Le Horla

Chapter 4

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«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que d'y penser.»

«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.»

«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!»

«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce, presque rien, le coeur n'y était pas.»

«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans son genre.»

«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout de suite, et raide, encore. Donc je me tais.»

«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de vue.»

«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons toujours, Désiré!»

Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.»

«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque bêtise.»

«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez: «T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va donc, Bazaine!»

«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.»

«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!»

«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au moins l'argent dépensé pour l'amorce.»

Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous que vous en avez, madame?»

«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les autres.»

«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?»

«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de pêcher.»

«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas entendu.»

«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas plus.

«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage. Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient comme des prunes.»

«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras, il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans l'trou.»

«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!»

«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!»

«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux crampons-là.»

«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»

«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore moins, pour sûr!»

«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!»

«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.»

* * * * *

Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.

* * * * *

SAUVÉE

Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.

La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même.

Enfin elle demanda:

--Qu'est-ce que tu as encore fait?

--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle..., figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...

--Comment sauvée?

--Oui, sauvée!

--De quoi?

--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!

--Comment libre? En quoi?

--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!

--Tu es divorcée?

--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens...

--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?

--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, c'est l'essentiel.

--Comment as-tu fait?

--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.

«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?

--Je ne devine pas.

--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une photographie de cette fille.

--De la maîtresse de ton mari?

--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie par-dessus le marché.

--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps l'original.

--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.

--Je ne comprends pas.

--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces hommes... enfin tu comprends.

--Oui, à peu près. Et tu lui as dit?

--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin plus de trois mois.»

«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle irréprochable?»

«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.»

«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit: «Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... pour le surprendre...»

«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.

«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de monsieur votre mari?

«--Oui, Monsieur.

«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?

«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum?

«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.»

«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très intelligent.

* * * * *

«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.

«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?

«--Je m'en doute, Madame.

«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?

«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.

«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?

«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre exactement à Madame.

«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il n'est pas beau.

«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum.

«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.

«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie?

«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.

«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à devenir commun.

«--C'est très vrai, ce que vous dites là!

«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.

«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie.

«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.

«Il me demanda aussitôt:

«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là?

«--Mais... ma nouvelle femme de chambre.

«--Où l'avez-vous trouvée?

«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs renseignements.

«--Ah! elle est assez jolie!

«--Vous trouvez?

«--Mais oui... pour une femme de chambre.

«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.

«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile!

«--Ah! vous avez déjà essayé?

«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de m'embrasser en passant à côté de moi.

«--Il ne vous a rien dit?

«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de ma voix.

«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.

«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire pour ne pas me déprécier.

«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.

«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide:

«--C'est fait, Madame, de ce matin.

«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est bien passé?...

«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle désire le flagrant délit.

«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.

«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir Monsieur en éveil.

«--Vous êtes sûre de ne pas manquer?

«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me désigner.

«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.

«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit?

«--Mais... dans ma chambre.

«--Soit, dans la chambre de Madame.

«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle... Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais besoin, n'oublie pas!

«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...»

Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrariée, murmurait:

--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?

* * * * *

CLOCHETTE

Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse se défaire d'eux!

Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps, quand j'avais dix ou douze ans.

C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes groupées autour.

Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues noires avec le temps.

Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au travail.

C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches placées là par erreur.

Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à chacun de ses mouvements.

J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le toit.

--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.

Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes, étrangement profonds, doubles.

Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme. Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg, l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie. Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, cette puissance des récits de la paysanne.

* * * * *

Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses d'hier.

Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la muraille, ayant roulé loin d'elle.

Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout de quelques minutes que la mère Clochette était morte.

Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la nuit vint.

Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix.

On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un verre de liqueur avec un biscuit.

Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque absolument les termes dont il se servit.

--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en toute hâte, car c'était grave, très grave.

«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret.

«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur, le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours.

«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue.

«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau et le maître d'école parut et demanda:

«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert?

«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit stupidement:

«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.

«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas, cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?»

«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul ici?»

«--Mais oui, monsieur Grabu!

«--Mais non, puisque vous parlez.

«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.

«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à double tour, il descendit chercher une chandelle.