Le Guaranis

Part 9

Chapter 93,775 wordsPublic domain

Don Roque tressaillit à cet attouchement et fixant un regard interrogateur sur le capitão:

«Que me voulez-vous, don Diogo? lui demanda-t-il sèchement.

--Excellence, répondit-il, on n'attend plus que votre bon plaisir pour se mettre en marche.

--S'il en est ainsi, partons à l'instant, répondit-il en faisant un mouvement pour aller prendre son cheval, qu'un esclave tenait en bride à quelques pas.

--Pardon, Excellence, reprit l'Indien en l'arrêtant respectueusement; mais, avant que vous donniez l'ordre de la marche, j'aurais, si vous le permettez, quelques importantes observations à vous soumettre.

--A moi? s'écria le marquis en le regardant bien en face.

--A vous, oui, Excellence, répondit froidement l'Indien.

--Est-ce une nouvelle trahison dont je suis menacé, reprit-il avec un sourire amer, et me voulez-vous abandonner vous aussi, don Diogo, comme votre camarade Malco.

--Vous êtes doublement injuste à mon endroit, Excellence, répondit nettement l'Indien, je n'ai pas l'intention de vous abandonner, et Malco n'a jamais été ni mon ami, ni mon camarade.

--Si j'ai tort, ce qui est possible, excusez-moi, don Diogo, et venez au fait, je vous prie; le temps se passe, nous devrions être partis depuis longtemps déjà.

--Quelques minutes de plus ou de moins ne signifient rien, Excellence, nous arriverons toujours assez vite où nous allons, soyez tranquille.

--Que voulez-vous dire? Expliquez-vous.

--Ce que déjà j'ai eu l'honneur de vous dire ce matin, Seigneurie, que pas un de nous ne reviendra de cette expédition, et que tous nous y laisserons nos os.»

Le marquis fit un geste d'impatience.

«Est-ce donc pour me répéter ces sinistres prédictions que vous m'arrêtez ainsi? s'écria-t-il en frappant du pied.

--Nullement, Excellence, je ne me reconnais le droit ni de contrôler vos actes, ni de contrarier vos projets, je vous ai averti, voilà tout; malgré l'avertissement que j'ai cru devoir vous donner, vous voulez pousser en avant, soit, cela ne me regarde plus, je suis à vos ordres, je vous obéis.

--Vous n'avez pas, je l'espère, soufflé mot à qui que ce soit des lubies absurdes qui vous trottent dans la cervelle.

--A quoi bon, Seigneurie, révéler sans votre autorisation ce que vous nommez des lubies et que moi j'appelle des certitudes? Les soldats placés sous mes ordres et les chasseurs métis savent aussi bien que moi ce qui les attend dans le désert qui se déroule à nos pieds, je n'avais donc rien à leur apprendre; quant à vos esclaves, à quoi bon les effrayer d'avance? Ne vaut-il pas mieux les laisser dans la plus complète ignorance? Peut-être à l'heure du danger, lorsqu'ils se verront en face de la mort, puiseront-ils dans cette ignorance même la force de se faire bravement tuer? Car, je le répète, pour échapper, cela nous est impossible.»

Le marquis fronça les sourcils et se croisant les bras avec colère:

«Voyons, reprit-il d'une voix contenue, mais que l'émotion faisait légèrement trembler, finissons-en, Diogo.

--Je ne demande pas mieux, Excellence.

--Parlez, mais soyez bref; je vous répète que le temps s'écoule et que déjà, depuis une heure, nous devrions être en route.»

Le capitão se gratta le front d'un air embarrassé, mais semblant tout à coup prendre un parti décisif:

«Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il: jusqu'à présent nous avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courrions d'autres dangers que ceux ordinaires, c'est-à-dire les morsures des bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la même chose.

--Eh bien?

--Dame, vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes entrer sur le territoire des peaux-rouges, les Indiens bravos ne sont pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges et des embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays ennemi. Je sais bien, ajouta-t-il avec une naïveté pleine de bonhomie d'autant plus terrible qu'elle provenait d'une intime conviction, que toutes ces précautions ne serviront à rien et n'aboutiront qu'à prolonger notre existence de quelques jours seulement; mais enfin nous aurons en mourant cette satisfaction d'avoir tout fait pour tirer le meilleur parti d'une position désespérée.

