Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 9

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Ces dances durent ordinairement une, deux, & trois apres-disnees, & pour n'y recevoir d'empeschement à y bien faire leur devoir, quoy que ce soit au plus fort de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ou couvertures que leurs brayers, pour couvrir leur nudité, si ainsi il est permis, comme il l'est ordinairement, sinon que pour quelqu'autre sujet il soit ordonné de les mettre bas, n'oublians neantmoins jamais leurs colliers, oreillettes & brasselets, & de se peinturer parfois comme au cas pareil les homme se parent de colliers, plumes peintures & autres fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en Mascarades ou Caresme-prenans, ayans une peau d'Ours qui leur couvroit tout le corps, les oreilles dressees au bout de la teste, & la face couverte, excepté les yeux, & ceux-cy ne servoient que de portiers ou bouffons, & ne se mesloient dans la dance que par intervalle, à cause qu'ils estoient destinez à autre chose. Je vis un jour un de ces boufons entrer processionnellement dans la Cabane où se devoit faire la dance, avec tous ceux qui estoient de la feste, lequel portant sur ses espaules un grand chien lié & garrotté par les pattes & le museau, le prit par les deux jambes de derriere au milieu de la Cabane; & le rua contre terre par plusieurs fois, jusqu'à que qu'estant mort il le fist prendre par un autre, qui l'alla apprester dans une autre Cabane pour le festin, à l'issue de la dance.

Si la dance est ordonnee pour un malade, à la troisiesme ou derniere apres-disnee, s'ils est trouvé expedient, ou ordonne par le Loki, elle y est portee, & en l'une des reprises du tour de chanson on la porte, on la seconde on la faict un peu marcher & dancer, la soustenant sous les bras: & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un peu dancer d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy cirant cependant toujours à pleine teste, _Etsagone outschonne, achieteq anatetsence_; c'est à dire: prend courage femme, & tu seras demain guerie, & apres les dances finies ceux qui sont destinés pour le festin y vont, & les autres s'en retournent en leurs maisons.

Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes & filles toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict que je ne sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces jeunes hommes luy pissait dans la bouche, & qu'elle avallaist & beust cette eau, ce qu'elle fit avec un grand courage, esperant en recevoir guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu: que si pendant leur songe ou resverie il leur vient encore en la pensee qu'il faut qu'on leur fasse present D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage, à mesme temps le cry en est faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à une telle malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses que de manquer au besoin à un malade; & pour exemple, le Pere Joseph avoit donné un chat à un grand Capitaine: comme un present tres-rare (car ils n'ont point de ces animaux). Il arriva qu'une malade songea que si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée de cet animal, qu'elle aymoit passionnément, en tombe malade, & meurt de regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection, bien qu'elle ne voulust manquer au secours & ayde de son prochain. Trouvons beaucoup de Chrestiens qui vueillent ainsi s'incommoder pour le service des autres, & nous en louerons Dieu.

Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se passoient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias, & en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage une des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie que j'ay icy escrite.

_Ongyata euhaha ho ho ho ho ho,_ _Eguyotonuhaton on on on on on_ _Eyontata eientet onnet onnet onnet_ _Eyoniara eientet à à àonnet, onnet, onnet,_ _Ho ho!_

Ayant descrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu qu'il ne seroit pas mal à propos de descrire encore icy une partie de quelque chanson, qui se disoit un jour en la Cabane du grand Sagamo des Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse, ainsi que nous apprist un François qui s'en dist tesmoin auriculaire, & commence ainsi.

_Jaloet ho ho jé hé ha ha haloet ho ho hé,_ ce qu'ils chante par plusieurs fois: le chant est sur ces notes:

_Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa._

Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans hé. Puis recommencent une autre chanson, disans:

_Egrigna han, egrigna hé hé hu hu ho ho ho,_ _egrigna hau hau hau._

Le chant de celle-cy estoit: Fa fa fa; sol sol, fa fa, re re, sol sol, fa fa fa, re, fa fa, sol sol fa.

Ayans faict l'exclamation accoustumee, ils en commencerent une autre qui chantoit:

_Tameia alleluia, tameia à dou-meni, hau hau, hé hé_: Le chant en estoit: Sol sol sol; fafa, re re re, fa sol fa sol fa fa, rere.

Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bons accords, comme: _Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec cette note, fa fa sol fa fa, sol sol sol sol sol. Et cela faict s'escrioyent d'une façon & hurlement espouventable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec violence, jusqu'à en escumer par la bouche, puis recommencerent la musique disans: _Heu heüraüye heura heüraüye heüra heüraoutek_. La note est: _Fa mi re sol sol sol fa mi re mi re mi ut re_.

Dans le pays de nos Hurons, il se faict aussi des assemblees de toutes les filles d'un bourg aupres d'une malade, tant à sa priere, suyvant la resverie ou le songe qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki, pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblees, on leur demande à toutes, les unes apres les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes hommes du bourg pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en nomment chacune un, qui sont aussi-tost advertis par les Maistres de la ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade, dormir chacun avec celle qui l'a choysi, d'un bout à l'autre de la Cabane, & passent ainsi toute la nuict pendant que deux Capitaines aux deux bouts du logis chantent & sonnent de leur Tortue du soir au lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme aloy, & que les François qui les fomentent par leurs mauvais exemples, ouvrent les yeux de leur esprit pour voir ce compte tres-estroict qu'ils en rendront un jour devant Dieu.

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_De leur mariage & concubinage._

CHAPITRE XI.

NOUS lisons, que Cesar louoit grandement les Allemans, d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils repetoient chose tres vilaine à un jeune homme, d'avoir la compagnie d'une femme ou fille avant l'aage de vingt ans. Au contraire des garçons & jeunes hommes de Canada, & particulierement du pays de nos Hurons, lesquels ont licence de s'adonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les jeune filles de se prostituer si tost qu'elles en sont capables, voire mesme les peres & meres sont souvent maquereaux de leur propres filles: bien que je poisse dire avec verité, n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ou faire aucun geste ou regard impudique: & pour cette raison j'ose affermer qu'ils sont moins sujet à ce vice que par deçà, dont on peut attribuer la cause, partie à leur nudité, & principalement de la teste, partie au defaut des espiceries, du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont du petun, la fumee duquel estourdit les sens, & monte au cerveau.

Plusieurs jeunes hommes au lieu de se marier, tiennent & ont souvent des filles à pot & à feu, qu'ils appellent non femmes _Atinonina_, parce que la ceremonie du mariage n'en à point esté faicte, ains _Asqua_, c'est à dire compagne, ou plustost concubine, & vivent ensemble pour autant longtemps qu'il leur plaist, sans que cela empesche le jeune homme, ou la fille, d'aller voir par-fois leurs autres amis ou amies librement et sans crainte de reproche ny blasme, telle estant la coustume du pays.

Mais leur premiere ceremonie du mariage est que quant un jeune homme veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere & mere, sans le consentement desquels la fille n'est point à luy (bien que le plus souvent la fille ne prend point leur consentement & advis) sinon les plus sages & mieux advisees. Cet amoureux voulant faire l'amour à sa maitresse, & acquerir ses bonnes graces, se peinturera le visage, & s'accommodera des plus beaux Matachias, qu'il pourra avoir, pour sembler plus beau, puis presentera à la fille quelque colier, brasselet ou oreillette de Pourceleine: si la fille a ce serviteur agreable, elle reçoit ce present, cela faict, cet amoureux viendra coucher avec elle trois ou quatre nuicts & jusques la il n'y a encore point de mariage parfait; ny de promesse donnee, pource qu'apres ce dormir il arrive assez souvent que l'amitié ne continue point & que la fille, qui pour obeyr à son pere, a souffert ce passe droit, n'affectionne pas pour cela ce serviteur, & faut par apres qu'il se retire sans passer outre, comme il arriva de nostre temps à un Sauvage, envers la seconde fille du grand Capitaine de Quieunonascaran, comme le pere de la fille mesme s'en plaignoit à nous, voyant l'obstination de sa fille à ne vouloir passer outre à la derniere ceremonie du mariage, pour n'avoir ce serviteur agreable.

