Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 7

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Quand nous allions voir & visiter nos Sauvages en leurs Cabanes, ils en estoient pour la pluspart bien ayse, & le tenoient à honneur & faveur, se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient par-fois comme font ordinairement les Merciers & Marchands du Palais de Paris, nous appellans chacun à son foyer, & peut-estre sous esperance de quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, de laquelle ils sont fort curieux à se parer. Ils nous faisoient aussi bonne place sur la natte auprés d'eux au plus bel endroict, puis nous offroient à manger de leur Sagamité, y en ayant souvent quelque reste de leur pot: mais pour mon particulier j'en prenois fort rarement, tant à cause qu'il sentoit pour l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y mettoient souvent leur nez, & les enfans leur reste. Nous avions aussi fort à dégoust & à contre-coeur de voir les Sauvagesses manger les pouls d'elles & de leurs enfans; car elles les mangent comme si c'estoit chose fort excellente & de bon goust. Puis comme par-deça que l'on boit l'un à l'autre, en presentant le ver à celuy à qui on a beu, ainsi les Sauvages qui n'ont que de l'eau à boire, pour toute boisson, voulans festoyer quelqu'un, & lui mon digne d'amitié, aprés avoir petuné luy presentent le petunoir tout allumé, & nous tenans en cette qualité d'amis & de parens, ils nous en offroient & presentoient de fort bonne grace: Mais comme je ne me suis jamais voulu habituer au petun; je les en remerciois, & n'en prenois nullement, dequoy ils estoient au commencement tous estonnez, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là, qui n'en prenne & use, pour à faute de vin & d'espices eschauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenant de leur mauvaise nourriture.

Lorsque pour quelque necessité ou affaire, il nous falloit aller d'un village à un autre, nous allions librement loger & manger en leurs Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient & traittoient fort humainement; bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux toute personne qui ne leur est point ennemie: & à plus forte raison, ceux de leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre mendiant parmy leurs villes & villages, & trouvoient fort mauvais entendant dire qu'il y avoit en France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoient que cela fust faute de charité qui fust en nous, & nous en blasmoient grandement.

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_Du pays des Hurons, & de leur villes, villages & cabanes._

CHAPITRE VI.

MAIS, pour parler en general du pays des Hurons, de sa situation, des moeurs de ses habitans, & de leurs principales ceremonies & façons de faire. Disons premierement, qu'il est situé sous la hauteur de quarante-quatre degrez & demy de latitude, & deux cens trente lieuës de longitude à l'Occident, & dix de latitude, pays fort deserté; beau & agreable, & traversé de ruisseaux qui se desgorgent dedans le grand lac. On n'y voit point une face si dense de grands rochers & montagnes steriles, comme on voit en beaucoup d'autres endroicts és contrees Canadiennes & Algoumequines.

Le pays est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles & grandes prairies, qui portent quantité de bon foin, qui ne sert qu'à y mettre le feu par plaisir, quant il est sec: & en plusieurs endroits il y a quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain comme de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis, que ce fussent champs qui eussent esté ensemencez de bon grain: je fus de mesme trompé aux pois sauvages, où il y en a en divers endroicts aussi espais, comme s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour monstrer la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen ayant planté un peu de pois qu'il avoit apportez de la traicte, rendirent leurs fruicts deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, dequoy je m'estonnay, n'en ayant point veu de si gros, ny en France, ny en Canada.

Il y a de belles forests, peuplees de gros Chesnes, Fouteaux, Herables, Cedres, Sapins, Ifs & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans comparaison, qu'aux autres Provinces de Canada que nous ayons veuës: aussi le pays est-il plus chaud & plus beau, & plus grasses & meilleures sont les terres, que plus on advance tirant au Su: car du costé du Nord les terres y sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi que je vis allant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.

