Le grizzly

Part 10

Chapter 103,936 wordsPublic domain

Un soupir horrifié, un son rauque qui n’était pas même un cri, c’est tout ce que put émettre la gorge de Langdon quand il vit se dresser le grizzly monstrueux. En dix secondes, il vécut autant d’heures! La première pensée qui lui vint fut celle de son impuissance, de son impuissance absolue.

Il ne pouvait même pas fuir, acculé qu’il était au mur de roc. Quant à sauter dans la vallée, c’était une chute de trente mètres. Il était perdu!

Il s’en rendit nettement compte: il était face à face avec la mort, une mort aussi terrible que celle qui s’était abattue sur les chiens. Le temps qu’il lui restait à vivre pouvait désormais se chiffrer par secondes.

Pourtant, en ces derniers moments, la terreur ne lui fit pas perdre sa lucidité d’esprit. Il distinguait jusqu’à la rougeur qui colorait les yeux altérés de vengeance du formidable fauve, et la cicatrice qu’avait laissée une de ses balles en labourant la peau, et la place chauve qui montrait par où une autre balle avait pénétré dans l’épaule.

A cette vue, il songea que Tyr l’avait délibérément suivi à la piste tout le long de la corniche et qu’il l’avait acculé dans cette impasse afin de lui rendre mesure pour mesure et sévices pour sévices.

Tyr avança juste d’un pas. Et puis, de ce mouvement lent et gracieux qui lui était particulier, il se dressa de toute sa hauteur. Même en ce danger extrême, Langdon dut s’avouer que le grizzly était un animal magnifique.

L’homme, pour son compte, ne bougea pas. Plutôt que d’être déchiré il sauterait de la corniche, avec peut-être une chance sur mille de n’être pas tué dans la chute. Peut-être aurait-il le bonheur de s’accrocher à une saillie.

Tyr, lui, était désorienté. Voilà que tout à coup, à l’improviste, il se trouvait en présence d’un homme! C’était là cette créature qui lui avait donné la chasse, qui l’avait blessé. Elle était si près de lui qu’il n’avait qu’à étendre la patte pour la broyer. Comme c’était faible, et pâle, et recroquevillé, maintenant!

Qu’était donc devenu son singulier tonnerre? Où étaient ces éclairs qu’il avait lancés? Pourquoi n’émettait-il aucun son? Le dernier des chiens eût fait tête plus hardiment que ce piteux animal! Il aurait montré les dents, il aurait grondé, il se serait battu! Mais cette chose qui était _un homme_ ne se manifestait d’aucune manière.

Lentement, un grand doute se propagea à travers le cerveau rudimentaire de Tyr. Était-ce vraiment cette chose recroquevillée, inoffensive, épouvantée, qui l’avait blessé? Il sentait bien l’exhalaison de l’homme, senteur âcre déjà perçue dans son péril. Cette fois cependant aucun mal ne l’accompagnait.

Alors, toujours gracieusement, Tyr retomba à quatre pattes, regardant fixement Langdon. Si l’écrivain avait bougé, il était mort sans aucun doute. Mais Tyr n’était pas, comme l’homme, un vrai dilettante du meurtre. Une demi-minute encore, il attendit une agression, une ombre même de menace.

Rien! Le grizzly fut ahuri. Il flaira le sol, et Langdon vit s’élever de petits nuages de poussière aux points où dardait le souffle fétide de la bête. Pendant trente secondes encore, l’ours et l’homme se dévisagèrent.

Et puis, toujours très lentement, comme avec hésitation, Tyr se tourna et fit volte-face. Il grogna une dernière fois. Ses babines se retroussèrent encore un peu, sans conviction. Décidément, il ne voyait là aucun motif à rencontre, du moment que ce blême pygmée, tassé, accroupi sur le roc, était incapable d’un défi.

Tyr disparut donc au tournant du contrefort de grès prochain, la tête basse, ses crocs acérés claquetant au rythme de sa marche comme des castagnettes d’ivoire.

C’est alors seulement que Langdon sentit qu’il respirait encore et que son cœur se reprenait à battre. Il eut un grand soupir, comme un sanglot. Quand il se dressa sur ses pieds, ses jambes le portaient à peine.

