Chapter 10
Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger. Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec force, le poil hérissé, la queue droite et grognant.
Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria: «N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait la voix de son maître.
Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses crocs.
Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines.
Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face, ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même «Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber, appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue.
En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors, exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur.
Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix qui le faisait bondir sur ses pieds.
Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se taire.
Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le mur en pleurant.
Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse.
Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un ennemi vous assiège.
Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils.
Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par d'épouvantables cris.
Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de fatigue qu'il s'endormit aussitôt.
Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea.
* * * * *
L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver tout à l'heure.
Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de leur long hivernage.
On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le flanc.
Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé, Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au premier se fit entendre.
Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps.
Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich, maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux fussent blancs.
Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins constatèrent qu'il était fou.
Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon.
La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur qu'on attribua au froid de la montagne.
* * * * *
LE VAGABOND
Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui, fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des autres.
Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on trouvait à s'occuper dans le Centre.
Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une chemise.
Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.
Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et des paysans.
Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année.
Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas, et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant chez lui manger la soupe.
Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu d'abord, brûlant, dans ses mains froides.
Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une betterave crue, arrachée dans un sillon.
Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit, toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus, les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus, l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en phrases courtes et grondantes.
Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...»
Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, féroce et perfide.
Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les habitants et de se mettre à table, à leur place.
Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!»
La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère... encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur les grands chemins où tout le monde le suspectait.
Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le monde.
La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.»
Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il.
La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud, et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source vivante.
Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.
La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as pas froid là-dedans, toi.»
Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il s'endormit tout à coup.
Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil accablé.
Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus; le ciel était pur.
La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: «Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...»
Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route; puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui meurt de faim?» dit-il.
L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant:
--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé.
Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa prière.
Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait le ventre.
--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je n'ai plus un sou dans ma poche.
Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, je vais vous faire ramasser.»
Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.»
Et il retourna s'asseoir sur son fossé.
Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en fuite de loin, de très loin.
Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de se venger, plus tard.
Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire, lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à le dévisager d'un oeil menaçant et furieux.
Et le brigadier s'avança en demandant:
--Qu'est-ce que vous faites ici?
L'homme répliqua tranquillement:
--Je me repose.
--D'où venez-vous?
--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus d'une heure.
--Où allez-vous?
--A Ville-Avaray.
--Où c'est-il ça?
--Dans la Manche.
--C'est votre pays?
--C'est mon pays.
--Pourquoi en êtes-vous parti?
--Pour chercher du travail.
Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme que la même supercherie finit par exaspérer:
--Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi.
Puis il reprit:
--Vous avez des papiers?
--Oui, j'en ai.
--Donnez-les.
Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.
L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle, il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de jouer.
Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau:
--Vous avez de l'argent sur vous?
--Non.
--Rien?
--Rien.
--Pas un sou seulement?
--Pas un sou seulement!
--De quoi vivez-vous, alors?
--De ce qu'on me donne.
--Vous mendiez, alors?
Randel répondit résolument:
--Oui, quand je peux.
Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je vous enjoins de me suivre.»
Le charpentier se leva.
--Ousque vous voudrez, dit-il.
Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre, il ajouta:
--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut.
Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance.
C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve Malet que la police cherchait depuis six mois.
Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer, Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et flanqué de l'instituteur.
--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que c'est?»
Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien en règle.»
--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva rien.
Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier:
--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
--Je cherchais de l'ouvrage.
--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?
--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?
Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!»
Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez de courir les chemins.»
Le maire prit un air sévère:
--Taisez-vous.
Puis il ordonna aux gendarmes:
--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le laisserez continuer son chemin.
L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.»
L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! ah! elle est forte celle-là!»
Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim, vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les gros.»
Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je finirais par me fâcher.»
Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne kilométrique, le brigadier déclara:
--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous aurez de mes nouvelles.
Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait. Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.
Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta net, devant ce logis.
Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là dedans, les gens! hé! ouvrez!»
Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du dehors.
D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux légumes.