Le Guaranis

Part 8

Chapter 83,825 wordsPublic domain

«En vérité, señorita, cette résolution est bien arrêtée dans votre esprit? Vous ne daignerez pas me répondre? Je serai privé d'entendre résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de votre voix si douce? Voilà qui est cruel; mais qui sait, peut-être parviendrai-je à éveiller votre curiosité ou à faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur la sympathie a une si grande puissance, alors, malgré vous, j'en suis convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.

--Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle pour me donner un démenti.

--Je n'aurai garde de la laisser échapper, señorita.»

Le marquis approcha une butaca, la plaça à quelques pas, juste en face de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé une causerie intime:

«Señorita, dit-il, vous avez parfaitement, je dois en convenir, défini notre position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit entre parenthèse, me l'a vendu fort cher; c'est donc avec l'intention la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Vous voyez que j'imite votre franchise.... Le temps de la dissimulation est passé entre nous.... L'heure est arrivée de nous parler à cœur ouvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne vous accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres griefs à vos yeux; car, je l'avoue, votre beauté est éclatante, votre intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous les rapports, comme beaucoup d'hommes seraient heureux d'en rencontrer une pour passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette. Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous soyez, ne saurait me convenir: votre caractère a trop de rapports avec le mien; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre liberté, trop désireux d'imposer notre volonté, pour qu'il existe entre nous la moindre sympathie et que la vie en commun nous soit possible. J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre frère les moyens de séduction dont je disposais; malheureusement, tous mes efforts ont été inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousée probablement si vous aviez consenti à m'accorder votre main: pardonnez-moi cette franchise brutale; mais, résolu à m'emparer du trésor que je convoite, j'aurais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regarde comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner à tout jamais ma liberté en faveur d'une femme que je n'aimais pas. Vous-même, señorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant par un refus formel à la demande que je vous adressais, recevez ici, señorita, l'expression de mes remercîments les plus sincères.»

La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans ses mains à deux ou trois reprises. Presque aussitôt le rideau fut soulevé, et l'esclave parut.

«Phoebé, lui dit doña Laura, comme probablement je ne pourrai prendre que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que je sens malgré moi s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le _maté_, mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques _papelitos_, peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter les charmants discours du señor marquis aussi longtemps qu'il lui plaira de me les continuer.»

L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré devant le sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque indifférence.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux interlocuteurs s'observèrent silencieusement, puis le pas léger de la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans ses mains un plateau d'argent sur lequel se trouvaient le _maté_, des cigarettes en paille de maïs et un _braserito_ d'argent plein de feu.

Phoebé présenta le maté à sa maîtresse, et fit un mouvement pour se retirer.

«Demeure, chica, lui dit doña Laura, ce que le señor marquis a à me dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.»

La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec elle un sourire moqueur qui redoubla encore, si cela est possible, la rage du marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne laissa rien paraître de l'effet produit sur lui par cette nouvelle raillerie.

«Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant votre esclave, señorita; peu m'importe qui m'entende et qui m'écoute; d'ailleurs, rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous laisserai libre de vous livrer au repos si tel est votre désir.»

Doña Laura aspirait son maté sans s'occuper en aucune façon des paroles du marquis.

«Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle, celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que mieux pour me tenir éveillée.

--Je vous disais donc, señorita, continua imperturbablement le marquis, que, repoussé par vous, mais ne voulant pas renoncer à des projets depuis longtemps mûris et arrêtés dans mon esprit, j'avais enfin résolu de vous enlever. Chez un homme de mon caractère, une résolution prise est immédiatement exécutée. Je ne vous ennuierai pas du récit des moyens employés par moi pour réussir à tromper l'inquiète vigilance et la sollicitude de votre famille. Puisque vous êtes ici seule, en mon pouvoir, à plusieurs centaines de lieues de la résidence de votre père, c'est que non seulement j'ai réussi à vous faire tomber dans le piège tendu par moi sous vos pas, mais encore à si bien égarer les soupçons de ceux qui s'intéressent à votre sort, qu'ils ne savent même pas encore aujourd'hui quelle direction il leur faudrait prendre pour retrouver vos traces.

--Décidément, Phoebé, ce maté est trop amer, dit la jeune fille en repoussant la tasse; donne-moi une cigarette.»

L'esclave obéit.