Il attendit une, deux, trois minutes. Et puis il s’avança avec précaution jusqu’au tournant de la corniche derrière laquelle Tyr avait disparu. On ne voyait plus que les rocs. Il redescendit donc jusqu’au col, sans cesser de se tenir sur ses gardes, la main crispée sur le canon de son fusil fracassé.

Parvenu à la lisière de la plaine, il se jeta derrière un gros rocher. A quelque trois cents mètres devant, Tyr trottait l’amble sans se presser et passait la crête de la dépression qui menait à la vallée de l’Est. L’homme ne bougea pas qu’il n’eût vu l’ours disparaître à l’autre extrémité de l’entaille.

Quand le chasseur atteignit l’endroit où il avait mis son cheval au piquet, Tyr était définitivement invisible.

Langdon ne se sentit bien en sûreté qu’une fois en selle. Et alors, il se mit à rire, à la fois nerveux, joyeux, un peu tremblant. Puis, tout en examinant la vallée avec soin, il bourra sa pipe de tabac frais.

--Sacré vieux trésor d’ours! murmura-t-il, toutes les fibres de son corps frémissant d’exaltation.

Il venait juste de retrouver la voix.

--Cette brute... cette brute a dans le cœur plus de grandeur qu’un homme!

Et tout bas, il ajouta:

--Car moi, si je t’avais coincé comme tu m’as coincé, mon bonhomme, je t’aurais proprement fait ton affaire... Et toi, toi, qui m’as coincé, tu m’as laissé généreusement la vie!

Tout en trottant vers le campement, il sentait bien que l’aventure de ce jour donnerait le dernier coup de pouce à la transformation qui s’était opérée en lui. Oui, il avait rencontré le Roi des Montagnes comme peu d’hommes l’avaient rencontré; il s’était trouvé face à face avec la mort et, d’instinct, cette brute à quatre pattes qu’il avait poursuivie et blessée s’était montrée miséricordieuse.

Certes, Bruce ne comprendrait pas, ne pourrait pas comprendre, mais en lui, Langdon, ce jour et cette heure avaient si profondément gravé leur signification qu’il ne saurait l’oublier; aussi longtemps qu’il vivrait, il en était certain, jamais plus il n’attenterait à la vie de Tyr, ni d’aucun de ses congénères.

Arrivé au camp, il se fit à dîner et, tout en mangeant en compagnie de Muskwa, il arrêta de nouveaux plans pour les jours et les semaines à venir. Dès le lendemain, il enverrait Bruce retrouver Metoosin et c’en serait fini de la chasse au grand grizzly.

On pousserait jusqu’à la Skeena et même, si possible, jusqu’aux bords du Yukon. De là, on gagnerait l’Est; le pays des caribous, qu’on pourrait atteindre dans les premiers jours de septembre, et l’on reviendrait à la civilisation par les prairies qui couvrent les flancs des Montagnes Rocheuses. On emmènerait Muskwa et, une fois revenus parmi les hommes et les villes, on deviendrait de grands amis. Langdon ne se rendait pas compte, alors, de ce que cet exil pourrait signifier pour l’ourson.

A deux heures, il était encore à rêvasser de randonnées nouvelles à travers les territoires inexplorés du Nord quand un son s’éleva au loin. Pendant quelques minutes il n’y fit point attention; cela devait faire partie du murmure bourdonnant de la vallée. Mais, peu à peu, d’une façon continue, le bruit s’éleva au-dessus des autres bruits.

A la fin, Langdon se leva d’où il était étendu, adossé à un arbre, et sortit du bois pour pouvoir écouter plus nettement. Muskwa le suivit et, quand Langdon s’arrêta, l’ourson à la frimousse brune fit la même chose que lui. Agitant ses petites oreilles, il tourna la tête vers le Nord, d’où venait le son.

Longtemps Langdon demeura perplexe. Ses sens pouvaient l’abuser. Impossible que ce fût l’aboiement des chiens. Bruce et Metoosin devaient se trouver encore loin dans le Sud, avec la meute; Metoosin, tout au moins, car Bruce pouvait être en train de revenir au camp.

Très vite, le son se fit plus distinct, et Langdon fut assuré qu’il ne se trompait pas. Les chiens remontaient la vallée. Pour quelle raison Bruce et Metoosin étaient-ils revenus vers le Nord au lieu de poursuivre leur route au Sud?

