Le grillon du foyer

Chapter 7

Chapter 74,079 wordsPublic domain

-- Qu'elle s'en aille donc, poursuivit le voiturier, qu'elle s'en aille avec ma bénédiction pour tant d'heures de bonheur qu'elle m'a données, et avec mon pardon pour le chagrin qu'elle a pu me causer. Qu'elle s'en aille, et qu'elle jouisse de la paix de l'âme que je lui souhaite. Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à mieux m'aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour elle, et qu'elle portera plus légèrement la chaîne que j'ai rivée pour elle. C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où je l'emmenai de sa maison, si peu pour son agrément. Elle y retournera aujourd'hui et je ne la troublerai plus. Son père et sa mère seront ici aujourd'hui -- nous avions fait un projet pour passer ensemble cette journée -- et ils l'emmèneront chez eux. Je puis la confier là ou ailleurs. Elle me quitte sans mériter de blâme, et elle vivra de même, j'en suis sûr. Si je meurs, -- et je peux mourir pendant qu'elle sera encore jeune; j'ai tant perdu de courage: en quelques heures! -- elle trouvera que je me suis souvenu d'elle et que je l'ai aimée jusqu'à la fin. Voilà, la fin de ce que vous m'avez montré. Maintenant c'est fini.

-- Oh! non, John, ce n'est pas fini. Ne dites pas que c'est fini! Pas tout à fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles. Je ne pourrais pas m'en aller en prétendant que j'ignore ce qui m'a inspiré une si profonde reconnaissance. Ne dites pas que c'est fini, jusqu'à ce que la cloche ait sonné encore une fois!

Elle était entrée peu après Tackleton, et était demeurée là. Elle n'avait jamais regardé Tackleton; mais elle avait fixé ses yeux sur son mari. Mais elle s'était tenue aussi loin de lui qu'elle l'avait pu; et quoiqu'elle parlât avec la plus vive tendresse, elle ne s'en approcha pas plus près.

-- Aucune main ne peut faire sonner de nouveau pour moi les heures qui se sont écoulées, répondit le voiturier avec un faible sourire. Mais que ce soit ainsi, si vous le voulez, ma chère. L'heure sonnera bientôt. Ce que nous disions n'a pas d'importance. Je voudrais essayer de vous plaire en quelque chose de plus difficile.

-- Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m'en aille, car lorsque la cloche sonnera, il faudra que je sois en chemin pour l'église. Bonjour, John Peerybingle. Je suis fâché d'être privé de votre compagnie, fâché de la perdre en cette occasion.

-- Je vous ai parlé clairement, dit le voiturier en l'accompagnant à la porte.

-- Oh! tout à fait.

-- Et vous vous souviendrez de ce que j'ai dit?

-- Si vous m'obligez à faire une observation, dit Tackleton en ayant eu auparavant la précaution de monter dans sa voiture, je dois dire que cela était si inattendu qu'il n'est pas vraisemblable que je puisse l'oublier.

-- Tant mieux pour nous deux, répondit le voiturier. Bonjour; je vous souhaite beaucoup de joie.

-- Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton. Comme je ne le puis pas, je vous remercie. Entre nous, comme je vous l'ai déjà dit, je ne pense pas avoir la moindre joie à me marier, parce que May n'a pas été trop prévenante ni trop démonstrative avec moi. Bonjour. Prenez soin de vous.

Le voiturier le regarda s'éloigner jusqu'à ce que l'éloignement le fît paraître plus petit que les fleurs et les rubans de son cheval; et alors, avec un profond soupir, il se mit à aller et venir comme un homme inquiet et dérouté, parmi quelques ormeaux du voisinage, ne voulant pas retourner jusqu'à ce que l'heure fût près de sonner.

Sa petite femme, restée seule, sanglotait à faire pitié; mais souvent elle essuyait ses yeux et se retenait, pour dire combien il était bon, combien il était excellent! et une fois ou deux elle rit; mais de si bon coeur, si haut, si bizarrement, poussant des cris, qui effrayaient Tilly.

-- Oh! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il y en a assez pour faire mourir et enterrer le baby.

-- L'apporterez-vous quelquefois pour voir son père, Tilly, demanda sa maîtresse en essuyant ses yeux, quand je ne pourrai plus habiter ici et que je serai retournée dans ma vieille maison.

