Le grand voyage du pays des Hurons
Chapter 4
A la rade de Tadoussac, au lieu appellé la Poincte aux Vaches, estoit dressé au haut du mont, un village de Canadiens fortifié à la façon simple & ordinaire des Hurons, pour craintes de leurs ennemis. Le navire y ayant jetté l'anchre attendant le vent & la maree propre pour entrer au port je descendis à terre, fus visiter le village, & entray dans les Cabanes des Sauvages, lesquels je trouvay assez courtois, m'asseant par-fois auprés d'eux, je prenois plaisir à leurs petites façons de faire & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire plusieurs autres petites jolivetez avec des poinctes de porcs espics, teintes en rouge cramoisi. A la verité je trouvay leur manger maussade & fort à contre-coeur, n'estant accoustumé à ces mets sauvages, quoy que leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort-mal net, dequoy je les remerciay humblement. Apres, je m'en allay au port par le chemin de la forest, avec quelques François que j'avois de compagnie: mais à peine y fusmes-nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il pensa nous y arriver quelque disgrace. Ce fut que le principal Capitaine des Sauvages, que nous nommions la Foriere, estant venu nous voir dans nostre barque, & n'estant pas content du petit present de figues que nostre Capitaine luy avoit faict au sortir du vaisseau, il les jetta dans la riviere par despit, & advisa ses sauvages d'entrer tous fil-à-fil dans nostre barque, & d'y prendre & emporter toutes les marchandises qui leur faisoient besoin, & d'en donner si peu de pelleteries qu'ils voudroient, puis qu'on ne l'avoit pas contenté. Ils y entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans eux-mesmes ouvert les coutil, & tiré hors de dessous les tillacs ce qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleterie qu'à leur volonté, sans que les en peust empescher ou resister. Le mal pour nous fut, d'y avoir laissé entrer trop à la fois, veu le eu de gens que nous estions, car nous n'y estions lors que six ou sept, le reste de l'equipage ayant esté envoyé ailleurs: c'est ce qui fit filer doux à nos gens, & les laisser ainsi faire, de peur d'estre assommez ou jettez dans la riviere, comme ils en cherchoient l'occasion, ou quelque couverture honneste pour le pouvoir librement faire, sans en estre blasmez.
Le soir tout nostre equipage estant de retour, les Sauvages ayans crainte, ou marris du tort qu'ils avoient faict aux François, tindrent conseil entr'eux & adviserent en quoy & de combien ils les pouvoient avoir trompez, & s'estans cottisez apporterent autant de pelleteteries, & plus que ne valloit le tort qu'ils avoient faict, ce que l'on receut, avec promesse d'oublier tout le passé, & de continuer tousjours dans l'amitié ancienne, & pour asseurance & confirmation de paix, on tira deux coups de canon, & les fit on boire un peu de vin, ce qui les contenta fort, & nous encor' plus car à dire vray, on craint plus de mescontenter les Sauvages, qu'ils n'ont d'offencer les Marchands.
Ce Capitaine sauvage m'importuna fort de luy donner nostre Croix & nostre Chappelet, qu'il appelloit JESUS (du nom mesme qu'ils appellent le Soleil) pour pendre à son col, mais je ne pus luy accorder, pour estre en lieu où je n'en pouvois recouvrer un autre. Pendant ce peu de jours que nous fusmes là, on pescha grande quantité de Harangs & de petits Oursins, que nous amassions sur le bord de l'eau, & les mangions en guise d'Huitres. Quelques-uns croyent en France que le Harang frais meurt à mesme temps qu'il sort de son element, j'en ay veu neantmoins sauter vifs sur le tillac un bien peu de temps, puis mourroient; les Loups marins se gorgeoient aussi par-fois en nos filets des Harangs que nous y prenions, sans les en pouvoir empescher, & estoient si fins & si rusez, qu'ils sortoient par-fois leurs teste hors de l'eau, pour se donner garde d'estre surpris, & voir de quel costé estoient les pescheurs, puis rentroient dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons souvent leurs voix, qui ressembloient presqu'à celles des Chats huans (chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dict & escrit que ces poissons n'avoient point de voix.)
Proche de là, sur le chemin de Kebec, est l'Isle aux Allouettes, ainsi nommee, pour le nombre infiny qui s'y en trouve par-fois. J'en ay eu quelques-unes en vie, elles ont leur petit capuce en teste comme les nostres, mais elles sont un peu plus petits, et de plumage un peu plus gris, & moins obscur, mais le goust de la chair en est de mesme. Cette Isle n'est presque, pour la pluspart, que de sable, qui faict que l'on en tue un grand nombre d'un seul coup d'arquebuse car donnant à fleur de terre, le sable en tue plus que ne faict la poudre de plomb, tesmoin celuy qui en tua trois cens & plus d'un seul coup.
Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouvasme aussi en divers endroicts plusieurs grandes troupes de Marsoins, entierement & parfaictement blanc comme neige par tout le corps, lesquels proche les uns des autres, se jouoyent, & se soustenans monstroient ensemblement une partie de leurs grands corps hors de l'eau, qui est à peu prés, gros comme celuy d'une vache, & long à proportion, & à cause de cette pesanteur, & que ce poisson ne peut servir que pour en tirer de l'huile: l'on ne s'amuse pas à cette pesche, par tout ailleurs nous n'en n'avons point veu de blancs ny de si gros: car ceux de la mer sont noirs, bons à manger, & beaucoup plus petits. Il y a aussi en chemin des Echos admirable, qui repetent & sonnent tellement les paroles & si distinctement; qu'ils n'en obmettent une seule syllabe, & diriez proprement que ce soient personnes qui contrefont ou repetent ce que vous dites ou chantez.
Nous passasmes apres, joignans l'Isle aux Coudres, laquelle peut contenir environ une lieuë & demie de long, elle est quelque peu unie, venans en diminuant par les deux bouts, assez agreable, à cause des bois qui l'environnent, distante de la terre du Nord d'environ demye lieuë. De l'Isle aux Coudres, costoyans la terre nous fusmes au Cap de Tourmente, distant de Kebec sept ou huict lieuës: Il est ainsi nomme, d'autant que pour peu qu'il fasse de vent la mer s'y esleve comme si elle estoit pleine, en ce lieu l'eau commence à estre douce, & les Hyvernaux de Kebec y vont prendre & amasser le foin en ces grandes prairies (en la saison) pour le bestail de l'habitation. De là nous fusmes à l'Isle d'Orleans, où il y a deux lieuës, en laquelle du costé du Su, y a nombre d'Isles qui sont basses, couvertes d'arbres, & sont agreables, remplies de grandes prairies & force gibier, contenans les unes environ deux lieuës, & les autres un peu plus ou moins. Autour d'icelles y a force rochers & basses, fort dangereuses à passer, qui sont esloignees environ de deux lieuës de la grand'terre du Su. Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la grande riviere. Au bout de l'Isle il y a un saut ou torrent d'eau, appellé de Montmorency, du costé du Nord, qui tombe dans la grand'riviere avec grand bruit & impetuosité. Il vient d'un lac qui est quelques dix ou douze lieuës dans les terres, & descend de dessus une costes qui a prés de 25 toises de haut, au dessus de laquelle la terre est unie & plaisante à voir, bien que dans le pays on voye des hautes montagnes qui paroissent, mais esloignées de plusieurs lieuës.
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_De Kebec, demeure des François, & des Peres Recollets._
CHAPITRE III
DE l'Isle d'Orleans nous voyons à plein Kebec devant nous, basty sur le bord d'un destroit, de la grande riviere sainct Laurens, qui n'a en cet endroict qu'environ un bon quart de lieuë de largeur, au pied d'une montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois, basty pour la deffence du pays, pour Kebec, ou maison des Marchands: il est à present un assez beau logis, environné d'une muraille en quarré, avec deux petites tourelles aux coins que l'on y a faictes depuis peu pour la seureté du lieu. Il y a un autre logis au dessus de la terre haute, en lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bestail qu'on y a mené de France, on y seme aussi tous les ans force bled d'inde & des pois, que l'on traicte par apres aux Sauvages pour des pelleteries: Je vis en ce desert un jeune pommier qui y avoit esté apporté de Normandie, chargé de fort-belles pommes, & des jeunes plantes de vignes qui y estoient bien-belles, & tout plein d'autres petites choses qui tesmoignoient la bonté de la terre. Nostre petit Couvent est à demye lieuë de là, en un tres bel endroict, & autant agreable qu'il s'en puisse trouver, proche une petite riviere, que nous appellons de sainct Charles, qui a flux & reflux, là où les Sauvages peschent une infinité d'anguilles en Automne, & les François tuent le gibier qui y vient à foison: les petites prairies qui la bordent sont esmaillées en Esté de plusieurs petites fleurs, particulierement de celles que nous appellons Cardinales & Mattagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a prés six, sept, & huict pieds de haut, & les Sauvages en mangent l'oignon cuit sous la cendre qui est assez bon. Nous en avions apporté en France, avec des plantes de Cardinales, comme fleurs rares, mais elles n'y point profité, ny parvenues à la perfection, comme elles font dans leur propre climat & terre naturelle.