La meute donnait de la voix. Les aboiements forcenés, endiablés, disaient qu’elle était de nouveau sur la piste fraîche. Un frémissement parcourut Langdon. Bruce n’avait pu lancer les chiens que sur les traces du grand grizzly.

Langdon prêta encore un instant l’oreille. Puis il courut au camp, attacha Muskwa à son arbre, prit un fusil et ressella son cheval. Cinq minutes plus tard, il galopait dans la direction des montagnes où, peu avant, Tyr lui avait accordé la vie.

CHAPITRE XIX

LE DERNIER COMBAT

Tyr entendit les chiens aboyer à un mille de distance. Deux raisons faisaient qu’il n’était plus d’humeur à s’enfuir devant eux comme quelques jours auparavant. Les chiens, il s’en moquait comme d’autant de blaireaux ou d’une bande de loirs siffleurs qui lui eût donné la sérénade.

Ces bêtes-là, c’était plus fort de la gueule que des crocs. On les tuait comme des puces. Il ne se souciait guère davantage du bipède qui marchait derrière eux. Depuis qu’il s’était trouvé face à face avec l’un d’eux, il en méprisait la faiblesse.

D’autre part, Tyr était pour le moment à la recherche d’Iskwao, son ourse, et l’homme n’est pas le seul animal qui risque sa vie par amour. Après avoir tué son dernier chien au crépuscule de ce jour fatal où il avait été si rudement poursuivi à travers la montagne, Tyr avait agi contrairement à toutes les prévisions de Bruce.

Au lieu de continuer sa marche vers le Sud, il avait fait un long détour vers le Nord et, la troisième nuit après le combat et la perte de Muskwa, il avait retrouvé Iskwao. C’était à la brune de ce soir-là que Pipoonaskoos était mort et que Tyr avait entendu tonner le pistolet automatique du guide. Il avait cependant passé auprès d’Iskwao toute la nuit et tout le jour suivant, après quoi il s’était de nouveau séparé de sa compagne.

C’était en la cherchant une troisième fois qu’il avait rencontré Langdon, qu’il avait acculé sur la corniche, et il n’avait pas encore retrouvé les senteurs d’Iskwao quand les aboiements des chiens lancés sur sa piste étaient parvenus jusqu’à lui.

Il voyageait dans la direction du Sud, ce qui le ramenait vers le camp des chasseurs. Il se maintenait sur les hautes pentes coupées d’échancrures et de petites prairies interrompues par de profondes coulées schisteuses ou, par endroits, de sauvages entassements de rocs. Et il se tenait strictement sous le vent pour être sûr de ne pas laisser échapper les effluves d’Iskwao dès qu’il approcherait d’elle.

En sorte qu’entendant les abois des chiens, il ne distinguait aucunement leurs effluves, pas plus que celles des deux hommes qui les suivaient à cheval. En tout autre temps, il eût employé sa tactique habituelle qui consistait à manœuvrer de façon à avoir le vent pour lui.

Mais, dans son désir de retrouver sa compagne, il ne se souciait plus de ses coutumières mesures de prudence. Les chiens n’étaient plus qu’à un quart de mille quand il s’arrêta soudain, renifla l’air pendant un instant, puis poussa vivement en avant jusqu’à une étroite ravine de laquelle Iskwao débouchait.

Iskwao s’arrêta un instant, flaira le nez de son époux et reprit sa course ascensionnelle, les oreilles couchées, l’air revêche, la gorge toute grondante de menaces. Tyr la suivit, grondant plus fort encore. Il avait compris que sa compagne fuyait devant les chiens et voici qu’une rage mortelle l’envahissait peu à peu à mesure qu’il escaladait derrière elle le flanc de la montagne.

Au bout d’une heure d’ascension, Tyr était dans les pires dispositions. C’était un rude combattant d’habitude. Et les chiens l’avaient bien compris quand ils le poursuivaient la semaine précédente; mais, quand le péril menaçait sa compagne, il devenait un démon effroyable et sans pitié.

Il se laissa progressivement distancer par Iskwao et, à deux reprises, il se retourna. Ses crocs étincelaient sous ses babines retroussées et ses rugissements de défi roulaient comme un grondement de tonnerre vers la meute de ses ennemis.

Quand il sortit de la coulée, il se trouva dans l’ombre du pic. Iskwao avait disparu.