--Où voulez-vous en venir avec ces interminables préambules? répondit le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha, malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire.

--A ceci, Excellence; vous êtes un grand seigneur, vous, expert dans toutes les choses de la vie des villes, mais, pardonnez-moi de vous le dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des embûches, des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre des uns et éviter les autres. Je crois, donc, avec tout le respect que je vous dois, Excellence, qu'il serait bon que vous me permissiez d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui, la responsabilité de la marche de la caravane, que vous me la laissassiez diriger à ma guise; en un mot, que vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence, ce que je désirais vous dire et pourquoi j'ai pris la liberté de vous arrêter.»

Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur le visage calme et loyal du capitão indien, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses plus secrètes pensées.

Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui.

«Ce que vous me demandez est fort grave, don Diogo, répondit enfin le marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes parts; les hommes sur lesquels je me croyais le plus en droit de compter ont été les premiers à m'abandonner; vous-même, vous considérez cette marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres pressentiments; qui me prouve, pardonnez-moi à mon tour de vous parler aussi franchement; qui me prouve que vous ne voulez pas me tromper et que votre feint dévouement à ma personne ne cache pas un piège.

--Excellence, je ne vous en veux pas des soupçons qui s'élèvent contre moi dans votre esprit, je les trouve, au contraire, tout naturels. Vous êtes un Portugais d'Europe, et à cause de cela vous ignorez bien des choses de ce pays, celle-ci entre autres que les soldados da conquista sont tous des hommes éprouvés, choisis avec le plus grand soin, et que, depuis la formation de ce corps, il ne s'y est pas rencontré un traître, je ne vous dis pas cela pour moi, vous me connaissez à peine depuis quelques jours, et vous n'avez pas encore été en situation de me mettre à l'épreuve, mais la manière loyale dont je vous ai parlé, les choses que je vous ai dites auraient dû provoquer, sinon votre entière confiance en moi, du moins le commencement de cette confiance.

--Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales, toutes vos actions franches; vous voyez que je vous rends justice.

--Pas assez encore, Excellence; vous me jugez avec vos connaissances acquises au point de vue de la vie civilisée et non à celui du désert; donc, vous commettez, malgré vous, de graves erreurs; permettez-moi de vous faire une simple observation, qui, je le crois, vous semblera juste.

--Parlez.

--Nous sommes à cinquante lieues au moins de la ville la plus prochaine, à quelques lieues seulement d'Indiens ennemis qui nous guettent et n'attendent qu'une occasion pour nous assaillir.

--C'est vrai, murmura le marquis tout pensif.

--Bien, vous me comprenez, Excellence; maintenant, supposons que je sois un traître.

--Je n'ai pas dit cela.

--Pas positivement, c'est vrai; mais vous m'avez donné à entendre que je pouvais en être un. Eh bien! Je l'admets pour un instant: rien ne me serait plus facile que de vous abandonner à vous-même ici où nous sommes; de partir avec mes soldats, et, croyez-le, Excellence, vous seriez aussi irrémissiblement perdu que si je vous livrais demain ou un autre jour aux Indiens; car il vous serait matériellement impossible de retourner aux habitations et d'échapper au moindre des mille dangers qui vous enveloppent et dont, sans vous en douter, vous formez le centre.»

Le marquis pâlit et laissa tomber avec découragement sa tête sur la poitrine; la logique du raisonnement du capitão l'avait frappé en plein cœur, en lui prouvant son impuissance et la grandeur du dévouement de cet homme qu'il accusait, et qui faisait si noblement le sacrifice de sa vie pour le servir.