Nostre jardin & verger est aussi tres-beau, & d'un bond fond de terre: car toutes nos herbes & racines y viennent tres-bien, & mieux qu'en beaucoup de jardins que nous avons en France, & n'estoit le nombre infiny de Mousquites & Coufins qui s'y retrouvent, comme en tout autre endroict de Canada pendant l'Esté, je ne sçay si on pourroit rencontrer une plus agreable demeure: car outre la beauté & bonté de la contree avec le bon air, nostre logis est fort commode pour ce qu'il contient, ressemblant neantmoins plustost à une petite maison de Noblesse des champs, que non pas à un Monastere de Freres Mineurs, ayant esté contraincts de le bastir ainsi, tant à cause de nostre pauvreté, que pour se fortifier en tout cas contre les Sauvages, s'ils vouloient nous en dechasser. Le corps de logis est au milieu de la cour, comme un donjon, puis les courtines & rempars faits de bois, avec quatre petits bastions faits de mesme aux quatre coins, eslevez environ de douze à quinze pieds de raiz de terre, sur lequel on a dressé & accommodé des petits jardins, puis la grand-porte avec une tour quarrée au dessus faicte de pierre, laquelle nous sert de Chappelle, & un beau fossé naturel, qui circuit apres tout l'alentour de la maison & du jardin qui est joignant, avec le reste de l'enclos, qui contient quelques six ou sept arpens de terre ou plus, à mon advis. Les Framboisiers qui sont là és environs, y attirent tant de Tourterelles (en la saison) que c'est un plaisir d'y en voir des arbres tous couvers, aussi les François de l'habitation y vont souvent tirer, comme au meilleur endroict & moins penible. Que si nos Religieux veulent aller à Kebec, ou ceux de Kebec venir chez nous, il y a à choisir de chemin, par terre ou par eau, selon le temps & la saison, qui n'est pas une petite commodité, de laquelle les Sauvages se servent aussi pour nous venir voir, & s'instruire avec nous du chemin du Ciel, & de la cognoissance d'un Dieu faict homme, qu'ils ont ignoré jusques à present. On tient que ce lieu de Kebec est par les 46 degrez & demy plus sud que Paris, de prés de deux degrez, & neantmoins l'Hyver y est plus long, & le pays plus froid, tant à couse d'un vent de Nor-ouest qui y ameine ces furieuses froidures quand il donne, que pour n'estre pas le pays encore guères habité & deserté, & ce par la negligence & peu d'affection des Marchans qui se sont contez jusques à present d'en tirer les pelleteries & le profit, sans y avoir moulu employer aucune despense, pour la culture, peuplade ou advance du pays, c'est pourquoy ils n'y sont gueres plus advancez que le premier jour, pour crainte, disent-ils, que les Espagnols ne les en missent dehors, s'ils y avoient faict valoir la contree. Mais c'est une excuse bien foible, & qui n'est nullement recevable entre gens d'esprit & d'experience, qui sçavent tres bien qu'on s'y peut tellement accommoder & fortifier, si on y vouloit faire la despense necessaire, qu'on n'en pourroit estre chassé par aucun ennemy; mais si on n'y veut rien faire davantage que du passé, la France Antartique aura tousjours un nom en l'air, & nous une possession imaginaire en la main d'autruy, & si la conversion des Sauvages sera toujours imparfaicte, qui ne se peut faire que par l'assistance de quelques colonnes de bons & vertueux Chrestiens, avec la doctrine & l'exemple de bons Religieux.
Apres nous estre rafraischis deux ou trois jours avec nos Freres dans nostre petit Couvent, nous montasmes avec les barques par la mesme riviere sainct Laurens, jusques au Cap de Victoire, que les Hurons appellent _Onthrandéen_, pour y faire la traicte: car là s'estoient cabanez grand nombre de Sauvages de diverses Nations; mais avant que d'y arriver nous passasmes par le lieu appellé de saincte Croix, puis par les trois rivieres, qui est un pays tres-beau, & remply de quantité de beaux arbres & toute la route unie & fort plaisante, jusques à l'entrée du Saut sainct Louis, où il y a de Kebec plus de 60 ou 70 lieuës de chemin. Des trois rivieres nous passasmes par le lac sainct Pierre, que contient quelques huict lieuës de longueur, & quatre de large, duquel l'eau y est presque dormante, & fort poissonneux; puis arrivasmes au Cap de Victoire le jour de la saincte Magdeleine.