«Maintenant, señorita, continua le marquis toujours impassible, j'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été dit jusqu'à présent n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue peut-être, mais que vous me pardonnerez, car elle était indispensable pour que je fusse bien compris de vous. Je vous ai enlevée, cela est vrai, mais rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde, votre honneur sera sauvegardé, je vous en donne ma foi de gentilhomme. Vous souriez, vous avez tort. Je suis honnête à ma manière. Jamais, quoiqu'il arrive, je n'abuserai de votre position, autrement que pour obtenir de vous la révélation du secret que vous vous obstinez sans raison à garder. Que vous importe la connaissance de ce riche gisement de diamants, puisque jamais, ni vous, ni aucun des membres de votre famille vous ne serez en position de l'exploiter; il est donc inutile entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise, qui en ce moment peux ce que je veux, n'en profiterais-je pas? Dieu n'a pas créé de telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies. À l'or et au diamant il faut le soleil, comme à l'homme il faut l'air. Réfléchissez; toute dénégation de votre part serait inutile. Donnez-moi les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je vous rends, non seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous faire remettre saine et sauve, sans que votre honneur puisse être suspecté, aux mains de votre famille, si longue que soit la distance qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble, d'être par vous prise en considération. Réfléchissez-y bien, il s'agit, pour vous de tout votre bonheur à venir que vous jouez en ce moment par un point d'honneur mal compris. Votre père ou votre frère seraient ici qu'ils vous ordonneraient eux-mêmes de parler, j'en suis convaincu, et, de retour près d'eux, ils vous absoudront avec joie, en vous revoyant, d'avoir manqué à votre parole; répondez-moi un mot, un seul: «Oui,» et à l'instant vous êtes libre.»

Le marquis fit une pause. Doña Laura demeura muette, elle semblait ne pas avoir entendu.

Don Roque fit un geste de dépit.

«Vous vous obstinez, señorita, reprit-il avec une certaine animation, vous avez tort; vous jouez, je vous le répète, votre avenir et votre bonheur futur en ce moment, mais je veux être de bonne composition avec vous. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, señorita, je vous laisse jusqu'à demain, à l'heure du départ, pour me donner une réponse catégorique.

--Une autre cigarette, Phoebé, interrompit doña Laura en haussant les épaules.

--Prenez-y garde, s'écria don Roque avec une irritation mal contenue. Prenez-y garde, señorita, il faut en finir une fois pour toutes avec ces continuelles dénégations.»

La jeune fille se leva, fit un pas vers le marquis, le toisa un instant de la tête aux pieds en le couvrant pour ainsi dire d'un regard chargé de tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui, et, se tournant vers Phoebé immobile et muette à ses côtés:

«Viens, chica, lui dit-elle en appuyant la main sur son épaule, la nuit est fort avancée, il est temps de nous retirer et de nous livrer au sommeil; le sommeil fait oublier.»

Et sans accorder un regard de plus au marquis, muet et stupéfié de cette audacieuse initiative, la jeune fille quitta le salon.

Malgré lui, le marquis demeura un instant immobile à la place qu'il occupait, les yeux opiniâtrement fixés sur le rideau dont les plis conservaient encore une dernière et presque insensible vibration. Tout à coup, il se redressa, passa sa main sur son front moite de sueur, et, lançant un regard de haine du côté où doña Laura avait disparu:

«Oh! s'écria-t-il d'une voix étouffée par la fureur, de combien de tortures payerai-je tant d'insultes.»

Il quitta la tente en chancelant comme un homme ivre.

L'air froid de la nuit en frappant son visage lui fît éprouver un indicible soulagement; peu à peu ses traits se rassérénèrent, le calme rentra dans son esprit; un ironique sourire plissa ses lèvres minces, et il murmura à demi-voix, tout en se dirigeant à grands pas vers sa tente:

«Insensé que je suis de m'emporter ainsi contre une folle enfant; que me font en réalité, ses insultes et ses mépris? Ne suis-je pas le maître de briser son orgueil! Patience! Patience! Ma vengeance, pour être longue à arriver, ne la frappera que plus cruellement et ne sera que plus terrible.»

Le plus profond silence régnait dans le campement. Sauf les sentinelles qui veillaient sur la sûreté commune, tous les Brésiliens dormaient du sommeil le plus calme, étendus çà et là autour des feux à demi éteints, on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers les arbres et la note plaintive de la chouette qui parfois se mariait aux hurlements lointains des bêtes fauves en quête d'une proie.