-- Oh! je veux en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en rejetant sa tête en arrière, et poussant un cri, qui ressembla en ce moment à un hurlement de Boxer. Oh! ne faites pas cela. Oh! si tout le monde part, ceux qui resteront seront bien malheureux. Ah! ah! ah!

Les sanglots de la sensible Slowbody étaient si violents, si effrayants pour avoir été si longtemps comprimés qu'elle aurait infailliblement éveillé l'enfant, et lui aurait peut-être donné des convulsions en l'effrayant, si ses yeux n'avaient pas aperçu Caleb Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la rendit au sentiment des convenances; elle resta quelques moments silencieuse, la bouche grande ouverte; et puis, courant vers le lit où l'enfant était couché et endormi elle se mit à danser, et ensuite bouleversa les couvertures avec son visage et sa tête, paraissant trouver du soulagement dans ces mouvements extraordinaires.

-- Dot! s'écria Berthe. Elle n'est pas au mariage!

-- Je lui ai dit que vous n'y seriez pas, dit tout bas Caleb. Je l'ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu vous bénisse, dit le petit homme en lui prenant affectueusement les mains, peu m'importe ce qu'ils disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas grand'chose, mais on me mettrait plutôt en pièces que de faire croire un mot contre vous.

Il lui jeta ses bras autour du cou et l'embrassa, comme un enfant aurait fait de sa poupée.

-- Berthe n'a pas pu rester à la maison ce matin, dit Caleb. Elle craignait d'entendre sonner les cloches, et elle ne voulait pas se trouver si près d'eux le jour de leur mariage. Nous sommes partis à temps, et nous sommes venus ici. J'ai pensé à ce que j'ai fait, dit Caleb après un moment de silence. Je me suis blâmé jusqu'à ne pas savoir que faire, pour la peine d'esprit que je lui ai causée, et j'en suis venu à conclure, si vous êtes de mon avis qu'il vaudrait mieux lui dire la vérité. Partagez-vous ma manière de voir? dit-il en tremblant de la tête aux pieds. Je ne sais pas quel effet cela lui fera; je ne sais pas ce qu'elle pensera de moi; je ne sais pas quel cas elle fera désormais de son pauvre père. Mais il est bon pour elle qu'elle soit désabusée, et je supporterai les conséquences que je mérite.

-- Dot, dit Berthe, où est votre main? Ah! la voilà, la voilà! et elle la pressa contre ses lèvres, avec un sourire, en la tirant sous son bras. Je les ai entendus parler tout bas hier soir en vous jetant du blâme. Ils ont tort.

La femme du voiturier garda le silence. Caleb répondit pour elle.

-- Ils avaient tort, dit-il.

-- Je le savais, dit Berthe fièrement. Je le leur ai dit. J'ai méprisé ce qu'ils disaient. La blâmer justement! Elle pressa sa main dans la sienne, et appuya sa douce joue sur sa joue. -- Non, je ne suis pas assez aveugle pour cela.

Son père se mit à côté de Dot, et Berthe de l'autre en lui prenant chacun une main.

-- Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le croyez. Mais personne aussi bien qu'elle. Pas même vous, mon père. Il n'y a personne aussi sincère et aussi vraie avec moi qu'elle. Si la vue pouvait m'être rendue un seul instant, je la découvrirais dans une foule sans qu'on me dît un seul mot. Ma soeur!

-- Berthe, ma chère, dit Caleb, j'ai quelque chose sur le coeur qu'il faut que je vous dise pendant que nous sommes tous trois seuls. Écoutez-moi avec bienveillance. J'ai une confession à vous faire, ma chère fille.

-- Une confession, mon père?

-- Je me suis éloigné de la vérité, mon enfant, et je me suis perdu moi-même dit Caleb avec une expression douloureuse de sa physionomie bouleversée. Je me suis éloigné de la vérité avec l'intention de vous faire du bien, et j'ai été cruel.

Elle tourna vers lui son visage étonné en répétant le mot cruel.

-- Il s'accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous allez le dire, vous serez la première à le dire.

-- Lui cruel pour moi! s'écria Berthe avec un sourire d'incrédulité.

-- Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb; mais je l'ai été, sans toutefois m'en douter, jusqu'à hier soir. Ma chère fille aveugle, écoutez-moi et pardonnez-moi. Le monde dans lequel vous vivez, mon coeur, n'existe pas comme je vous l'ai dépeint. Les yeux auxquels vous vous êtes fiée vous ont trompée.

Elle tourna encore vers lui son visage frappé d'étonnement, mais elle se recula en se rapprochant de son amie.

-- Votre chemin dans la vie était rude, ma pauvre enfant, dit Caleb, et j'ai voulu vous l'adoucir. J'ai altéré les objets, changé le caractère des gens, inventé bien des choses qui n'ont jamais existé, afin de vous rendre plus heureuse. Je vous ai fait des cachotteries, je vous ai forgé des tromperies. Dieu me pardonne! et je vous ai entourée de choses imaginaires.

-- Mais les personnes vivantes ne sont pas imaginaires? dit-elle avec force, mais en pâlissant beaucoup et en s'éloignant de lui. Vous ne pouvez pas les changer.

-- Je l'ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne que vous connaissez, ma colombe...

-- Oh! mon père, pourquoi dites-vous que je la connais? répondit- elle d'un ton d'amer reproche. Qui puis-je connaître, moi qui n'ai personne pour me guider, moi misérable aveugle?

Dans l'angoisse de son coeur, elle tendit ses mains en avant comme si elle cherchait son chemin, et puis elle en couvrit sa figure avec un air de tristesse et de délaissement.

-- Le mariage qui a lieu aujourd'hui, dit Caleb, se fait avec un homme sévère, avare et égoïste. Un maître dur pour vous et pour moi, ma chère, pendant bien des années. Laid dans ses regards et dans son caractère. Toujours froid et insensible. Différent de ce que je vous l'ai dépeint en toutes choses, mon enfant, en toutes choses.

-- Oh! pourquoi, dit la fille aveugle torturée au-delà de ce qu'elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours agi ainsi! Pourquoi avez-vous rempli mon coeur de joie pour venir, comme la mort, m'y arracher tous les objets de mon amour! Ô ciel, comme je suis aveugle! comme je suis seule et sans appui!

Son père désolé penchait la tête, et ne répondait que par son repentir et par sa douleur.

Elle était depuis quelques instants sous cette impression de regret quand le Grillon du Foyer se mit à chanter, sans que personne autre qu'elle l'entendît. Ce chant n'était pas gai, mais bas, faible, triste. Il était si douloureux que ses larmes commencèrent à couler, et elles tombèrent en abondance quand l'apparition qui s'était tenue toute la nuit près du voiturier, se tint derrière elle en montrant son père.

Elle entendit bientôt plus distinctement la voix du Grillon, et quoique aveugle, elle sentit que l'apparition se penchait vers son père.

-- Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu'est ma maison: ce qu'elle est en réalité.

-- C'est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien nu. L'hiver prochain elle ne pourra guère garantir du vent et de la pluie. Elle est mal préservée du mauvais temps, Berthe. Et Dot ajouta en baissant la voix, mais distinctement; comme votre pauvre père avec son habit de toile.

La fille aveugle, fort agitée, se leva et tira un peu à part la femme du voiturier.

-- Ces présents dont j'ai pris tant de soins, qui me venaient presque à souhait, et que je recevais avec tant de joie, dit-elle en tremblant, d'où venaient-ils? Est-ce vous qui les envoyiez?

-- Non.

-- Qui donc?

Dot vit qu'elle le savait déjà et garda le silence. La fille aveugle se couvrit encore le visage de ses mains, mais maintenant d'une autre manière.

-- Chère Dot, un moment! Un moment! ne quittons pas ce sujet. Parlez-moi doucement. Vous êtes sincère, je le suis. Vous ne voudriez pas me tromper, n'est-ce pas?

-- Non, vraiment, Berthe!

-- Non, je suis sûre que vous ne voudriez pas. Vous avez trop compassion de moi. Dot, regardez dans la chambre où nous étions, où est mon père, mon père si plein de compassion et d'amour pour moi, et dites-moi ce que vous voyez.

-- Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard assis sur une chaise, appuyé tristement sur le dossier, avec son visage dans sa main, comme si son enfant devait le consoler, Berthe.

-- Oui, oui, elle le consolera. Allons.

