Le grizzly

Part 2

Chapter 23,878 wordsPublic domain

Il suffit parfois d’une minute pour changer une destinée. Il ne fallut que dix secondes pour modifier celle de Tyr.

Ce fut comme si l’un des éclairs qu’il avait pu voir bien souvent zigzaguer dans le ciel d’orage lui avait pénétré la chair. Et avec cette première douleur, lancinante comme une brûlure, lui parvint le rugissement amplifié des carabines.

Il n’était pas à deux cents mètres de la ravine, lorsque la balle le frappa, comme un coup de fouet, fit champignon sur la peau dure et lui laboura l’épaule gauche sans effleurer l’os heureusement.

Il en était à trois cents mètres, lorsqu’il fut frappé de nouveau, cette fois à la hauteur des côtes.

Ni l’une ni l’autre des deux balles n’avaient pu ébranler sa masse. Vingt balles tirées à cette distance ne l’eussent certainement pas tué.

Mais la deuxième l’arrêta net et il fit volte-face avec un rugissement qui ressemblait au beuglement d’un taureau fou; clameur de rage qui s’entendit à plus d’un mille aux alentours.

Bruce brûlait sa septième cartouche sans résultat à sept cents mètres. Langdon, lui, rechargeait son arme, et Tyr s’offrit ouvertement, défiant l’ennemi inconnu qu’il ne pouvait plus distinguer.

Et puis, à la septième balle de Langdon, un sillon de feu lui laboura longuement l’échine.

Alors Tyr, effrayé soudain par cette foudre d’un nouveau genre et impuissant à la combattre s’achemina vers la brèche du col.

Il perçut d’autres de ces roulements analogues à du tonnerre, mais la foudre ne le frappa plus.

Péniblement, douloureusement, il se mit à descendre la pente de l’autre versant de la montagne.

Il savait qu’il était blessé, mais il ne pouvait pas comprendre la nature exacte de son mal. Une fois, au cours de la descente, il s’arrêta quelques instants et une petite mare de sang se forma près de sa patte gauche.

Il la flaira, un peu inquiet, et prit la direction de l’Ouest. Plus tard l’odeur de l’homme flotta de nouveau jusqu’à ses narines, apportée par le vent volage.

Tyr avait bonne envie pourtant de s’arrêter, de s’allonger pour calmer le lancinement de ses blessures avec sa langue, mais il se hâta davantage, car il avait appris une chose que jamais plus il n’oublierait, à savoir: que l’odeur de l’homme s’accompagne toujours de douleur!

Il atteignit le fond du val et s’enfonça dans la futaie, particulièrement épaisse, pour gagner le lit d’un ruisseau dont le cours reliait entre elles les deux parties de son domaine.

Il le regagnait, ce ruisseau, toutes les fois qu’il était blessé ou bien malade, instinctivement, et aussi à la fin d’octobre, quelques jours avant d’hiverner.

Il y avait à cela une raison: il était né dans la futaie d’accès difficile située à la source dudit ruisseau; ses jeunes années s’étaient passées au milieu des buissons chargés de baies savoureuses, abondant dans cette retraite inexpugnable. C’était son chez lui exclusif, la seule partie de son domaine où il ne tolérait personne. Il permettait à d’autres ours, noirs, bruns ou grizzlys, de hanter les marches éloignées de son fief, pourvu qu’ils s’éloignassent sans barguigner à son approche.

Il les laissait chasser, pêcher, dormir au soleil sur ses terres, à la condition implicite qu’ils se reconnussent pour vassaux.

Tyr n’était pas un égoïste et n’abusait pas de sa force pour chicaner ses congénères, quitte à réaffirmer parfois sa suzeraineté absolue. En ce cas, il y avait bataille. Et toujours, après ses victoires, Tyr regagnait cette même vallée, remontait le cours du ruisseau, afin de guérir ses blessures.

Il progressait plus lentement cette fois-ci que ces fois-là, car il éprouvait une douleur effroyable dans l’épaule gauche. Elle lui faisait même tellement mal que souvent sa patte cédait et qu’il manquait de trébucher.

A plusieurs reprises, il entra jusqu’à l’épaule dans l’eau glacée des lacs minuscules échelonnés sur le parcours du ruisseau. Ses blessures cessèrent de saigner, mais la douleur devint plus forte.