Le marquis rentra dans sa tente. Après avoir relevé la mèche d'une lampe dont la lueur tremblotante éclairait faiblement les objets environnants, don Roque approcha un escabeau d'un ballot qui lui servait de table, et sortant de sa poitrine, un papier jauni et maculé, sur lequel était grossièrement dessiné, par une main inhabile, une espèce de plan informe, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin et ne tarda pas à être complètement absorbé par les réflexions que sans doute ce plan suggérait.

La nuit tout entière s'écoula ainsi, sans que le marquis quittât la position qu'il avait prise et sans que ses yeux se fermassent un seul instant.

C'est que ce plan, tout informe et incomplet qu'il paraissait être, était celui du pays diamantaire qui recélait les incalculables richesses si ardemment convoitées par le jeune homme, et que, commençant à pressentir la possibilité d'un refus de la part de la jeune fille, refus contre lequel viendraient se briser, comme sur un roc, toutes les combinaisons élaborées avec tant de soin par lui, il cherchait, en redoublant de soin dans l'étude de ce plan, à éluder cette difficulté et à trouver, sans secours étranger, cette riche proie qui menaçait de lui échapper et dont la pensée seule lui brûlait le cœur.

Mais ce plan fait de mémoire longtemps après avoir vu le pays, et ce, d'une façon superficielle, par un homme ignorant, ne pouvait malheureusement être que d'un faible secours au marquis; il le sentait malgré lui, et cette certitude redoublait sa fureur.

Mais que faire à une femme plus qu'il avait fait à doña Laura? Comment vaincre sa résistance et la contraindre à parler? Si profondément corrompu, si complètement vicieux que fût le marquis, cependant il était gentilhomme de haute race, il restait encore en lui quelque chose de sa noble origine, et quels que fussent les projets de vengeance qu'il recélât dans sa pensée contre cette frêle créature qui s'obstinait à lui tenir tête, il y avait des moyens dont la seule idée le faisait frémir et devant lesquels il reculait avec horreur, tant il lui répugnait d'en arriver à des violences matérielles, lâchetés honteuses, indignes de lui.

Depuis plus de trois heures déjà le soleil était levé; le marquis, toujours plongé dans ses réflexions, n'avait pas semblé s'apercevoir du retour de la lumière, lorsque le galop d'un cheval, qui se rapprochait rapidement, lui fit subitement relever la tête.

Au même instant, le rideau de la tente fut soulevé et le capitão entra.

L'Indien était couvert de poussière, ses traits enflammés et son front inondé de sueur témoignaient de la vélocité de la course qu'il venait d'accomplir.

«Ah! C'est vous, Diogo, s'écria le marquis en l'apercevant, soyez le bienvenu. Quoi de nouveau?

--Rien, Excellence, répondit le capitão.

--Comment rien, est-ce que vous n'auriez pu parvenir à découvrir la piste de ce Malco?

--Pardonnez-moi, Excellence, j'ai suivi au contraire cette piste pendant plus de trois heures.

--Alors, vous devez avoir des nouvelles?

--J'en ai, oui Excellence, mais non pas, sans doute, celles que vous attendez.

--Expliquez-vous, mon ami, j'ai la tête un peu fatiguée, et je ne suis nullement en train de deviner des énigmes.

--Voici le fait en deux mots, Excellence. Après avoir, ainsi que je vous l'ai dit, suivi pendant environ trois heures sans dévier d'une ligne la piste de Malco, piste, soit dit à son honneur, parfaitement embrouillée et à laquelle tout autre que moi se serait inévitablement laissé tromper, tant elle était habilement faite, je suis arrivé sur la lisière d'une forêt où je n'hésitai pas à entrer; absorbé par le soin que je prenais de ne pas m'écarter de cette piste endiablée, je ne songeai pas à veiller autour de moi, de sorte que j'allai tout droit donner dans un campement indien.

--Un campement d'Indiens si près de nous! s'écria le marquis avec surprise.

--Mon Dieu oui, Excellence.

--Mais d'Indiens mansos, sans doute.

--Non pas, Excellence; d'Indiens bravos, au contraire, et des plus bravos de cette contrée encore.

--Hum! Déjà.

--Oui; je me trouvai donc subitement face à face avec trois Indiens, dont l'un était un Guaycurus, l'autre un Payagoas; quant au troisième c'était tout simplement un esclave Mondurucu.

--Oh! Oh! Voilà qui est sérieux pour nous.

--On ne peut plus sérieux, Excellence.

--Et comment vous êtes-vous sorti de ce guêpier?