Il lui tendit la main et, s'inclinant devant lui:

«Pardonnez-moi mes injustes soupçons, don Diogo, lui dit-il, mes doutes sont dissipés pour toujours; j'ai foi en vous, agissez à votre guise, sans même me consulter, si vous le jugez nécessaire; je vous jure, sur ma parole d'honneur de gentilhomme, que je ne vous gênerai en rien et que, en toute circonstance, je serai le premier à vous donner l'exemple de l'obéissance. Êtes-vous satisfait de moi? Croyez-vous que je répare assez largement la faute que j'ai commise en vous accusant?»

Le capitão serra avec émotion la main qui lui était tendue.

«Je regrette de n'avoir qu'une vie à vous sacrifier, Excellence, répondit-il.

--Ne parlons donc plus de cela, mon ami, et faites pour le mieux.

--J'y tâcherai, Excellence. D'abord, veuillez m'apprendre vers quel lieu vous comptez vous diriger.

--Il nous faut atteindre les bords d'un petit lac qui se trouve, dit-on,--car, vous le comprenez, je ne connais nullement l'endroit et je n'y suis jamais allé,--aux environs du Rio Bermejo, non loin du pays des Indiens Frentones.»

L'Indien fronça le sourcil.

«Oh! Oh! répondit-il, la route est longue. Nous avons à traverser, avant que d'y arriver, tout le pays des Guaycurus et des Payagoas; puis nous passerons le Rio Pilcomayo pour entrer dans le Llano de Manso; c'est un rude chemin que celui-là, Excellence, et celui que nous avons fait jusqu'à présent n'est rien en comparaison.

--J'ai toujours pensé que Malco Díaz nous avait fait prendre une mauvaise direction, et qu'il nous a fait errer à plaisir dans ces déserts sans bornes.

--Vous avez eu tort, Excellence; Malco vous a au contraire guidé par la route la meilleure et la plus courte. Du reste, la façon dont il vous a abandonné montre qu'il avait le plus grand intérêt à vous mettre dans le plus bref délai sur le territoire indien.

--C'est juste.

--Maintenant, Seigneurie, s'il vous plaît de monter à cheval, nous partirons quand vous voudrez.

--Tout de suite, répondit le marquis; et, faisant signe à l'esclave qui tenait son cheval en bride de le lui amener, il se mit en selle.

--Je vous laisse donner les ordres que vous jugerez nécessaires, dit-il.

--C'est convenu, Excellence.»

Le jeune homme se dirigea vers le palanquin, dans lequel doña Laura était renfermée, tandis que le capitão rejoignait ses soldats et préparait tout pour le départ.

Le marquis rangea son cheval au côté droit du palanquin, et, s'inclinant légèrement sur sa selle:

«Doña Laura, dit-il, m'entendez-vous?

--Je vous entends, répondit la jeune fille, bien que malgré une légère agitation des rideaux elle demeurât invisible.

--Voulez-vous m'écouter pendant quelques minutes? reprit le marquis.

--Il m'est impossible de faire autrement murmura-t-elle.

--Vous avez reçu ma lettre, ce matin?

--Je l'ai reçue, oui.

--L'avez-vous lue?»

La jeune fille hésita.

«L'avez-vous lue? insista le marquis.

--Je l'ai lue.

--Je vous en remercie, señorita.

--Je n'accepte pas ce remercîment que je ne mérite pas.

--Pour quelle raison?

--Parce que cette lettre n'a en rien influé sur mon immuable détermination.»

Le marquis fit un geste de dépit.

«Vous n'acceptez pas mes conditions?

--Non.

--Songez qu'un danger terrible vous menace.

--Il sera le bienvenu, quel qu'il soit, s'il me délivre de l'esclavage dans lequel vous me tenez, et de l'horreur que m'inspire votre continuelle présence à mes côtés.

--C'est votre dernier mot, señorita?

--Le dernier.

--Mais une telle obstination est de la folie.

--Peut-être; dans tous les cas elle me venge de vous et c'est tout ce que je puis désirer dans le malheureux état où je suis réduite par votre coupable conduite.

--C'est à la mort que vous marchez.