Elle s’était réfugiée au milieu d’un chaos de rochers éboulés et de débris sablonneux de grès désagrégé. La crête n’était plus qu’à quelque trois cents mètres au-dessus de lui. Il examina la situation: Iskwao était à l’abri des roches et lui-même se trouvait en bonne position de combat.

Les chiens approchaient; ils étaient parvenus à la fin de la coulée et ils aboyaient à force. Tyr fit volte-face et les attendit de pied ferme.

A un demi-mille au Sud, Langdon l’observait à la jumelle et, presque au même instant, il vit les chiens apparaître au sortir de la coulée. Sur son cheval, il avait à moitié gravi la montagne, puis, mettant pied à terre, il avait poussé plus haut et il se trouvait maintenant sur un sentier de chèvres, à la même altitude que Tyr.

Il n’eut pas à chercher beaucoup pour découvrir Bruce et l’Indien, qui mettaient pied à terre au bas de la coulée.

Il les vit s’y jeter à la hâte et disparaître. Alors Langdon ramena sa jumelle vers Tyr.

Cette fois, les chiens étaient sur lui et le chasseur savait bien que l’ours ne réussirait pas à les tuer en terrain découvert. C’est alors que, jetant un regard dans les amas de rochers qui se trouvaient plus haut que l’ours, il y vit remuer quelque chose. Un cri contenu s’échappa de ses lèvres; il avait compris, car il voyait Iskwao qui poursuivait sans arrêt son ascension du pic déchiqueté.

Il était clair que ce second individu était la femelle puisque son compagnon, le grizzly géant s’était arrêté pour combattre et couvrir la retraite. Le fauve n’avait aucune chance de se tirer d’affaire si les chiens réussissaient à le retenir pendant quelque dix ou quinze minutes. Alors, Bruce et Metoosin auraient le temps d’arriver sur le lieu du combat et pourraient tirer l’ours à moins de cent yards.

Il rengaina sa jumelle et se mit à courir le long du sentier. Pendant deux cents mètres il avança sans peine, mais vint un moment où le sentier se divisa en une quantité de petites pistes sur une pente de schiste glissant et il lui fallut cinq minutes pour parcourir cinquante mètres. Le terrain se fit encore plus difficile.

Langdon, cependant, continuait à courir en haletant et, pendant cinq autres minutes, une arête de rochers lui cacha Tyr et les chiens. L’arête franchie, il dégringola encore cinquante mètres à pleine course et se trouva définitivement arrêté par un ravin à pic, à quatre cents mètres du lieu où Tyr était campé, le dos aux rochers, tandis que sa tête géante menaçait la meute.

Et, tout en regardant et en s’efforçant de retrouver assez de respiration pour pouvoir héler, Langdon croyait à tout instant voir Bruce et Metoosin jaillir de la coulée. Il lui apparut alors que, même s’il parvenait à se faire entendre d’eux, il lui serait impossible de se faire comprendre.

Bruce ne devinerait pas qu’il entendait épargner une bête qu’ils chassaient depuis près de deux semaines.

Tyr avait refoulé les chiens de plus de vingt mètres vers la coulée quand Langdon se laissa vivement tomber derrière un rocher. Il n’y avait désormais qu’un seul moyen de sauver le grizzly, si même il n’était pas trop tard.

La meute avait un peu reculé sur la pente et c’est la meute qu’il visa. Il n’avait en tête qu’une pensée; c’était un dilemme: ou sacrifier ses chiens, ou laisser périr le grizzly, le jour même que Tyr lui avait accordé la vie! Aussi fut-ce sans hésitation qu’il pressa la gâchette.

Il tirait à grande distance en sorte que le premier coup ne fit que soulever un nuage de poussière à cinq mètres en avant des airdales. Il tira de nouveau et manqua encore. Au troisième coup, la détonation fut suivie d’un cri aigu de douleur que Langdon ne put entendre, mais l’un des chiens roulait jusqu’au bas de la pente.

Les détonations n’avaient pas ému Tyr, mais, quand il vit l’un de ses ennemis se tordre et dégringoler la montagne, il se tourna lentement, vers l’abri des rochers. Un quatrième et un cinquième coup suivirent, après quoi les chiens s’enfuirent en hurlant vers la coulée. L’un d’eux boitait, atteint à une patte de devant.