--De la manière la plus simple du monde, Excellence; ces sauvages ont de l'honneur, à leur façon s'entend; bien que mon uniforme leur révélât à l'instant qui je suis, c'est-à-dire un de leurs ennemis les plus acharnés, cependant ils m'accueillirent amicalement, et m'invitèrent à m'asseoir près de leur feu.

--Cela est étrange, murmura le marquis.

--Pas autant que cela doit sembler aux personnes qui ne connaissent pas les mœurs de ces barbares, Excellence. Voyant qu'ils me recevaient ainsi, j'acceptai franchement leur invitation et je m'assis près d'eux; mon but était de les faire causer, ce à quoi je réussis complètement.

--Ah! Ah! Et que vous dirent-ils?

--Ils m'apprirent que Malco les était venu trouver quelques heures avant moi, qu'il s'était longuement entretenu avec eux et qu'il leur avait appris votre présence, le nombre d'hommes dont vous disposiez et jusqu'à l'endroit juste où vous aviez assis votre camp pour la nuit.

--Le misérable! Le double traître! s'écria le marquis avec colère.

--Je partage entièrement votre opinion, Excellence; cette révélation, je vous l'avoue, me donna fort à réfléchir, et me mit dans un grand embarras dont je ne savais comment sortir, lorsque les Indiens eux-mêmes me fournirent les moyens de faire une retraite honorable.

--Comment cela?

--Le chef Guaycurus m'annonça avec courtoisie que la trêve conclue avec les blancs était rompue depuis deux jours.

--Oh! exclama le marquis, quelle fatalité! Echouer si près du but.

--Permettez-moi d'achever, Excellence.

--Parlez, parlez.

--Le chef ajouta que probablement, comme depuis longtemps déjà vous aviez quitté les plantations, vous ignoriez cette rupture; en conséquence, il n'était pas juste d'abuser de votre bonne foi en vous attaquant.

--Ah! fit le marquis, en respirant avec force, et alors?

--Alors, comme ils ne veulent pas manquer aux lois sacrées de l'hospitalité, ils vous accordent deux jours pour sortir de leur territoire.

--Hein! s'écria le marquis, que ces dernières paroles replongeaient plus profondément dans la perplexité dont un instant il avait cru sortir, que me dites-vous donc là, Diogo?

--La vérité la plus stricte, Excellence, sur mon honneur!

--Je vous crois, mon ami, je vous crois; mais achevez, de grâce.

--Oh! Je n'ai plus grand-chose à ajouter, sinon qu'ils m'ont averti que dans le cas où vous refuseriez d'accepter cette condition, vous seriez inévitablement attaqué au bout des quarante-huit heures convenues.

--Et de Malco, ils ne vous ont rien dit de plus?

--Pas un mot, Excellence.

--De sorte que vous ignorez complètement où se cache ce misérable?

--Absolument, Excellence; j'ai cru que ce que m'avait appris le chef Guaycurus était d'une assez grande importance pour que vous désiriez en être instruit le plus tôt possible; aussi je suis revenu à franc étrier.

--Vous avez bien fait, mon ami, je vous remercie.»

Le marquis fît quelques pas dans la tente en marchant avec agitation; puis, revenant vers le capitão:

«Dans une circonstance semblable, lui demanda-t-il, comment agiriez-vous?

--Moi, Excellence?

--Oui, mon ami, que feriez-vous?

--Je n'hésiterais pas, Excellence.

--Ah!

--Je battrais en retraite.

--Battre en retraite, jamais! Devant de tels barbares, ce serait une honte.»

Le capitão hocha la tête.

«Alors nous serons massacrés jusqu'au dernier.

--Vous le croyez?

--J'en suis convaincu, Excellence; vous ne savez pas ce que sont les Guaycurus; moi je les connais depuis longtemps déjà.

--N'importe, je pousserai en avant! Vous ne m'abandonnerez pas.

--Moi, Excellence, mon devoir est de vous suivre; partout où vous irez, je vous suivrai. Qu'est-ce que cela me fait d'être tué, cela ne doit-il pas m'arriver tôt ou tard?

--Répondez-vous de vos hommes?

--De ceux-là, oui; mais non pas des vôtres.

--Je suis sûr des miens,

--Alors, nous partons?

--Dans une heure.

--Et nous poussons en avant?

--Oui, quand même il nous faudrait passer sur le ventre de tous ces bandits.