Il y a plusieurs contrees ou provinces au pays de nos Hurons qui portent divers noms, aussi bien que les diverses provinces de France: car celle où commandoit le grand Capitaine _Attyonta_, s'appelle _Henayonon_, celle _d'Entauaque_ s'appelle _Atigagnongueha_, et la Nation des Ours, qui est celle où nous demeurions, sous le grand Capitaine _Auoindaon_, s'appelle _Attingyahointan_, & en ceste estendue de pays, il y a environ vingt-cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos ny fermez, & les autres sont fortifiez de fortes pallissades de bois à triples rangs entre-lassez les uns dans les autres, & redoublez par dedans de grandes & grosses escorces, à la hauteur de huict à neuf pieds, & par dessous il y a de grands arbres: puis au dessus de ces pallissades il y a des galleries ou guerittes, qu'il appellent _Ondaqua_, qu'ils garnissent de pierres en temps de guerre, pour ruer sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer contre leurs pallissades: nos Hurons y montent par une eschelle assez mal-façonnee & difficile, & deffendent leurs rempars avec beaucoup de courage & d'industrie.

Ces vingt-cinq villes & villages peuvent estre peuplez de deux ou trois mille hommes de guerre, au plus, sans y comprendre le commun, qui peut faire ne nombre environ trente ou quarante mille ames en tout. La principale ville avoit autre fois deux cens grandes Cabanes pleines chacune de quantité de mesnages; mais depuis peu, à raison que les bois leur manquoient, & que les terres commençoient à s'amaigrir, elle est diminuee de grandeur, separee en deux, & bastie en un autre lieu plus commode.

Leurs villes frontieres & plus proches des ennemis, sont tousjours les mieux fortifiées, tant en leurs enceintes & murailles, hautes de deux lances ou environ, & les portes & entrées qui ferment à barres, par lesquelles on est contrainct de passer de costé, & non de plein saut, qu'en l'assiette des lieux qu'ils sçavent assez bien choisir, & adviser que ce soit joignant quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, & environné d'un fossé naturel, s'il se peut, & que l'enceinte & les murailles soient basties en rond & la ville bien ramassée, laissans neantmoins une grande espace vuide entre les Cabanes & les murailles, pour pouvoir mieux combattre & se deffendre contre les ennemis qui les attaqueroient sans laisser de faire des sorties aux occasions.

Il y a de certaines contrees où ils changent leurs villes & villages, de dix, quinze ou trente ans, plus ou moins, & le font seulement lors qu'ils se trouvent trop esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent sur leur dos, attaché & lié avec un collier, qui prent & tient sur le front, mais en hyver ils ont accoustumé de faire de certaines traisnes, qu'ils appellent _Arocha_, faicte de longues planchette de bois de Cedre blanc, sur lesquelles ils mettent leur charge, & ayans des raquettes attachees sous leurs pieds, traisnent leur fardeau par-dessus les neiges, sans aucune difficulté. Ils changent leur ville ou village, lors que par succession de temps les terres sont tellement fatiguees, qu'elles ne peuvent plus porter leur bled avec la perfection ordinaire, faute de fumier, & pour ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans d'autres lieux, que dans les trous ordinaires.

Leurs Cabanes, qu'ils appellent _Ganonchia_, sont faicte, comme j'ay dict, en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces d'arbres, de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles ne sont pas toutes egales en longueur) et six de large, laissans par le milieu une allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre; aux deux costez il y a une maniere d'establie de la hauteur de quatre ou cinq pieds, qui prend d'un bout de la Cabane à l'autre, où ils couchent en esté, pour éviter l'importunité des puces, dont ils ont grande quantité, tant à cause de leurs chiens qui leur en fournissent à bon escient, que pour l'eau que les enfans y font, & en hyver ils couchent en bas sur des nattes proches du feu, pour estre plus chaudement & sont arrangez les uns proches des autres, les enfans au lieu plus chaud & eminent, pour l'ordinaire, & les pere & mere apres, & n'y a point d'entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en la mesme place où ils sont assis, & s'affubler la teste avec leur robe, sans autre couverture ny lict.

Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyver, tout le dessous de ces establies, qu'ils appellent _Gayihagneu_ &_Eindichaguet_: mais pour les gros troncs ou tisons appelles _Aneintuny_, qui servent à entretenir le feu, eslevez un peu en haut par un des bouts, ils en font des piles devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils appellent _Aque_. Toutes les femmes s'aydent à faire cette provision de bois, qui se faict dés le mois de Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en peu de jours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.

Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymant mieux l'aller chercher bien loin, que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy ils entretiennent tousjours un feu clair avec peu de bois que s'ils ne rencontrent point d'arbres bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont des branches seiches, lesquelles ils mettent par esclats, & couppent d'une égale longueur, comme les corrays de Paris. Ils ne se servent point du fagotage, non plus que du tronc des plus gros arbres qu'ils abbattent; car ils les laissent là pourir sur la terre, pource qu'ils n'ont point de scie pour les scier, ny l'industrie de les mettre en pieces qu'ils ne soient secs & pourris. Pour nous qui n'y prenions pas garde de si pres, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche de nostre Cabane, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation.

En une Cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane aura jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui font 24 mesnages, & les autres moins selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon escient, qui faict que plusieurs en reçoivent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumee sort. Aux deux bouts il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorces dans quoy ils serrent leur bled d'Inde, apres qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de leur logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent _Oaayonta_ où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs habits, vivres & autres choses, de peur des souris, & pour tenir les choses seichement: Mais pour le poisson duquel ils font provision pour leur hyver, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux d'escorce, qu'ils appellent _Acha_, excepté _Leinchataon_, qui est un poisson qu'ils n'esventrent point, & lequel ils pendent au haut de leur Cabane, attaché avec des cordelettes, pour ce qu'enfermé en quelque tonneau il sentiroit trop mauvais, & se pourriroit incontinent.

Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, ils serrent souvent en des tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent en des fosses profondes qu'ils font dans leurs Cabanes, puis les couvrent de la mesme terre, & cela les conserve non seulement du feu, mais aussi de la main des larrons, pour n'avoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage, que ces petits tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu souvent du tort les uns aux autres, mais encore s'y en trouve-t'il par-fois de meschans, qui leur font du desplaisir quand il ne pensent estre descouverts, & que ce soit principalement quelque chose à manger.

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_Exercice ordinaire des hommes & des femmes._

CHAPITRE VII.

CE bon legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roy d'Egypte, avoit esté jadis Autheur: Que chacun monstre tous les ans d'où il vit, par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu'il soit puny de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pesche, la chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes & Canots, où les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins & ne veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du devoir de la femme, sans grande necessité.

L'exercice du jeu est tellement frequent & coustumier entr'eux, qu'ils y employent beaucoup de temps, & par-fois tant les hommes que les femmes, jouent tout ce qu'elles ont, & perdent aussi gayement & patiemment, quand la chanse ne leur en faict point, que s'ils n'avoient rien perdu, & en ay veus en retourner en leur village tous nuds, & chantans, apres avoir tout laissé au nostre, & est arrivé une fois entre les autres, qu'un Canadien perdit & sa femme & ses enfans au jeu contre un François, qui luy furent neantmoins rendus par apres volontairement.

Les hommes ne s'addonnent pas seulement au jeu de paille, nommé _Aescaya_, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs egalement couppez, de la grandeur d'un pied ou environ: mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre une grande escuelles de bois, & dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, & peintes de noir d'un costé, & blanche & jaune de l'autre: & estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il escher, cette escuelle, avec les deux mains, qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y reposent, & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes sont contraintes de se retourner & sauter, & voyent comme au jeu des dez, de quel costé elles se reposent, & si elles font pour eux, pendant que celui qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à son jeu, il dit continuellement: & sans intermission, _Tet, tet, tet, tet,_ pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes & garçons avec elles est particulierement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé, lesquels elles prennent avec la main, comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur un cuir, ou peau estendue contre terre exprez, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes ou autres bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune monnoye; car ils n'en ont nulle cognoissance ny usage; ains mettent, donnent & eschangent une chose pour une autre, en tout le pays de nos Sauvages.

Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelques-uns de leurs villages, ce que nous appellons en France porter les mommons: car ils deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir, jouer avec, & gaigner leurs ustencilles, s'il escher, & cependant les festins ne manquent point: car pour la moindre occasion la chaudiere est tousjours preste, & particulierement en hyver, qui est le temps auquel principalement ils se festinent les uns les autres. Ils ayment la peinture, & y reussissent assez industrieusement, pour des personnes qui n'y ont point d'art ny d'instrumens propres, & font neantmoins des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques; tant en relief de pierres, bois & autres semblables matieres, qu'en platte peinturé sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer, mais pour se contenter la veuë, embellir leurs Calumets & Petunoirs, & pour orner le devant de leurs Cabanes.