Langdon bondit sur le rocher qui lui avait servi de chevalet de tir et ses yeux fouillèrent la crête de la montagne. Iskwao avait atteint le sommet. Elle s’arrêta un instant pour regarder derrière elle, et puis elle disparut.

Maintenant, Tyr était caché parmi le chaos de rochers et les masses de grès désagrégé, sur la piste d’Iskwao. Il n’y avait pas deux minutes qu’il était hors de vue quand Bruce et Metoosin escaladèrent le bord de la coulée et apparurent à bonne portée pour tirer vers la crête. Langdon se mit à héler éperdument, en brandissant ses armes et en leur indiquant la direction du bas.

Bruce et Metoosin furent pris à sa ruse en dépit des abois que les chiens faisaient encore autour des rochers parmi lesquels Tyr avait disparu. Ils se dirent que leur compagnon de chasse était bien placé pour suivre les mouvements de l’ours et qu’il le voyait filer vers la vallée. Ce n’est qu’après avoir descendu quelque cent yards plus bas qu’ils s’arrêtèrent et consultèrent Langdon du regard pour savoir que faire.

De son rocher, Langdon observait la crête que Tyr était justement en train de franchir. L’ours s’arrêta un moment, comme avait fait Iskwao et il jeta un dernier regard sur l’homme. Et, quand Langdon le vit disparaître, il agita son chapeau en criant:

--Bonne chance, vieux camarade, bonne chance!

CHAPITRE XX

ADIEU, MUSKWA

Cette nuit-là, Langdon et Bruce discutèrent leurs nouveaux plans. Quant à Metoosin, il restait assis à l’écart, fumant dans un silence têtu. De temps en temps, il jetait un regard sur Langdon, comme s’il lui eût été impossible d’ajouter foi aux choses qui s’étaient passées dans l’après-midi.

Par la suite, et pour plus d’une lune, il lui arriverait bien souvent de raconter à ses enfants, à ses petits-enfants et à ses amis des tribus qui vivent sous la tente comment il lui était arrivé de chasser avec un blanc qui avait tiré sur ses propres chiens pour sauver la vie à un grizzly.

Ce Langdon-là n’était plus son vieux Langdon. Après une chasse comme celle-là, Metoosin était bien sûr de n’en plus courre d’autres avec un pareil compagnon. De toute évidence, Langdon était devenu _keskwao_ (fou). Ce n’était pas ainsi qu’agissaient les gens sensés. Il y avait quelque chose de dérangé dans cette tête.

Le Grand-Esprit avait enlevé le cœur de ce blanc pour le donner au grizzly. Aussi, par-dessus sa pipe, Metoosin surveillait Langdon.

Et ses soupçons se confirmèrent quand il vit Bruce et Langdon faire une cage d’une corbeille en peau de vache et qu’il en dut conclure que l’ourson allait les accompagner tout le long du voyage. Désormais, il ne pouvait plus douter. Langdon était, pour le moins, «singulier» et il n’y avait rien de bon à attendre de ces singularités-là!

Le lendemain matin, tout était prêt dès l’aurore pour une longue tournée dans les terres du Nord. Bruce et Langdon partirent en tête, se dirigeant, par-dessus la montagne, vers la vallée où, pour la première fois, ils avaient rencontré Tyr. Les chevaux de charge formaient derrière eux une file pittoresque et Metoosin fermait la marche. Muskwa voyageait dans son panier.

Langdon était enchanté.

--C’est la plus belle chasse de ma vie, dit-il à Bruce, et jamais je ne me repentirai d’avoir laissé la vie à ce grizzly.

--C’est toi le patron, répondit Bruce non sans quelque irrévérence. Mais, si j’avais été le maître, sa peau voyagerait en ce moment sur mon canard. Il n’y a pas un voyageur qui n’en donnerait cent dollars comme un sou.

--Oui, mais, vivant, il en vaut à mes yeux plusieurs milliers, répliqua Langdon.

Et, sur cette parole énigmatique, il revint en arrière pour voir comment Muskwa s’accommodait de son voyage.

Le malheureux ourson tanguait et roulait dans son panier comme un amateur novice dans un palanquin à dos d’éléphant. Langdon l’observa un instant, après quoi il revint près de Bruce. Pendant les trois heures qui suivirent, il alla plus de six fois rendre visite à Muskwa et à chaque fois, arrivé aux côtés de Bruce, il restait silencieux comme un homme qui a des débats de conscience.