Le soleil déclinait déjà lorsque le grizzly atteignit la petite mare de boue glaiseuse qui lui servait de médecin.

Sa mâchoire inférieure pendait. Son énorme tête était lourde. Il avait perdu malgré tout une forte quantité de sang. Il était las et son épaule lui faisait si mal qu’il avait envie de la déchirer à belles dents pour en arracher ce feu étrange.

La petite mare de boue glaiseuse avait trente pieds de diamètre. La glaise y était fraîche et douce; Tyr y entra jusqu’aux aisselles et se coucha tout doucement sur son pauvre côté blessé.

La glaise calma le lancinement, fit emplâtre sur les plaies à vif et Tyr poussa un long soupir de soulagement et de bien-être.

Pendant longtemps, il demeura dans ce bain moelleux de boue. Le soleil se coucha, l’obscurité vint, les étoiles emplirent le ciel, Tyr frissonna au souvenir du tonnerre employé par l’homme pour lui infliger la douleur.

CHAPITRE IV

LE PLAN DE CHASSE

A la lisière de la futaie, Langdon et Bruce étaient assis la pipe aux lèvres après dîner, les pieds aux tisons rougeoyants d’un feu de camp à demi mort.

L’air du soir fraîchit brusquement et Bruce se leva pour jeter une brassée de branches sèches et de bûches sur les brandons. Puis il étendit de nouveau sa longue carcasse sur la mousse, cala sa tête et ses épaules confortablement contre un tronc, et ricana comme une crécelle pour la cinquante et unième fois:

--Que le diable vous emporte, grommela le romancier, toi et ton rire!

--Je te dis que je l’ai touché deux fois, Bruce, deux fois au moins, tu m’entends! Et je n’étais fichtrement pas dans une position favorable!

--Surtout quand il te regardait dans les yeux à trois pieds de toi... Ce qu’il a dû se payer ta tête! répliqua Bruce, qui s’était fort amusé de la mauvaise chance de son compagnon et ami. Voyons, Jimmy, à cette distance, tu aurais dû l’abattre seulement en lui soufflant dessus!

--Je t’ai déjà dit vingt fois que je portais ma carabine en bandoulière: ah! bougre d’âne...

--Drôle d’endroit pour mettre son flingot quand on va chasser le grizzly!

--Dame! la ravine était à pic... Fallait bien que je m’agrippe avec les pieds et les mains pour monter... J’aurais dû me servir des dents si elle avait été plus raide!

Langdon se mit sur son séant, secoua les cendres de sa pipe et la bourra de tabac frais.

--En tout cas, Bruce, ce grizzly-là est la plus fière bête des Rocheuses!

--Il aurait fait un beau tapis dans ton cabinet, mon vieux Jim, si tu n’avais pas eu l’idée de mettre ton flingue en bandoulière.

--Oh! j’aurai sa peau, sois tranquille, dans mon studio cet hiver, affirma Langdon fermement... J’y suis décidé... dès demain nous nous lancerons sur ses traces... Je passerai l’été ici, s’il le faut, pour avoir son «scalp». Je le préfère à dix autres ours... Il avait bien neuf pieds dix pouces... Je ne regrette pas, somme toute, de ne l’avoir pas tué du coup. Il est touché et sera méfiant... on aura du mal à l’avoir... mais ça sera un fameux sport.

--Du tintouin il nous en donnera et du fil à retordre aussi... Je ne te souhaite pas de le rencontrer dans le courant de la prochaine semaine, avant que ses plaies ne se cicatrisent à vif; surtout si tu as ton fusil en bandoulière cette fois encore.

--Ça t’irait d’établir ici un camp permanent pour changer?

--Oui, tu parles! on ne trouvera pas mieux: viande fraîche à souhait, beau pâturage et eau courante... vraiment chic!

Bruce reprit au bout d’un instant:

--Il a dû être durement touché... Il saignait fort en haut de la passe...

A la lueur du feu, Langdon se mit à nettoyer son arme.

--Pas de danger qu’il se défile?... Tu ne crains pas qu’il cède la place? questionna-t-il un peu anxieux.

--Qu’il se défile, qu’il cède la place... Peut-être que oui, s’il était noir... Mais c’est un grizzly, sacrebleu... et il se considère sûrement comme le seigneur de ce domaine... Bien probable qu’il se méfiera de cette vallée pendant quelque temps... Mais je te parie mes bottines qu’il ne songe pas à émigrer!