--Je l'espère, mais vous ne m'avez demandé que quelques minutes d'entretien, elles sont presque écoulées, dispensez-vous donc, señor, de me parler davantage, car je ne vous répondrai plus; d'ailleurs, je sens, au mouvement du palanquin, que vos bandits reprennent leur route.»

En effet, la caravane commençait à descendre le versant de la montagne; le sentier se rétrécissait de plus en plus, et une plus longue conversation devenait matériellement impossible.

«Oh! Malheur sur vous!» s'écria le marquis avec rage.

La jeune fille ne lui répondit que par un éclat de rire moqueur.

Don Roque lui fit un dernier geste de menace, enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, le fit bondir en avant et alla se placer au centre de la petite troupe.

Le capitão avait pris pour la marche ses dispositions en soldat aguerri et en coureur des bois expérimenté.

Les soldados da conquista, habitués de longue date à guerroyer avec les Indiens, dont ils connaissaient toutes les ruses, avaient été par lui disséminés en avant et sur les flancs de la caravane, avec ordre d'éclairer la route et de fouiller avec soin les buissons à droite et à gauche.

Les chasseurs métis, formés en une seule troupe compacte, s'avançaient, le fusil sur la cuisse, le doigt sur la détente, l'œil et l'oreille au guet, prêts à faire feu au premier signal.

Les nègres esclaves, dans lesquels, bien qu'ils fussent armés, le capitão, avec raison, n'avait pas grande confiance, formaient l'arrière-garde.

La caravane ainsi disposée ne laissait pas que de présenter une ligne assez étendue et surtout imposante; elle se composait de cinquante-cinq hommes en tout, dont quarante-cinq environ étaient des gens résolus, habitués depuis longtemps à parcourir le désert, et sur lesquels, avec raison, on pouvait compter le cas échéant. Quant aux dix qui restaient, c'étaient des esclaves nègres ou mulâtres qui n'avaient jamais vu le feu, avaient une horreur instinctive des Indiens, et au cas d'une attaque devaient, selon toutes les probabilités, lâcher pied à la première décharge.

Le marquis, malgré les sombres prévisions du capitão, ne pouvait se persuader que les Indiens osassent attaquer une troupe aussi nombreuse et aussi bien armée que la sienne de fusils et de pistolets; il taxait intérieurement don Diogo de lui avoir exagéré le danger, afin de capter sa confiance et de faire valoir à ses yeux les services qu'il serait censé lui rendre pendant l'expédition.

Cependant, comme, à part cette exagération qu'il supposait exister dans les renseignements que lui avait fournis le capitão, il ne se dissimulait pas que la position dans laquelle il se trouvait, sans être désespérée, était cependant difficile; que la trahison, ou du moins l'abandon de son guide le laissait dans une situation assez embarrassante, il n'était pas fâché que de son propre mouvement le capitão eût assumé sur lui la responsabilité du commandement et se fût ainsi chargé de le tirer d'affaire, ce à quoi il convenait que lui n'aurait jamais réussi. Le marquis commettait une grave erreur; erreur pardonnable en ce sens que, depuis un an à peine en Amérique, il n'avait jamais été mis à même par les circonstances de porter un jugement sain sur ce qui se passait autour de lui, ni sur les hommes avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

Élevé en Europe, membre de la plus haute et de la plus orgueilleuse noblesse du vieux monde, dont il avait dès l'enfance adopté tous les préjugés; habitué à la vie facile et sans arrière-pensée des castes riches, il ignorait ces natures fortes, ces organisations vigoureusement trempées, qui ne se rencontrent que dans les pays placés sur la limite de la barbarie, et pour lesquelles le dévouement et l'abnégation sont une des conditions vitales de l'existence. Aussi ne pouvait-il les comprendre, et malgré ce que lui avait presque prouvé Diogo pendant le court entretien qu'il avait eu avec lui, conservait-il au fond du cœur une secrète arrière-pensée qu'il ne s'avouait peut-être pas à lui-même, mais qui lui faisait, à son insu, chercher dans le dévouement si loyalement vrai et naïf de cet homme un calcul d'intérêt ou d'ambition.