Pendant l'hyver, du filet que les femmes & filles ont filé, ils font des rets & fillets à pescher & prendre le poisson en esté, & mesme en hyver sous la glace à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flesches avec le cousteau fort droicte & longues, & n'ayans point de cousteaux, ils se servent de pierres trenchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigles, par ce qu'icelles sont fermes & se portent bien en l'air: La poincte avec une colle forte de poisson ils y accommodent une pierre aceree, ou un os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font aussi des masses de bois pour la guerre, & des pavois qui couvrent presque tout le corps, & avec des boyaux ils font des cordes d'arcs & des raquettes, pour aller sur la neige, au bois & à la chasse.

Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, & les rivieres, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieuës par les bois, sans porter aucun vivres sinon du petun & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont l'industrie de succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d'où distile une douce & fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les arbres estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent des voyages en pays lointain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderement, & sans en avoir eu la permission des Chefs, lesquels en un conseil particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, & estimé fol & imprudent.

J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoysins, venir à _Quieunonascayan_, demander congé à _Onoyotandi_, frere du grand Capitaine _Auoindaon_, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se disoit Maistre & Superieur des chemins & rivieres qui y conduisent, s'entend jusques hors le pays des Hurons. De mesme il falloit avoir la permission _d'Auoindaon_ pour aller à Kebec, & comme chacun entend d'estre maistre en son pays, aussi ne laissent-ils passer aucun d'une autre Nation Sauvage par leur pays, pour aller à la traicte, sans estre recogneus & gratifiez de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement, & faire du desplaisir.

Sur l'hyver, lors que le poisson se retire sentant le froid, les Sauvages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins & autres, quittent les rives de la mer & des rivieres, & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons, Honqueronons & peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes, & ne transportent point leurs villes & villages, que (pour les raisons & causes que j'ay deduite ci-dessus au Chapitre sixiesme).

Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, & apres ils s'en vont l'arc en main, & le carquois sur le dos, la part que leur _Oki_ leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils ne jappent point; toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle estant trouvee ils la poursuyvent courageusement, & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe. Lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curee aux chiens, festinent, & emportent le reste. Que si la beste, pressee de trop prés, rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle s'eslance librement dedans: mais nos Sauvages agiles & dispos sont aussi tost apres avec leurs Canots, s'il s'y en trouve, & puis luy donnent le coup de la mort.

Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long & environ un pas, ou pas & demy de largeur par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts, comme la navette d'un Tessier, & ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent; car ils en ont encore d'autres plus petits, desquels ils se servent selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils sont fort sujets à tourner, si on ne les sçait bien gouverner, comme estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, & sont si léger qu'un homme en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut porter la pesanteur d'une pippe, & plus ou moins, selon qu'il est grand. On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, quant l'on est pressé, 25 ou 30 lieuës dans lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point de saut à passer, & qu'on aille au gré du vent & de l'eau: car ils vont d'une vitesse & legereté si grande, que je m'en estonnois, & ne pense pas que la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons Nageurs.

De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, & sçavent ce qui est du devoir de l'homme, les femmes & filles aussi se maintiennent dans leur condition & font paisiblement leurs petits ouvrages, & les oeuvres serviles: elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encore qu'elles n' y soient point forcees ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine & du mesnage, de semer & cueillir les bleds, faire les farines, accommoder le chanvre & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire. E pour ce qu'il leur reste encore beaucoup de temps à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & passer le temps, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont de bon, qui n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun ce leurs conseils, ny à faire leurs Cabanes & Canots, entre nos Hurons.

Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en lassent leurs rets & filets, comme j'ay dit. Elles pilent aussi le bled pour la cuisine, & en font rostir dans les cendres chaudes, puis en tirent la farine pour leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en d'autres Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots tous ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs viandes, chair ou poisson. Quand l'hyver vient, elles font des nattes de joncs, dont elles garnissent les portes de leurs Cabanes, & en font d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fait proprement. Les femmes des Cheveux Relevez mesmes, baillent des couleurs aux joncs, & font des compartimens d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a que redire. Elles couroyent & addoucissent les peaux de Castor & d'Eslan, & autres, aussi bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou couvertures, & y peignent des passements & bigarures, qui ont fort bonne grace.