--Si tu tiens vraiment à sa peau... nous l’aurons un beau jour ou l’autre!

--J’y tiens, réitéra Langdon avec une emphase véritable... Il doit battre tous les records de taille et de poids constatés. J’y tiens même fichtrement, vieux Bruce... Tu crois que tu seras capable de le pister demain matin?

Bruce hocha la tête.

--C’est probable... mais pister ne suffira pas. Il faudra poursuivre surtout... Un grizzly touché n’arrête plus et change de place constamment. Sans quitter son fief, il tâchera de se montrer le moins possible sur les pentes nues, comme hier. Pour bien faire, il faudrait les chiens... Enfin Metoosin arrivera avec la meute d’ici trois jours, et quand les Airdales seront lâchés... je lui promets de l’agrément à ce vieux grizzly des familles!

Langdon visa un point du feu à travers le canon poli de sa carabine nettoyée, et hocha la tête.

--A vrai dire, je me demande si Metoosin pourra nous rejoindre de sitôt? Nous avons traversé des passes qui s’enchevêtrent bigrement, qui sont tellement accidentées...

--Cet Indien-là suivrait notre piste si nous voyagions sur du roc, déclara Bruce d’un ton confiant. Il sera ici d’ici trois jours, à moins que les chiens n’aient été assez idiots pour s’attaquer à quelque porc-épic en route. Quand ils seront là...

Il se leva et s’étira.

--Quand ils seront là... quelle noce, mes amis! conclut-il. Je suis certain que ces montagnes sont si pleines d’ours que tes dix chiens seront massacrés en huit jours, reprit-il au bout d’un instant... Veux-tu parier, dis?... Paries-tu?

Jim referma et fit claquer le verrou de sa carabine.

--Il n’est qu’un ours auquel je tienne, dit-il dédaignant le pari, et j’ai comme une vague idée que nous l’aurons demain matin.

--Tu as beau être spécialiste de la chasse à l’ours, mon vieux Bruce, je n’en pense pas moins, s’il te plaît, qu’il est trop rudement touché pour se balader tant que ça.

Ils avaient établi deux couches d’aiguilles de sapin moelleuses auprès du feu, et l’écrivain, suivant l’exemple de son guide, y étala ses couvertures.

La journée avait été rude... aussi dormit-il comme un sourd sitôt qu’il se fut étendu.

Il dormait encore, lorsque Bruce s’éveilla en même temps que l’aube.

Le guide enfila ses brodequins, laça ses guêtres et s’en fut, à travers l’herbe lourde de rosée, à la recherche des chevaux.

Lorsqu’il revint, les bottes trempées, une bonne demi-heure après, tirant leurs deux chevaux de selle et cette rosse de «Poêle-à-frire», Langdon avivait seul un bon feu.

Langdon aimait à se rappeler la fameuse chandelle qu’il devait à des matinées analogues. Huit ans plus tôt, les médecins l’avaient condamné sans appel et maintenant, grâce à cette vie, il était robuste comme un roc et jouissait d’une carrure d’athlète.

Les premières roseurs du soleil coloraient les sommets des monts. L’air était chargé de parfums, celui des fleurs, de la rosée et des grands sapins des Rocheuses.

Il avait envie de crier, de chanter et de siffloter, mille fois plus démonstratif que son compagnon, insensible à la joie claire de cette aurore.

Tandis que Bruce sellait les bêtes, Langdon préparait le «bannock» qu’il baptisait de _pain de sauvage_, faisait frire les «steaks» de mouton et revenir les pommes de terre.

Le soleil montrait son visage à l’Est lorsqu’ils sortirent du camp. Ils traversèrent la vallée à cheval et mirent pied à terre pour gravir la pente trop raide, tirant leurs montures par la bride.

Il ne leur fut pas difficile de découvrir la piste de Tyr. A l’endroit où le grand grizzly s’était arrêté pour rugir s’étalait une grosse goutte de sang. Dès lors, ils n’eurent plus guère qu’à suivre ce chapelet de larmes rouges.

Trois fois, au cours de la descente dans l’autre vallée, les chasseurs trouvèrent de petites mares de sang coagulé sur les rochers, marquant les stations de Tyr.