Cependant la caravane descendait lentement la montagne, éclairée à droite et à gauche par les soldats envoyés par le capitão en batteurs d'estrade.

Au fur et à mesure que les voyageurs s'approchaient du désert, le paysage changeait et prenait un aspect plus imposant et plus grandiose. Quelques minutes encore, et la descente serait terminée.

Don Roque s'approcha de don Diogo, et, lui touchant légèrement l'épaule:

«Eh bien! lui dit-il en souriant, nous voici bientôt dans la plaine, et nous n'avons vu âme qui vive; croyez-moi, capitão, les menaces faites par les Indiens ne sont que des rodomontades, ils ont essayé de nous effrayer, voilà tout.»

L'Indien regarda le marquis avec une stupéfaction profonde.

«Parlez-vous sérieusement, Excellence, répondit-il, croyez-vous réellement ce que vous dites?

--Certes, cher don Diogo, et tout me donne raison, il me semble.

--Alors il vous semble mal, Excellence, car je vous certifie, moi, que les Guaycurus n'ont rien avancé qu'ils n'aient l'intention de tenir, et avant peu vous en aurez la preuve.

--Redouteriez-vous une attaque? fit le marquis avec un commencement d'inquiétude.

--Une attaque, non peut-être pas tout de suite, mais au moins une sommation.

--Une sommation! De la part de qui?

--Mais de la part des Guaycurus, probablement.

--Allons donc, vous voulez rire. Sur quoi basez-vous une telle supposition?

--Je ne suppose pas, Excellence; je vois, voilà tout.

--Comment, vous voyez?

--Oui, et il vous est facile d'en faire autant, car, avant un quart d'heure, l'homme que je vous annonce sera devant vous.

--Oh! Oh! Voilà qui est fort.

--Tenez, Excellence, reprit-il en étendant le bras dans une certaine direction, voyez-vous ces herbes qui frissonnent et se courbent par un mouvement régulier.

--Oui, je les vois; après?

--Vous remarquez, n'est-ce pas, que ce mouvement n'est que partiel et se rapproche incessamment de nous?

--En effet, mais qu'est-ce que cela prouve?

--Cela prouve, Excellence, qu'un Indien arrive sur nous au galop, et probablement cet Indien est porteur de quelque important message qu'il est chargé de nous communiquer.

--Allons donc! Vous plaisantez, capitão.

--Pas le moins du monde, Excellence, bientôt vous en aurez la preuve.

--Je ne le croirai que lorsque je le verrai.

--S'il en est ainsi, reprit le capitão en dissimulant un sourire, croyez donc alors, Excellence, car le voici!»

Le marquis regarda.

En ce moment, un Indien guaycurus, armé en guerre et monté sur un magnifique cheval, émergea tout à coup des hautes herbes et s'arrêta fièrement, en travers du sentier, à portée de pistolet des Brésiliens, en agitant entre ses mains une peau de tapir qu'il faisait flotter comme un étendard.

«Feu sur ce bribon! s'écria le marquis en épaulant sa carabine.»

Le capitão l'arrêta vivement:

«Gardez-vous en bien! lui dit-il.

--Comment! N'est-ce pas un ennemi? reprit le marquis.

--Cela peut être, Excellence; mais, en ce moment, il vient en parlementaire.

--En parlementaire, ce sauvage! Vous vous moquez de moi sans doute, s'écria le marquis en haussant les épaules.

--Nullement, Excellence, écoutons ce que cet homme a à nous dire.

--A quoi bon? fit-il avec mépris.

--Quand ce ne serait que pour connaître les projets de ceux qui nous l'envoient, il me semble que ce serait déjà assez important pour nous.»

Le marquis hésita un instant, puis rejetant sa carabine en bandoulière.

«Au fait, c'est possible, murmura-t-il, mieux vaut le laisser s'expliquer; qui sait ce que ces Indiens peuvent avoir résolu entre eux, peut-être désirent-ils traiter avec nous?

--Ce n'est pas probable, répondit en riant le capitão; mais, dans tous les cas, si vous me le permettez, Excellence, je le vais interroger.