Il était neuf heures quand ils atteignirent l’extrémité de la vallée de Tyr. Une montagne la fermait carrément et le ruisseau qu’ils côtoyaient se jeta brusquement à l’Ouest dans un étroit défilé. A l’Est s’élevait une pente verdoyante et ondulée, facile à parcourir pour les chevaux et qui les mènerait à une nouvelle vallée dans la direction du Driftwood. C’est ce chemin que choisit Langdon.

A mi-côte, ils s’arrêtèrent pour faire souffler les chevaux. Dans sa prison de cuir, Muskwa poussait des pleurs qui étaient comme une prière. Langdon l’entendait, mais il feignait la surdité. Ses regards retournaient constamment à la vallée qu’ils venaient de parcourir.

Qu’elle était belle et glorieuse sous le soleil du matin! Il voyait les pics au pied desquels dormait le lac frais et sombre où avait pêché le grand Tyr; durant des milles, les pentes étaient comme d’un velours vert et, pendant sa contemplation, il entendit revenir à ses oreilles les derniers accents de la bourdonnante musique du royaume de Tyr.

C’était pour lui comme une sorte d’antienne étrange, comme un hymne de joie s’élevant à l’occasion du départ de l’homme blanc qui laissait les choses, en s’en allant, comme il les avait trouvées. Et, cependant, les laissait-il bien comme il les avait trouvées? Ses oreilles ne distinguaient-elles pas, dans cette musique de la montagne, comme des accents de tristesse, de reproche, comme une prière plaintive?

Et voici qu’à ses côtés, Muskwa se reprit à gémir.

Alors, Langdon se retourna vers Bruce:

--Allons, c’est décidé! fit-il d’une voix péremptoire. J’ai lutté toute la matinée contre moi-même pour atteindre à cette résolution. Elle est prise. Avec Metoosin, vous vous remettrez en route quand les chevaux auront assez soufflé. Je vais redescendre en arrière d’un mille ou deux et mettre cet ourson en liberté, de façon qu’il puisse retrouver le chemin de son gîte.

Il ne paraissait attendre aucune discussion. Bruce s’en abstint donc. Langdon prit Muskwa dans ses bras et s’en retourna vers le sud. A un mille du fond de la vallée, il se retrouva dans une large prairie parsemée de débris de sapin et de frêne et toute parfumée par les fleurs. Il y mit pied à terre.

Pendant dix minutes, il resta assis dans l’herbe, Muskwa auprès de lui. Il avait tiré de sa poche un petit sac de papier et il présenta à son ami l’ourson les derniers morceaux de sucre que la civilisation lui offrirait jamais, sans doute. Quelque chose lui sembla se gonfler dans sa gorge quand il sentit le petit nez doux de la bestiole lui fouiller le creux de la main.

Et puis, à la fin, lorsqu’il se leva et se mit en selle, un brouillard brûlant lui obscurcissait les yeux. Il voulut rire. Vraiment, quelle faiblesse! Mais il aimait Muskwa et il sentait bien que c’était quelque chose de plus qu’un homme ami qu’il laissait dans cette vallée des montagnes.

--Adieu, petit, dit-il d’une voix qui sombrait, adieu, petit rageur! Peut-être un jour reviendrai-je te voir. Et tu seras un grand diable d’ours, mauvais comme une gale. Mais je ne tirerai pas, jamais... jamais...

Et il se hâta vers le Nord. A trois cents mètres, il se retourna. Muskwa essayait de le suivre, mais il perdait du terrain. Langdon agita la main.

--Adieu! Adieu! criait-il d’une voix étranglée.

Une demi-heure plus tard, il regarda du sommet de la pente en se servant de sa jumelle. Au loin, Muskwa ne faisait plus qu’une petite tache noire. L’ourson s’était arrêté et il attendait avec confiance le retour de son ami.

Alors, essayant encore de rire, mais bien vainement, Langdon passa la crête et sortit de la vie de Muskwa.

CHAPITRE XXI

MUSKWA A LA RECHERCHE DE SON AMI

Muskwa suivit la piste de Langdon pendant un bon demi-mille. Au début de sa poursuite, il courut; puis marcha et finit par s’arrêter et s’asseoir sur son derrière, comme un chien, les yeux à la pente lointaine.