Ils s’engagèrent dans la futaie et ils atteignirent le ruisseau; là, des empreintes de Tyr, bien visibles sur le sable noir, les amenèrent à s’arrêter.

Le guide écarquilla les yeux. Une exclamation d’étonnement échappa aux lèvres de Langdon et, sans qu’ils échangeassent un mot, ils tirèrent d’un commun accord chacun un mètre de leur poche et s’agenouillèrent près des empreintes.

--Quinze inches et quart!... émit Langdon.

--Quinze inches et demi! triompha Bruce. La plus belle que j’aie jamais vue n’avait que quatorze et demi... reprit-il avec quelque chose comme du respect dans le ton. L’ours qui l’avait laissée fut tué dans l’Athabasca, l’autre été... et il passait pour le plus gros spécimen de la Colombie britannique et du Canada... Jimmy, celui-ci les bat tous!

Ils poursuivirent et mesurèrent d’autres empreintes sur le bord de la toute première mare où Tyr avait baigné ses plaies saignantes. Les mesures ne variaient guère.

Après, ce fut plus rarement qu’ils trouvèrent des taches de sang.

Il était dix heures et demie lorsqu’ils arrivèrent à la mare de boue glaiseuse, près de la source, et virent la marque du corps de Tyr.

--Il doit être plutôt touché, affirma Bruce d’une voix basse. Il y a passé toute la nuit!

Une impulsion commune leur fit lever les yeux à ce moment. A un demi-mille devant eux, les montagnes devenaient abruptes et la vallée se resserrait en une sorte de gorge sombre.

--Sûr qu’il doit être salement touché, répéta Bruce très convaincu, sondant le terrain devant lui... Il se peut qu’il ne soit pas loin. Autant attacher les chevaux et continuer seuls, si tu veux.

Ils attachèrent donc les chevaux au tronc d’un grand sapin propice et soulagèrent «Poêle-à-frire» d’une partie de son chargement.

Puis, l’arme prête, l’œil au guet, ils s’enfoncèrent, précautionneux, dans le silence de la gorge.

CHAPITRE V

MUSKWA

Tyr avait franchi la gorge à l’aube. S’il avait les membres engourdis lorsqu’il sortit de son bain de boue, la douleur qu’il éprouvait à la suite de ses blessures s’était atténuée de moitié. Son épaule lui faisait toujours mal, mais infiniment moins qu’au cours de la soirée précédente. Un malaise général subsistait pourtant. Il était réellement malade et, s’il avait été un homme, il aurait été dans un lit.

Il parcourut lentement la gorge, la tête lourde, les pattes molles. Lui, le chercheur infatigable de nourriture, il ne songeait pas à manger... Il n’avait pas faim, seulement soif. Avec sa langue chaude, il lapait fréquemment l’eau fraîche des ruisselets et, plus fréquemment encore, il se tournait à demi et flairait le vent.

Il savait que l’odeur de l’homme, que l’étrange tonnerre, que cette foudre encore plus inexplicable se trouvaient derrière lui.

Toute la nuit, il était resté sur ses gardes, et il se méfiait encore maintenant...

En créant Tyr, le Grand Esprit avait décrété qu’il serait son propre médecin et que certaines plantes amères constitueraient pour lui une panacée souveraine. Aussi, tout en s’enfonçant dans la gorge, flairait-il, le nez au sol, chaque buisson au passage.

Il atteignit ainsi une petite oasis de verdure au milieu des rocs où poussaient en abondance les _kinnikinnics_ vivaces. Les fruits n’en étaient pas encore rouges, mais amers comme du fiel: ils contenaient un astringent tonique dénommé _uva-uva_; Tyr en mangea quelques livres.

Plus loin, il découvrit des baies saponifères déjà plus grosses que des chasselas. Les Indiens les connaissent bien, ces baies, et en mâchent quand ils ont la fièvre. Tyr en absorba avant de continuer. Elles aussi étaient amères.

Poursuivant sa route, il flaira les arbres et trouva enfin celui qu’il cherchait. C’était un pin rouge, un grand pin dont une entaille laissait couler la résine fraîche, le plus efficace de tous les médicaments connus, et Tyr le lécha avec sa langue. Ce faisant, il absorbait non seulement de la térébenthine, mais également toute une pharmacopée indispensable à son état.