Les parties estans d'accord, & le consentement des pere & mere estant donné, on procede à la seconde ceremonie du mariage en cette maniere. On dresse un festin de chien, d'ours, d'eslan, de poisson ou d'autres viandes qui leur sont accommodees, auquels tous les parent & amis des accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé, & chacun en son rang assis sur son seant, tout à l'entour de la Cabane; Le pere de la fille, ou le maistre de la ceremonie, à ce deputé, dict & prononce hautement & intelligiblement devant toute l'assemblee, comme tels & tels se marient ensemble, & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblee & ce festin, d'ours, de chien, de poisson, &c. pour la resjouyssance d'un chacun, & la perfection d'un si digne ouvrage. Le tout estant approuve, & la chaudiere nette, chacun se retire, puis toutes les femmes & filles portent à la nouvelle mariee, chacune un fardeau de bois pour sa provision, si elle est en saison qu'elle ne le peult faire commodément elle-mesme.

Or il faut remarquer qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans les quels ils n'ont point accoustumé de faire mariage: sçavoir est, du fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur, & du cousin avec sa cousine, comme je recogneus apperrement un jour, que je montray une fille à un Sauvage, & luy demanday si c'estoit là sa femme ou sa concubine, il me respondit que non, & qu'elle estoit sa cousine, & qu'ils n'avoient pas accoustumé de dormir avec leurs cousines; hors cela toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point, aussi quand il arrive quelque divorce, le mary n'est tenu de rien.

Pour la vertu & les richesses principales que les pere & mere desirent de celuy qui recherche leur fille en mariage, est, non seulement qu'il ait un bel entre gent, & soit bien matachié & enjolivé, mais il faut outre cela, qu'il se monstre vaillant à la chasse, à la guerre & à la pesche, & qu'il sçache faire quelque chose, comme l'exemple suyvant le monstre.

Un Sauvage faisoit l'amour à une fille, laquelle ne pouvant avoir du gré & consentement du pere, il la ravie, & la prit pour femme. Là dessus grande querelle, & enfin la fille luy est enlevee, & retourne avec son pere; & la raison pourquoy le pere ne vouloit que ce Sauvage eust sa fille, estoit, qu'il ne la vouloit point bailler à un homme qui n'eust quelque industrie pour la nourrir, & les enfans qui proviendroient de ce mariage. Que quant à luy il ne voyoit point qu'ils sceust rien faire, qu'il s'amusoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit point à chasser: le garçon pour donner preuve de ce qu'il sçavoit par effect, ne pouvant autrement r'avoir la fille, va à la chasse (du poisson) & en prend quantité, & apres ceste vaillantise, la fille luy est rendue, & la reconduit en sa Cabane, & firent bon mesnage par ensemble, comme ils avoient faict par le passé.

Que si apres succession de temps, il leur prend envie de se separer pour quelque sujet que ce soit, ou qu'ils n'ayent point d'enfans, il se quittent librement, le mary se contentant de dire à ses parens & à elle qu'elle ne vaut rien, & qu'elle se pourvoye ailleurs, & dés lors elle vit en commun avec les autres, jusqu'à ce que quelqu'autre la recherche; & non seulement les hommes procurent ce divorce, quand les femmes leur en ont donné quelque sujet, mais aussi les femmes quittent facilement leurs marys, quant ils ne leur agreent point: d'où il arrive souvent que elle passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou quinze marys, tous lesquels ne sont pas neantmoins seuls en la jouyssance de la femme, quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue les jeunes femmes & filles courent d'une Cabane à autre, comme font, en cas pareil, les jeunes hommes de leur costé qui en prennent par où bon leur semble, sans aucune violence toutesfois, remettant le cours à la volonté de la femme. Le mary fera le semblable à sa voysine, & la femme à son voysin, aucune jalousie ne se mesle entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune honte, infamie ou des-honneur.

Mais lors qu'ils ont des enfans procreez de leur mariage, ils se separent & quittent rarement, & que ce ne soit pour un grand sujet, & lors que cela arrive, ils ne laissent pas de se remarier à d'autres, nonobstant leurs enfans, desquels ils font accord à qui les aura, & demeurent d'ordinaire au pere, comme j'ay veu à quelques uns, excepté à une jeune femme, à laquelle le mary laissa un petit fils au maillor, & ne sçay s'il ne l'eust point encore retiré à soy, apres estre sevré, si leur mariage ne se fut raccommodé, duquel nous fusmes les intercesseurs pour les remettre ensemble & à appaiser leur debat, & firent à la fin ce que leur conseillasmes, qui estoit de se pardonner l'un l'autre, & de continuer à faire bon mesnage à l'advenir, ce qu'ils firent.