--Alors, à la grâce de Dieu! Excellence, j'ai bien peur que nous ne revenions pas.»

Et après avoir salué respectueusement le jeune homme, le capitão se retira d'un pas aussi tranquille et aussi insouciant que s'il n'était pas certain d'avance que l'ordre qui lui était donné équivalait à une condamnation à mort.

Lorsqu'il fut seul, le marquis demeura un instant immobile; puis, frappant du pied avec rage et lançant au ciel un regard de défi:

«Oh! s'écria-t-il d'une voix étranglée, ces diamants maudits, je les aurai, dussé-je pour m'en emparer marcher dans le sang jusqu'à la ceinture!»

V

A TRAVERS LE DÉSERT.

Pendant que, d'après ses ordres, le capitão dos soldados da conquista faisait lever le camp et charger les mules, préparant tout pour un départ immédiat, le marquis, en proie à une agitation terrible, marchait à grands pas dans sa tente, maudissant la fatalité qui semblait s'attacher à ses pas et s'obstiner à détruire ses plus adroites combinaisons, éloignant constamment de lui, lorsque déjà il croyait le tenir, le riche trésor qu'il convoitait; trésor qui, depuis qu'il s'était mis à sa recherche, lui avait coûté tant de fatigues et d'ennuis de toutes sortes, et pour lequel il avait, pendant un laps de temps si long, bravé des périls immenses et presque perdu son honneur.

Soudain, il s'arrêta en se frappant le front: une idée subite avait traversé son cerveau en l'illuminant d'un radieux éclair; il déchira une page de ses tablettes, écrivit quelques mots à la hâte, plia le papier et le remit à un esclave en lui ordonnant de le porter de sa part à doña Laura Antonia de Cabral.

Comptant probablement beaucoup sur le résultat que produirait sa missive sur l'esprit de la jeune fille, le marquis, entièrement rasséréné, s'occupa avec ardeur à hâter les préparatifs du départ.

La journée était splendidement belle, le soleil s'était levé radieux à l'horizon dans des flots de pourpre et d'or, la brise matinale rafraîchissait doucement l'atmosphère et les oiseaux craintivement blottis sous la feuillée chantaient à pleine gorge leur joyeuse chanson.

Au loin s'étendait, encadré dans de hautes montagnes couvertes d'impénétrables forêts, le sertão que les Brésiliens se préparaient à traverser et qui, vu du point où ils avaient campé, leur apparaissait comme un immense tapis de verdure, coupé dans tous les sens par d'innombrables cours d'eaux, qui miroitaient aux rayons du soleil et semblaient des fleuves de diamants.

Tout était joie et bonheur dans cette nature si calme et si majestueuse, que la main de l'homme n'avait pas encore déformée et qui était demeurée telle qu'elle était sortie des mains du Créateur.

Les esclaves noirs, les chasseurs métis et les soldats indiens qui composaient la caravane subissaient, malgré eux, l'influence magnétique de cette délicieuse matinée et semblaient avoir oublié leurs fatigues et leurs périls passés pour ne plus songer qu'à l'avenir qui leur apparaissait si doux et si rempli de séduisantes promesses; c'était en riant, en chantant et en causant gaiement entre eux qu'ils s'acquittaient de la rude tâche de lever le camp.

Seul, malgré tous ses efforts pour feindre, sinon la joie, du moins l'insouciance, le marquis restait sombre et pensif; c'est que, brûlé par la honteuse passion de l'or, son cœur recélait de terribles tempêtes et demeurait insensible aux magnifiques harmonies de la nature, qui agissaient si puissamment sur les organisations abruptes mais honnêtes des Indiens et des nègres.

Cependant, les chevaux étaient sellés, les mules avaient repris leur charge, les tentes roulées étaient placées sur une charrette traînée par plusieurs bœufs. Doña Laura était montée dans son palanquin, qui s'était immédiatement refermé sur elle; on n'attendait pour se remettre en route que l'ordre du marquis.

Don Roque se promenait à l'écart, absorbé dans ses pensées; il semblait avoir oublié que tout était prêt pour le départ et que le moment était venu d'effectuer la descente de la montagne pour entrer dans le désert.

Depuis quelques minutes, le capitão qui avait présidé avec activité et intelligence à la levée du camp, tournait d'un air embarrassé autour de son chef, dont il cherchait à attirer l'attention; mais tous ses efforts étaient en pure perte, le marquis ne prenait aucunement garde à lui, enfin le capitão se hasarda à lui toucher légèrement le bras.