé?

Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait «oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la laisser mourir toute seule.

Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied:

--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour, entendez-vous?

Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait, balbutiait:

--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde?

Le médecin criait:

--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous?

L'homme se décida:

--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin.

Et le docteur s'en alla, en appelant:

--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me fâche, moi!

Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix résignée:

--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je r'vienne.

Et il sortit à son tour.

* * * * *

La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année, méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.

Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau bleue pour les collerettes des villageoises.

Il dit:

--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet?

Elle tourna vers lui la tête:

--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part?

--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point.

--Vot'mé?

--Oui, ma mé.

--Qué qu'alle a votre mé?

--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!

La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans le baquet.

Elle demanda, avec une sympathie subite:

--All'est si bas qu'ça?

--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée.

--Pour sûr qu'all'est bas alors!

Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup:

--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est ben ça qui l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu de c'te graine-là!...

La Rapet répliqua gravement:

--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez vingt et quarante.

Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit jours, malgré l'avis du médecin.

Il dit résolument:

--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout. J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all' tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour vous!

La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis elle soupçonna qu'on voulait la jouer.

--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle.

--V'nez-y, la vé.

Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt.

En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas, traverser un ruisseau.

Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche.

En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura:

---Si c'était fini, tout d'même?

Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.

Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes, et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque séculaires qu'elles avaient accomplies.

La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la nuit. Il demanda:

--Hé ben?

La garde répondit:

--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs, tout compris.

Il s'écria:

--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle en a pour cinq ou six heures, pas plus!

Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout seul, à la fin, il consentit:

--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps.

--C'est dit, six francs.

Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd soleil qui mûrit les moissons.

La garde rentra dans la maison.

Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire.

Tout à coup, elle demanda:

--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps?

La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva avec vivacité.

--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé.

Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé.

* * * * *

Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées, fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou, bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain, attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église.

Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda:

--Ousqu'i va, not'curé?

Son valet, plus subtil, répondit:

--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi!

Le paysan ne s'étonna pas:

--Ça s'peut ben, tout d'même!

Et il se remit au travail.

La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante.

Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela durerait longtemps.

Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir partir, comme l'âme de la vieille.

Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.

A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa mère vivait encore, et il demanda:

--Ça va-t-il?

Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée.

Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:

--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit:

--D'main, cinq heures.

Elle arriva, en effet, au jour levant.

Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-même.

La garde demanda:

--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé?

Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux:

--All'va plutôt mieux.

Et il s'en alla.

La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains crispées sur sa couverture.

Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre cette femme qui ne mourait pas.

Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face ridée de la mère Bontemps.

Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions excellentes.

* * * * *

La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait son temps et son argent.

Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête, elle se rapprocha du lit.

Elle demanda:

--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable?

La mère Bontemps murmura:

--Non.

Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser son âme débile de mourante.

Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle, à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel, Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.

La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de tourner la tête pour regarder au fond de la chambre.

Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit.

Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de guignol, la vieille paysanne à bout de vie.

Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini.

Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette, versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et, s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés qu'elle savait par coeur, par métier.

Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au lieu de six qu'il lui devait.

* * * * *

LES ROIS

--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!

J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.

Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout ni douze habitants dans ce guêpier.

Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des nouvelles.

Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une adresse inimaginable.

Il revint au bout de dix minutes:

--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours. Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.

J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale. On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride.

--Où nous mènes-tu? lui demandai-je.

Il répondit:

--J'ai un gîte, un bon.

Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.

Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois.

Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.

Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:

--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.

Puis, se tournant vers moi:

--Donne des ordres, sacrebleu!

Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:

--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.

Il demanda:

--Combien prends-tu d'hommes?

--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.

--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.

Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la plaine, pour y placer mes factionnaires.

Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe, disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant, l'air enchanté.

Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant d'une façon béate:

--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit. Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.

Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le nez et les joues:

--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.

Il murmura:

--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!

Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:

--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais pas de reine, c'est embêtant, ça!

Je répétai, comme un écho: