Part 21
Au moment où les trois hommes atteignaient la porte de sortie et où ils allaient pénétrer sur le perron de quelques marches qui conduisait dans la cour du Cabildo:
«Les voilà!» dit une voix.
Aussitôt les deux sentinelles placées à la porte croisèrent leurs fusils et leur barrèrent le passage.
«Allons bon, qu'y a-t-il encore? murmura le peintre avec dépit.
--Que signifie cela? demanda le comte avec hauteur.
--Cela signifie, répondit en s'avançant un homme qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu dans l'ombre, que je vous arrête au nom de la patrie, et que vous êtes mes prisonniers.»
Celui qui venait de parler ainsi était le capitaine Quiroga.
«Prisonniers, nous! se récrièrent les trois hommes.
--Oui, vous, reprit froidement le capitaine, vous don Jaime de Zuñiga, comte de Mendoça, et vous capitaine don Lucio Ortega, accusés de haute trahison.
--Eh bien! Et moi, qu'ai-je à voir dans tout ceci?
--Vous, mon cher monsieur, on vous arrête comme complice présumé de ces caballeros, en compagnie desquels vous vous êtes introduit dans le Cabildo, et avec lesquels vous avez longtemps causé.
--Ah! Par exemple, c'est à devenir fou! s'écria le peintre au comble de la stupéfaction, mais je ne suis pas du tout l'ami de ces caballeros.
--Assez, répondit froidement le capitaine; maintenant, señores, rendez les armes que probablement vous cachez dans vos vêtements si vous ne voulez pas qu'on vous fouille.»
Les deux Espagnols échangèrent un regard; puis, par un mouvement rapide comme la pensée, ils se ruèrent avec une force invincible sur les sentinelles qui leur barraient le passage, les renversèrent et bondirent dans la cour.
Mais là ils se trouvèrent en présence d'une vingtaine de soldats embusqués à l'avance qui se précipitèrent sur eux, et en un clin d'œil ils furent fouillés et désarmés.
«C'est bien, nous nous rendons, dit le comte; il est inutile de porter davantage la main sur nous et de nous traiter comme des bandits.»
Les soldats s'écartèrent aussitôt et laissèrent les prisonniers, tout froissés de leur chute, se relever et remettre un peu d'ordre dans leurs vêtements.
Cette lutte, si courte qu'elle eût été, avait cependant attiré un grand nombre de personnes.
«Allons, venez, dit le capitaine Quiroga en saisissant rudement le bras du peintre pour le faire descendre le perron.
--Mais ceci est horrible, s'écria celui-ci en se débattant avec fureur, vous violez le droit des gens, je suis Français, je suis étranger, laissez-moi, vous dis-je.»
Le débat se serait probablement terminé au désavantage du jeune homme, seul contre tant d'ennemis, si tout à coup le gouverneur ne s'était avancé et, s'adressant au capitaine:
«Laissez aller ce caballero, dit-il, il y a méprise; c'est un honnête homme, il est le secrétaire du duc de Mantoue.»
Et, prenant le bras de l'artiste, tout ahuri de la scène de violence dont il avait failli être victime, il le fit rentrer dans les salons et le conduisit en souriant au duc de Mantoue.
«Voilà votre secrétaire, Excellence, dit-il; je suis arrivé à temps.
--Décidément ils y tiennent, murmura à part lui le jeune homme; le diable emporte la politique et ceux qui s'obstinent a m'y vouloir fourrer. Oh! Si je trouve l'occasion de leur fausser compagnie!...»
Mais, provisoirement, force qui fut de se contraindre et de feindre d'accepter avec joie cette place de secrétaire, pour laquelle il éprouvait une répugnance si décidée.
Les prisonniers avaient été, sous bonne escorte, conduits à la prison où on les avait écroués.
FIN
TABLE DES MATIÈRES.
UNE PAGE DE MA VIE.
I. La première campagne II. Le gaucho III. Le rancho IV. La Fazenda do Rio d'Ouro
PROLOGUE.--EL DORADO.
I. O Sertão II. Tarou-Niom III. Le marquis de Castelmelhor IV. Un noble bandit V. A travers le désert VI. Les Guaycurus VII. Assaut de ruses VIII. Le village IX. La chasse X. Désastre
LE GUARANIS
I. El vado del Cabestro II. Amis et ennemis III. Les peones IV. San Miguel de Tucumán V. La Montonera VI. La tertulia
FIN DE LA TABLE.