Le soleil n’était pas tout à fait levé lorsque Tyr arriva à l’extrémité de la gorge. Il s’arrêta quelques instants devant l’entrée d’une grotte basse qui s’enfonçait profondément dans l’intérieur de la montagne.

Elle n’avait pas plus de quatre pieds de haut et guère plus de huit de large; mais elle était assez profonde et tapissée de sable blanc.

A une époque lointaine, un petit ruisseau avait jailli de cette caverne, dont le fond constituait une sorte de chambre, un abri très confortable pour un ours qui hiverne lorsque la température dépasse cinquante degrés au-dessous.

Dix ans plus tôt, la mère de Tyr s’était installée dans cette caverne pour y dormir tout l’hiver, et lorsqu’elle en était sortie, quelque peu chancelante sur ses pattes, pour humer l’air vif du printemps, trois oursons gras l’accompagnaient.

Tyr était l’un de ces trois-là.

Il était presque aveugle alors, car un ourson n’y voit que peu avant d’atteindre cinq semaines. Il n’avait pas non plus grand poil, car les grizzlys naissent comme les hommes, à peu près complètement nus. Depuis lors, Tyr avait hiverné huit fois, et considérait cette caverne comme son home.

Il avait grande envie d’y pénétrer maintenant. Il avait envie d’aller se coucher tout au fond et d’y attendre la disparition de son malaise.

Pendant deux ou trois minutes, il hésita, huma l’air tiède à l’entrée de la grotte et puis flaira le vent qui lui venait en poupe.

Un instinct obscur le poussa à continuer.

A la sortie de la gorge, Tyr s’engagea sur une pente assez raide, orientée vers l’Ouest.

Le soleil était déjà haut lorsqu’il atteignit le sommet et, pendant quelques instants, il se reposa en contemplant l’autre moitié de son domaine.

Cette seconde vallée était encore plus merveilleuse que la première, que celle parcourue par Bruce et Langdon quelques heures auparavant. Elle avait bien deux milles de large et se déroulait à perte de vue en un grand panorama vert, noir et or.

Vue du point culminant sur lequel se tenait Tyr, elle semblait un immense parc. Les flancs de la montagne se couvraient de verdure presque jusqu’au sommet, et jusqu’à mi-hauteur s’érigeaient des petits bois de pins qu’on eût dit plantés par l’homme. Quelques-uns de ces boqueteaux étaient d’un bel effet décoratif; d’autres couvraient des acres et des acres.

Et au pied des pentes, de chaque côté, telles des franges ornementales, couraient des bandes étroites ininterrompues de forêts.

Entre ces deux bandes d’un vert sombre s’étalait la vallée ouverte, prairie moelleuse et onduleuse, tachetée de pourpre par l’herbe à buffle, de mauve par la sauge montagnarde, de blanc par la rose sauvage.

Dans le creux de cette vallée courait un ruisseau. Tyr descendit environ de quatre cents mètres et puis se dirigea vers le Nord le long de la pente verte, passant d’un boqueteau à l’autre, à cent cinquante ou deux cents mètres au-dessus de la frange de forêt.

A cette hauteur, à mi-chemin entre les prairies de la vallée et les premiers rochers dénudés des pics, il rencontrait fréquemment du petit gibier.

Déjà, de gros loirs commençaient à lézarder au soleil.

Leur long sifflement doux et fugitif, agréable à entendre parce qu’il rompt la monotonie du bourdonnement de l’eau, emplissait l’air d’une cadence musicale.

De temps en temps, l’un d’eux faisait entendre tout proche un coup de sifflet aigu d’avertissement et puis s’aplatissait sur son rocher au passage du grand grizzly.

Et, pendant quelques instants, plus un sifflement ne troublait le doux ronron de la vallée.

Mais Tyr ne songeait pas à la chasse ce matin-là.

Deux fois il rencontra des porcs-épics, morceaux de choix s’il en fût, et il les laissa passer sans y prêter autrement attention.

L’odeur chaude du caribou endormi lui parvint, issue d’un fourré... Il ne ralentit même pas sa course.

Pendant deux heures, il avança bon train vers le Nord, à mi-hauteur des pentes, avant de descendre à travers bois vers le ruisseau.