-- C'est un vieillard usé par les soucis et le travail. C'est un homme maigre, abattu, pensif, à cheveux gris. Je le vois maintenant accablé et courbé, s'agitant pour rien. Mais je l'ai vu déjà bien souvent, Berthe, en s'agitant pour travailler de plusieurs manières pour un objet sacré. Et, j'honore sa tête grise, et je le bénis!

La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux genoux du vieillard, pressa sa tête grise sur son sein.

-- La vue m'est rendue, s'écria-t-elle, j'y vois. J'étais aveugle et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne l'avais jamais connu. Dire que j'aurais pu mourir sans avoir jamais connu un père qui m'a si tendrement aimée!

Aucune parole ne peut rendre l'émotion de Caleb.

-- Il n'est aucune figure sur la terre, s'écria l'aveugle en l'embrassant, que je puisse aimer et chérir autant que celle-ci, quelque belle qu'elle fût. Plus cette tête est grise, et ce visage usé, plus ils me sont chers, mon père. Qu'on ne dise plus désormais que je suis aveugle. Il n'y a pas une ride sur son visage, pas un cheveu sur sa tête, qui soit oublié dans mes prières et dans mes actions de grâces.

Caleb essaya d'articuler «ma Berthe.»

-- Et dans ma cécité, moi qui le croyais si différent dit-elle en le caressant avec des larmes de la plus exquise affection. L'avoir près de moi, chaque jour pensant toujours à moi, et n'avoir jamais rêvé de cela!

-- Le père si élégant en habit bleu a disparu, Berthe, dit le pauvre Caleb.

-- Rien n'a disparu, répondit-elle. Cher père, non. Tout est là en vous. Le père que j'aimais tant, le père que je n'ai jamais assez aimé, et assez connu, le bienfaiteur que j'appris d'abord à respecter et à aimer à cause de sa sympathie pour moi, tout cela est en vous. Rien n'est mort pour moi. L'âme de tout ce qui m'était le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette tête grise. Je ne suis point aveugle, mon père.

Pendant ces paroles, toute l'attention de Dot avait été fixée sur le père et la fille; mais en jetant les yeux sur le petit faucheur et la prairie mauresque, elle vit que l'horloge allait sonner dans quelques minutes, et immédiatement elle fut saisie d'une agitation nerveuse.

-- Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot?

-- Oui, ma chère, dit Caleb; elle est là.

-- N'y a-t-il pas de changement en elle? Ne m'avez-vous jamais rien dit d'elle qui ne fût vrai?

-- Je crains que je ne l'eusse fait, ma chère, répondit Caleb, si j'avais pu la peindre mieux qu'elle n'était. Mais si je l'avais changée, c'eût été la rendre moins bien. On ne peut rien dépeindre de mieux qu'elle.

La confiance de l'aveugle en faisant cette question, son plaisir et son orgueil en entendant la réponse, et son bonheur en l'embrassant de nouveau, étaient charmants à contempler.

-- Cependant il peut arriver plus de changement que vous ne le pensez, ma chère, dit Dot. Des changements en mieux, je veux dire; des changements pour la plus grande joie de nous tous. Il ne faut pas trop vous en émouvoir s'ils arrivent.

-- Quelles sont ces roues qu'on entend sur la route?

-- Vous avez l'oreille fine, Berthe. Sont-ce des roues?

-- Oui, et elles vont vite.

-- Je... je... je sais que vous avez l'oreille délicate, dit Dot en mettant la main sur son coeur, et parlant évidemment aussi vite qu'elle le pouvait pour cacher son agitation; car je l'ai remarqué souvent, et vous avez été très prompte à distinguer le pas étranger la nuit passée. Cependant je ne sais pas, en me souvenant que vous dites: -- de qui est ce pas? -- je ne sais pas pourquoi vous fîtes attention à ce pas plutôt qu'à un autre. Mais, comme je viens de le dire, il y a de grands changements dans le monde, de grands changements, et nous ne pouvons mieux faire que de nous préparer à n'être surpris presque de rien.

Caleb s'étonna du sens de ces paroles, en s'apercevant qu'elles s'adressaient à lui non moins qu'à sa fille. Il la vit, avec surprise, si agitée, et si désolée qu'elle pouvait à peine respirer, et se tenant à une chaise pour s'empêcher de tomber.