--Faites, faites, don Diogo, je suis curieux de connaître ce message.»

Le capitão s'inclina; puis, après avoir jeté à terre son tromblon, son sabre et son couteau, il se dirigea au trot de son cheval vers l'Indien, toujours immobile comme une statue équestre en travers du chemin.

«Vous êtes fou, s'écria don Roque en s'élançant vers lui; comment, vous abandonnez vos armes; vous voulez donc vous faire assassiner?»

Don Diogo sourit en haussant les épaules avec dédain, et, retenant le cheval du marquis par la bride pour l'empêcher d'avancer davantage:

«Ne voyez-vous donc pas que cet homme est sans armes?» dit-il.

Le marquis fit un geste de stupéfaction et s'arrêta; il n'avait pas remarqué cette particularité.

Le capitão profita de la liberté qui lui était laissée pour se remettre en route.

VI

LES GUAYCURUS.

Le vaste territoire du Brésil est habité aujourd'hui encore par de nombreuses tribus indiennes répandues dans les sombres forêts et les vastes déserts qui couvrent ce pays.

Si on croyait ces tribus toutes issues d'une même nation ou offrant les mêmes caractères de sociabilité, on commettrait une grave erreur; rien au contraire n'est plus différent que leurs mœurs, leurs usages, leurs langues et leur organisation particulière. On ne connaît guère en Europe, et ce à peine de nom, que les Botocudos ou Botocudis, qui doivent cette pseudo-renommée à leur voisinage des établissements brésiliens et à la férocité qu'ils déploient dans leurs guerres contre les blancs. Ces Indiens, qui n'ont d'autre qualité qu'une haine poussée au plus haut degré pour le joug tyrannique de l'étranger, ne sont à part cela nullement intéressants. Sales, plongés dans la plus complète barbarie, anthropophages même, ils ont, dans leur aspect farouche, quelque chose de répugnant à cause de l'horrible _botoque_, ou rondelle de bois d'une largeur de plusieurs pouces, qu'ils s'introduisent dans la lèvre inférieure et qui les défigure d'une telle façon, qu'ils ressemblent plutôt à de hideux orangs-outangs qu'à des hommes.

Mais si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, et si on se dirige vers le sud, on rencontre de puissantes nations indiennes qui peuvent, au besoin, mettre jusqu'à quinze mille guerriers sous les armes, et jouissent d'une civilisation relative fort curieuse et surtout fort intéressante à étudier.

De ces nations, deux surtout tiennent une place fort importante dans l'histoire des races aborigènes du Brésil, ce sont les Payagoas et les Guaycurus.

Ces derniers doivent plus particulièrement nous occuper ici.

Les Guaycurus, ou _Indios cavalheiros_, ainsi que les nomment les Brésiliens, paraissent, de temps immémorial, avoir occupé sur une étendue d'au moins cent lieues les bords du Rio Paraguay.

Aujourd'hui, forcés de reculer peu à peu devant la civilisation qui les circonscrit de plus en plus, leur position a un peu varié; cependant, on les y rencontre encore, mais ils se tiennent surtout entre les Rios São Lourenço et Embotateu ou Mondego.

Les Guaycurus ne sauraient être sans injustice rangés parmi les races purement sauvages. Ils tiennent à notre avis,--avis, soit dit entre parenthèse, partagé par beaucoup de voyageurs,--dans la hiérarchie sociale des peuples du nouveau monde à peu près le rang qu'y tiennent aujourd'hui les Araucanos du Chili, dont nous avons, dans un précédent ouvrage, décrit les mœurs et presque révélé l'existence aux lecteurs européens[1].

Cependant, hâtons-nous de constater que les mœurs de cette nation n'ont qu'un rapport fort indirect avec celles des Guaycurus.

Ceux-ci offrent trois divisions complètement distinctes:

Ceux qui occupent encore le Paraguay, où ils étaient connus sous le nom de _Lingoas_; les habitants des rives orientales du grand fleuve, et, enfin, ceux qui demeurent sur les possessions brésiliennes.

Nous ne nous occuperons, quant à présent, que de ces derniers.