La glaise adhérente à sa blessure commençait à durcir, et de nouveau il s’enfonça jusqu’aux épaules dans une petite mare et y demeura quelques minutes.

L’eau courante emporta presque toute la terre.

Pendant deux heures encore, il suivit le cours du ruisseau, buvant fréquemment.

Puis vint le _sapoos-oowin_, six heures après qu’il eut quitté le bain de glaise.

Les fruits du _kinnikinnic_, les baies saponifères, la résine, les aiguilles de sapin additionnés d’eau et mélangés dans son estomac produisaient leur effet puissant et Tyr se sentit beaucoup mieux, tellement mieux que, pour la première fois, il fit tête à queue et rugit dans la direction de ses ennemis.

Son épaule lui faisait toujours mal, mais le malaise était passé.

Pendant de longues minutes après le sapoos-oowin, il demeura sur place à rugir.

Le grondement hargneux qui roulait au fond de sa poitrine avait une signification nouvelle. Jusqu’à la veille il n’avait pas connu la haine. Il s’était battu avec d’autres ours, mais la fureur combative, qui s’exaspérait rapidement, s’apaisait également vite. Elle ne laissait pas de rancœur. C’était avec une sorte de joie qu’il léchait les blessures infligées par les griffes de l’adversaire.

Mais ce sentiment nouveau qui venait de naître en lui était tout différent de l’autre. Il haïssait l’étrange chose qui lui avait fait mal, d’une haine féroce, inoubliable; il haïssait l’odeur de l’homme; il haïssait l’étrange animal au visage blanc qu’il avait vu cramponné au flanc du ravin.

Et sa haine comprenait tout ce qui s’associait à eux. C’était une haine née de l’instinct et réveillée de sa longue torpeur par l’expérience.

Sans avoir jamais vu ni senti l’homme précédemment, il savait que l’homme était son ennemi le plus mortel, qu’il était plus à craindre que ses adversaires les plus implacables de la montagne.

Il eût attaqué sans crainte le plus géant de ses congénères. Il eût tenu tête hardiment à la horde de loups la plus féroce. Il eût bravé sans trembler l’inondation et le feu. Mais, devant l’homme, il lui fallait fuir. Il lui fallait se cacher.

Il lui faudrait dorénavant se garder constamment sur les pics et dans la plaine, avec les yeux, les oreilles et le nez.

Seule la nature eût pu expliquer comment il sentait cela, comment il comprenait que son domaine était envahi par une créature qui, en dépit de sa petite taille, était cependant plus à redouter que tous ses précédents ennemis.

La nature le lui avait appris.

Elle lui avait appris, à travers des centaines et des milliers de générations, que l’homme était son seul et unique maître... l’homme avec la massue d’abord... puis l’homme avec l’épieu durci au feu... l’homme encore avec la flèche aiguë... l’homme avec ses trappes et ses pièges... l’homme enfin avec le fusil!

Et maintenant, pour la première fois, cette partie endormie de son instinct s’était réveillée en sursaut et il comprenait.

Il haïssait l’homme et, dorénavant, il haïrait tout ce qui porterait l’odeur de l’homme.

Et avec cette haine naissait en lui, pour la première fois: _la crainte!_

Si l’homme n’avait pas jadis acculé à la mort les ancêtres de Tyr, le monde n’eût jamais connu le grizzly sous le sobriquet d’_ursus horribilis_!

Il continuait à suivre le ruisseau, flairant de-ci de-là et sans jamais ralentir, cou penché et tête baissée.

Son énorme arrière-train se levait et s’abaissait avec ce déhanchement comique particulier à tous les ours, et spécialement au grizzly.

La partie de la vallée dans laquelle il venait de pénétrer avait pour Tyr un attrait tout particulier.

C’est là qu’il retrouvait généralement, depuis bien des saisons d’amour, sa compagne Iskwao, une superbe femelle qui venait en juillet des montagnes de l’Ouest. Elle était puissante et forte et d’une belle couleur brun doré, de sorte que ses oursons, les fils de Tyr, étaient les plus beaux des Rocheuses.

La mère regagnait son territoire à la fin d’août et les petits ouvraient les yeux sur les pentes lointaines de l’Ouest.

Si, plus tard, Tyr pourchassa jamais ses propres fils... et les rossa d’importance pour leur ôter le goût d’envahir son domaine, la nature clémente le lui laissa ignorer.