-- C'est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout émue; elles approchent! Plus près encore! Très près! Elles s'arrêtent à la porte du jardin! Et maintenant vous entendez le pas d'un homme en dehors; le même pas, Berthe, n'est-ce pas? Et maintenant...

Elle poussa un cri de joie inexprimable; et, courant vers Caleb, elle mit la main sur ses yeux, pendant qu'un jeune homme entrait dans la chambre, et jetant son chapeau en l'air, s'approcha d'eux.

-- C'est fini? cria Dot.

-- Oui!

-- Heureusement fini?

-- Oui!

-- Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb? En avez-vous jamais entendu une qui lui ressemblât demanda Dot.

-- Si mon fils qui était dans l'Amérique du Sud était vivant... dit Caleb en tremblant.

-- Il est vivant, cria Dot en ôtant ses mains de devant les yeux de Caleb, et en les frappant dans un élan de joie; regardez-le! le voilà devant vous robuste et plein de santé! Votre propre fils chéri! Votre cher frère vivant et vous aimant, Berthe!

Honneur à cette petite créature pour ses transports. Honneur à ses larmes et à ses éclats de rire, pendant que ces trois personnes étaient dans les bras l'une de l'autre! Honneur à la cordialité de son accueil pour le marin bruni par le soleil, qui avec sa chevelure noire et flottante s'approcha d'elle pour l'embrasser sans qu'elle détournât sa petite bouche rosée, et sans qu'elle s'opposât à ce qu'il la pressât sur son coeur!

Honneur aussi au coucou, pourquoi pas? qui, sortant bravement par la porte de son palais mauresque, vint chanter douze fois devant la compagnie, comme s'il était ivre de joie.

Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en se trouvant en si bonne compagnie.

-- Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie, regardez-le, c'est mon fils qui revient de l'Amérique du Sud! Mon propre fils! Celui que vous avez équipé et fait partir vous-même, celui dont vous avez été toujours l'ami.

Le voiturier s'avança pour lui prendre la main; mais il recula, comme si ses traits lui avaient rappelé ceux du sourd qu'il avait amené dans sa voiture, et il dit:

-- Édouard! Était-ce vous!

-- Dites-lui tout maintenant, s'écria Dot. Dites-lui tout, Édouard: et ne m'épargnez pas, car rien ne m'épargnera à ses yeux désormais.

-- C'était moi, dit Édouard.

-- Pouviez-vous vous cacher ainsi, déguisé, dans la maison de votre vieil ami? continua le voiturier. Il y avait autrefois un garçon franc... combien d'années y a-t-il. Caleb, que nous avons ouï dire qu'il était mort et que nous l'avions?... qui n'aurait jamais fait cela.

-- J'avais autrefois un ami généreux, dit Édouard; plutôt un père qu'un ami, qui ne m'aurait jamais jugé, ni moi ni personne autre, sans m'entendre. Vous étiez cet homme. Je suis donc certain que vous m'écouterez maintenant.

Le voiturier, jetant un regard troublé sur Dot qui se tenait encore à l'écart de lui, répondit: -- C'est juste, je vous écouterai.

-- Vous saurez que lorsque je partis d'ici, tout jeune garçon, dit Édouard, j'étais amoureux, et mon amour était payé de retour. C'était une très jeune fille, qui peut-être -- vous pouvez me le dire -- ne se rendait pas bien compte de ses sentiments. Mais je connaissais les miens, et j'avais une passion pour elle.

-- Vous l'aviez! s'écria le voiturier. Vous!

-- Oui, je l'avais, dit l'autre, et elle y répondait. Je l'ai toujours cru, et maintenant j'en suis sûr.

-- Que le ciel me soit en aide! dit le voiturier. C'est le pire de tout.