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_Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se gouvernent allant en voyage & par pays._
CHAPITRE IIII.
CE lieu du Cap de la Victoire ou de Massacre, est à douze ou quinze lieuës au deçà de la Riviere des Prairies, ainsi nommee, pour la quantité d'Isles plattes & prairies agreables que cette riviere, & un beau & grand lac y contient, la riviere des Yroquois y aboutit à main gauche, comme celle des Ignierhonons, qui est encore une Nation d'Yroquois, aboutit à celle du Cap de Victoire: toutes ces contrées sont tres-agreables, & propres à y bastir des villes, les terres y sont plattes & unies, mais un peu sablonneuses, les rivieres y sont poissonneuses, & la chasse & l'air fort bon, joint que pour la grandeur & profondeur de la riviere, les barques y peuvent aller à la voile quand les vents sont bons, & à faute de bon vent on se peut servir d'avirons.
Pour revenir donc au Cap de Victoire, la riviere en cet endroict, n'a environ que demye lieuë de large & dés l'entree se voyent tout d'un rang 6 ou 7 Isles fort agreables, & couvertes de beaux bois, les Hurons y ayans faict leur traitte, & agreé pour quelques petits presens de nous conduire en leur pays le Pere Joseph, le Pere Nicolas & moy: nous partismes en mesme temps avec eux, apres avoir premierement invoqué l'assistance de nostre Seigneur, à ce qu'il nous conduist & donnast un bon & heureux succez à nostre voyage, le tout à sa gloire, & nostre salut, & au bien & conversion de ces pauvres peuples.
Mais pour ce que les Hurons ne s'associent que cinq à cinq, ou six à six pour chacun canot, ces petits vaisseaux ne pouvans pour le plus, contenir qu'un d'avantage avec leurs marchandises: il nous fallut necessairement separer, & nous accommoder à part, chacun avec une de ses societez ou petit canot, qui nous conduirent jusques dans leur pays sans nous plus revoir en chemin que les deux premiers jours que nous logeasmes avec le Pere Joseph, & puis plus, jusques à plusieurs sepmaines apres nostre arrivee au pays des Hurons; mais pour le Pere Nicolas, je le trouvay pour la premiere fois, environ deux cens lieuës de Kebec, en une Nation que nous appellons Epicerinis ou Sorciers, & en Huron _Squekaneronons_.
Nostre premier giste fut à la riviere des Prairies, qui est à cinq lieuës au dessous du Saut sainct Louis, où nous trouvasmes desja d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand Ours, qu'ils avoient pris & poursuivy dans la riviere, pensant se sauver aux Isles voysines, mais la vitesse des Canots l'ataignit, & fut tué à coup de flesches & de massue. Ces Sauvages en leur festin, & caressant la chaudiere, chantoient tous ensemblement, puis alternativement d'un chant si doux & agreable, que j'en demeuray tout estonné, & ravy d'admiration: de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus admirable entr'eux; car leur chant ordinaire est assez mal-gracieux.
Nous cabanasmes assez proche d'eux, & fismes chaudiere à la Huronne, mais je ne pu encor' manger de leur _Sagamité_ pour ce coup, pour n'y estre pas accoustumé, & me fallut ainsi coucher sans souper, car ils avoient aussi mangé en chemin un petit sac de biscuit de mer que j'avois pris aux barques, pensant qu'il me deust durer jusques aux Hurons mais ils n'y laisserent rien de reste pour le lendemain, tant ils le trouverent bon. Nostre lict fut la terre nue, avec une pierre pour mon chevet, plus que n'avoient nos gens, qui n'ont accoustumé d'avoir la teste plus haute que les pieds; nostre maison estoit deux escorces de bouleaux, posées contre quatre petites perches fichees en terre, & accommodees, en panchans au dessus de nous. Mais pour ce que leur façon de faire, & leur maniere de s'accommoder allans en voyage, est presque tousjours de mesme; Je diray succinctement cy-aprés comme ils s'y gouvernent.