Une des grandes & plus fascheuses importunitez qu'ils nous donnoient au commencement de nostre arrivee en leur pays, estoit leur continuelle poursuitte & prieres de nous marier, ou du moins de nous aller avec eux & ne pouvoient comprendre nostre maniere de vie Religieuse: à la fin ils trouverent nos raisons bonnes, & ne nous en importunerent plus, approuvans que ne fissions rien contre la volonté de nostre bon Pere JESUS; & en ces poursuittes les femmes & filles estoient sans comparaison, pires & plus importunes que les hommes mesmes, qui venoient nous prier pour elles.

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_De la naissance, nourriture & amour que les Sauvages ont envers leurs enfans._

CHAPITRE XII.

Nonobstant que les femmes se donnent carriere avec d'autres qu'avec leurs marys, & les marys avec d'autres qu'avec leurs femmes, si est-ce qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette Loy que la Nature a entee és coeurs de tous les animaux, d'en avoir le soin. Or ce qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà (quoy que vicieux & sans respect) c'est qu'ils sont le support des peres en leur vieillesse; soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre de leurs ennemis, & la Nature conserve en eux son droict tout entier pour ce regard: à cause de quoy ce qu'ils souhaittent le plus, c'est d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts, & asseurez de support au temps de la vieillesse, & neantmoins les femmes n'y sont pas si fecondes que par deçà: peut-estre tant à cause de leur lubricité, que du choix de tant d'hommes.

La femme estant accouchee, suyvant la coustume du pays, elle perce les oreilles de son enfant avec une aleine, ou un os de poisson, puis y met un tuyau de plume, ou autre chose, pour entretenir le trou, & y prendre par apres les patinotres de Pourceleine, ou autres bagatelles, & pareillement à son col quelque peint qu'il soit. Il y en a aussi qui leur font encore avaler de la graisse ou de l'huile, si tost qu'ils sont sortis du ventre de leur mere: je ne sçay à quel dessein ny pourquoy, sinon que le Diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner cette invention, pour contre-faire en quelque chose le sainct Baptesme, ou quelqu'autre Sacrement de l'Eglise.

Pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire, qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissent & imposent à leurs enfans: aucuns noms sont san significations, & les autres avec signification: comme _Yacoissé_, le vent, _Ongyata_, signifie la gorge, _Tochingo_, grue, _Sondaqua_, aigle, _Scouta_, la teste, _Tattya_, le ventre, _Taïhy_, un arbre, &c. J'en ay veu un qui s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom là, & peut-estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y en peut trouver quelques-uns approchans des nostres.

Les anciennes femmes d'Allemaigne sont louees par Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eust allaictez. Nos Sauvagesses, avec leurs propres mamelles, allaictent & nourrissent aussi les leurs, & n'ayans point l'usage ny la commodité de la bouillie, elles leur baillent encore des mesmes viandes desquelles elles usent, apres les avoir bien maschees, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere vient à mourir avant que l'enfant soit sevré, le pere prend de l'eau, dans laquelle aura tres-bien bouilly du bled d'Inde, & en emplit sa bouche, & joignant celle de l'enfant contre la sienne, lui faict recevoir & avaler cette eauë, & c'est pour suppleer au desfaut de la mammelle & de la bouillie, ainsi que j'ay veu pratiquer au mary de nostre Sauvagesse baptizee. De la mesme invention se servent aussi les Sauvagesses, pour nourir les petits chiens, que les chiennes leur donnent, ce que je trouvois fort maussade & vilain, de joindre ainsi à leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent trop nets.

Durant le jour ils emmaillotent leurs enfans sur une petite planchette de bois, où il y a à quelques-unes un arrest ou petit aiz plié en demi-rond au dessous des pieds, & la dressent debout contre le plancher de la Cabane, s'ils ne les portent promener avec cette planchette derriere leur dos, attachée avec un collier qui leur prend sur le front, ou que hors du maillot ils ne les portent enfermez dans leur robe ceintes devant eux, ou derriere leur dos presque tous droits, la teste de l'enfant dehors, qui regarde d'un costé & d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte.