-- Constant envers elle, dit Édouard, je revenais plein d'espérance, après bien des épreuves et des périls, pour tenir ma promesse en exécution de notre vieux contrat, lorsque, à vingt milles d'ici, j'apprends qu'elle m'a manqué de parole, qu'elle m'a oublié, et qu'elle s'est unie à un homme plus riche que moi. Je n'avais pas l'intention de lui faire des reproches, mais je désirais la voir, et m'assurer que cela était vrai. J'espérais qu'elle y aurait été forcée contre son propre désir et malgré ses souvenirs. Ç'aurait été pour moi un faible soulagement, mais c'en aurait été un, je crois, et je vins ici. Pour connaître la vérité, la vérité vraie, observée librement par moi-même, juger par moi- même, sans intermédiaire de personne, sans user d'influence sur elle, -- si j'en avais encore, -- je me déguisai, vous savez comment, et je l'attendis sur la route, vous savez où. Vous n'aviez aucun soupçon sur moi, elle n'en avait pas non plus. -- montrant Dot, -- jusqu'à ce que, lui ayant dit un mot à l'oreille, près du feu, elle faillit me trahir.

-- Mais lorsqu'elle sut qu'Édouard était vivant et qu'il revenait, dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-même, comme elle avait brûlé jusque là de le faire, et lorsqu'elle eut connu son dessein, elle lui conseilla par tous les moyens de garder son secret; car son vieil ami John Peerybingle était d'une nature trop dénuée d'artifice, trop lourd en général, pour le garder pour lui, continua Dot, moitié riant, moitié sanglotant. Et lorsqu'elle... c'est-à-dire moi, John, dit en pleurant la petite femme, lorsqu'elle lui eut tout dit, comment sa bonne amie l'avait cru mort, comment elle s'était laissée persuader par sa mère de contracter un mariage qu'elle lui présentait comme avantageux, et lorsqu'elle... c'est encore moi, John... lui dit qu'ils n'étaient pas encore mariés -- mais bien près de l'être -- et que ce mariage ne serait qu'un sacrifice, s'il se faisait, car du côté de la jeune fille, il n'y avait pas d'amour, et quand il devint presque fou de joie en apprenant cela; alors elle... c'est-à-dire moi, ... dit qu'elle s'entremettrait entre eux, comme elle l'avait fait souvent dans l'ancien temps, John, et qu'elle sonderait sa bonne amie, et qu'elle... encore moi, John... était sûre que ce qu'elle disait et pensait était juste. Et c'était juste, John! Et on les a amenés l'un à l'autre. John! Et ils se sont mariés il y a une heure, John! Et voilà le marié! Et Gruff et Tackleton mourra garçon! Et je suis une heureuse petite femme, May, que Dieu vous bénisse!

Cette petite femme était irrésistible, s'il est besoin de le dire, et jamais elle ne le fut autant que dans ses transports actuels. Jamais il n'y eut de félicitations plus affectueuses et plus délicieuses que celles qui accueillirent elle et le marié.

Au milieu du tumulte des émotions qui agitaient son coeur, le voiturier restait confondu. Il se précipita vers sa femme, mais Dot, étendant les bras pour l'arrêter, se recula comme auparavant.

-- Non, John, non! écoutez tout. Ne m'aimez pas davantage, John, jusqu'à ce que vous ayez entendu toutes les paroles que j'ai à dire. J'ai eu tort d'avoir un secret pour vous, John, j'en suis très fâchée. Je ne croyais pas qu'il y eût du mal, jusqu'au moment où j'étais assise auprès de vous sur l'escabeau, la nuit dernière; mais lorsque j'eus vu par ce qui était écrit sur votre visage que vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec Édouard, et que j'eus compris ce que vous pensiez, je sentis que c'était une étourderie coupable. Mais, cher John, comment est-il possible que vous ayez eu une telle pensée?

La petite femme se mit encore à sangloter. John Peerybingle voulut la serrer dans ses bras, mais elle ne le lui permit pas.

-- Ne m'aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas de longtemps. Lorsque j'étais triste à cause du mariage proposé, mon cher, c'était parce que je me souvenais que May et Édouard s'aimaient, et que je savais que le coeur de May était bien loin de Tackleton. Vous croyez cela maintenant, John, n'est ce pas?

John allait faire un autre mouvement vers elle pour lui répondre, mais elle l'arrêta encore.

-- Non, restez-là, John, je vous en prie. Lorsque je ris de vous, comme je le fais quelquefois, lorsque je vous appelle lourdaud, ou ma chère vieille oie, ou de quelque autre nom de cette espèce, c'est parce que je vous aime ainsi, et que je ne voudrais pas vous voir changé en rien autre, pas même en roi.