C'est, que pour pratiquer la patience à bon escient, & patir au delà des forces humaines, il ne faut qu'entreprendre des voyages avec les Sauvages, & specialement long temps, comme nous fismes: car il se faut resoudre d'y endurer & patir, outre le danger de perir en chemin, plus que l'on ne sçauroit penser, tant de la faim, que de la puanteur que ces salles maussades rendent presque continuellement dans leurs Canots, ce qui seroit capable de se desgouter du tout de si desagreables compagnies, que pour coucher tousjours sur la terre nue par les champs, marcher avec grand travail dans les eauës & lieux fangeux, & en quelques endroicts par des rochers & bois obscurs & touffus, souffrir les pluyes sur le dos, toutes les injures des saisons & du temps, & la morsure d'une infinie multitude de Mousquites & Coufins, avec la difficulté de la langue pour pouvoir s'expliquer suffisamment, & manifester ses necessitez, & n'avoir aucun Chrestien avec soy pour se communiquer & se consoler au milieu de ses travaux, bien que d'ailleurs les Sauvages soient toutesfois assez humais (au moins l'estoient les miens) voire plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies & moins sauvages: car me voyant passer plusieurs jours sans pouvoir presque manger de leur _Sagamité_, ainsi sallement & pauvrement accommodé, ils avoient quelque compassion de moy, & m'encourageoient & assistoient au mieux qu'il leur estoit possible, & ce qu'ils pouvoient estoit peu de chose: cela alloit bien pour moy, qui m'estois resous de bonne-heure à endurer de bon coeur tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer: ou la mort, ou la vie: c'est pourquoy je me maintenois assez joyeux nonobstant ma grande debilité, & chantois souvent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, & le contentement de mes Sauvages, qui m'en prioient par-fois, car ils n'ayment point à voir les personnes tristes & chagrines, ny impatientes pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communément nos François, ainsi l'ay je veu en une infinité d'occasion: ce qui me faisoit grandement rentrer en moy mesme, & admirer leur constance, & le pouvoir qu'ils ont sur leurs propres passions, & comme ils sçavent bien se supporter les uns les autres, & s'entresecourir & assister au besoin; & peux dire avec verité, que j'ay trouvé plus de bien en eux, que je ne m'estois imaginé, & que l'exemple de leur patience estoit cause que je m'esforçois d'avantage à supporter joyeusement & constamment tout ce qui m'arrivoit de fascheux, pour l'amour de mon Dieu, & l'edification de mon prochain.
Estans donc par les champs, l'heure de se cabaner menue, ils cherchoient à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riviere, ou autre part, où se pût aysement trouver du bois sec à faire du feu, puis un avoit soin d'en chercher & amasser, un autre de dresser la Cabane, & le bois à pendre la chaudiere au feu, un autre de chercher deux pierres plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estenduë contre terre, & apres le verser & faire bouillir dans la chaudiere; estant cuit fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d'escorces, que pour cet effect nous portions quant & nous avec des grande cuiliers, comme petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre & Sagamite soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant que partir, & encore quelquesfois ne la faisions-nous point, de haste que nous avions de partir, & par-fois la faisions-nous avant-jour: que si nous nous rencontrions deux mesnages en une mesme Cabane, chacun faisoit sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une apres l'autre, sans aucun debat ny contention, & chacun participoit & à l'une & à l'autre: mais pour moy je me contentois, pour l'ordinaire, de la Sagamite des deux qui m'agreoit d'avantage, bien qu'à l'une & à l'autre il y eust tousjours des salletez & ordures, à couse, en partie, qu'on servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes, pour concasser le bled, joint que les escuelles ne pouvoient sentir gueres bon: car ayans necessité de faire de l'eau en leur Canot, ils s'en servoient ordinairement en cette action mais sur terre ils s'accroupissoit en quelque lieu à l'escart avec de l'honnesteté & de la modestie qui n'avoit rien de sauvage.
Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien qu'il fust toujours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire cuire, il m'agreoit d'avantage au commencement, pour ce que je le prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir en marchant, & dans notre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner apres-eux une ligne, à l'ain de laquelle ils avoient accommodé & lié de la peau de quelque grenouille qu'ils avoient escorchee, & par fois ils y prenoient du poisson, qui servoit à donner goust à la chaudiere: mais quand le temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloient tendre leurs rets dans la rivieres, en laquelle ils prenoient souvent de bons poissons comme Bricgets, Esturgeons & des Carpes, qui ne sont neantmoins belles, ni si bonnes, ni si grosses que les nostres, puis plusieurs autres especes de poissons que nous n'avons pas par deçà.
Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient chercher de deux en deux jours en de certains lieux escartez où ils l'avoient caché en descendans, dans de petits sacs d'escorces de Bouleau: car autrement ce leur seroit trop de peine de porter toujours quant & eux tut le bled qui leur est necessaire en leur voyage, & m'estonnois grandement comme ils pouvoient si bien remarquer tous les endroicts où ils l'avoient caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust par-fois fort esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, ou enterré dans le sable.