L'enfant estant emmaillotté sur cette planchette, ordinairement enjolivée de petits Matachias & Chappelets de Pourceleine, ils luy laissent une couverture devant la nature, par où il faict son eau, & si c'est une fille, ils y adjoustent une feuille de bled d'Inde renversee, qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gasté de ses eauës, & au lieu de lange (car ils n'en ont point) ils mettent sous-eux du duvet fort doux de certain roseaux, sur lesquels ils sont couchez fort mollement, & les nettoyent du mesme duvet; & la nuict ils les couchent souvent tous nuds entre le pere & la mere, sans qu'il en arrive, que tres-rarement, d'accident. J'ay veu en d'autres Nations, que pour bercer & faire dormir l'enfant, ils le mettent toue emmaillotté dans une peau, qui est suspendue en l'air par les quatre coins, aux bois & perches de la Cabane, à la façon que sont les licts de reseau des Matelots sous le Tillac des navires, & voulans bercer l'enfant ils n'ont que fois à autres à donner un bransle à cette peau ainsi suspendue.

Les cimbres mettoient leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour les endurcir au mal, nos Sauvages n'en font pas moins; car ils les laissent non seulement nuds parmy les Cabanes; mais mesmes grandelets ils se veautrent, courent & se jouent dans les neiges, & parmy les plus grandes ardeurs de l'esté sans en recevoir aucune incommodité, comme j'ay veu en plusieurs, admirant que ces petits corps tendrelest puissent supporter (sans en estre malades) tant de froid & tant de chaud, selon le temps & la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au mal & à la peint, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent tousjours forts & robustes, & ne ressentent presque aucune incommodité ny indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes, qu'elles s'accouchent d'elles-mesmes, & n'en gardent point la chambre pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargees d'un gros faisseau de bois, qui accouchoient aussi-tost qu'elles estoient arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice.

Et pource que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer legitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs autres endroicts des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent pas aux biens de leur pere; ains ils font successeur & heritiers les enfans de leurs propre soeur, & desquels ils sont asseurez estre de leur sang & parentage, & neantmoins encore les ayment-ils grandement, nonobstant le doute qu'ils soient à eux, & que ce soient de tres-mauvais enfants pour la pluspart, & qu'ils leur portent fort peu de respect, & gueres plus d'obeysance; car le mal-heur est en ces pays là, qu'il n'y a point de respect des jeunes aux vieils, ny d'obeyssance des enfans envers les peres & meres, aussi n'y a-il point de chastiment pour faute aucune; c'est pourquoy tout le monde y vit en liberté, & chacun faict comme il l'entend, & les peres & meres, faute de chastier leurs enfans, sont souvent contraincts souffrir d'estre injuriez d'eux, & par-fois battus & esventez au nez. Chose trop indigne, & qui ne sent rien moins que la beste brute; le mauvais exemple, & la mauvaise nourriture, sans chastiment & correction, est cause de tout ce desordre.

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_De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles._

CHAPITRE XIII.

L'Exercice ordinaire & journalier des jeunes garçons, n'est autre qu'è tirer de l'arc, à darder la flesche, qu'ils font bondir & glisser droict quelque peu par dessus le pavé; jouer avec des bastons courbez, qu'ils font couler par-dessus la neige, & crosser une bille de bois leger, comme l'on faict en nos quartiers, apprendre à jetter la fourchette avec quoy ils herponnent le poisson, & s'adonnent à autres petits jeux & exercices, puis se trouver à la Cabane aux heures des repas, ou bien quand ils ont faim. Que si une mere prie son fils d'aller à l'eau, au bois, ou de faire quelqu'autre semblable service du mesnage, il luy respond que c'est un ouvrage de fille, & n'en faict rien: que si par-fois nous obtenons d'eux & semblables services, c'estoit à condition qu'ils auroient tousjours entree en nostre Cabane, ou pour quelque espingle, plume, ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient fort-contens, & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en recevions.