Le grand voyage du pays des Hurons
Chapter 3
Assez proche du Grand banc, un de nos mattelots harponna une Dorade, c'est, à mon advis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble que la Nature se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir de ses diverses & vives couleurs de sorte mesme qu'esblouit presque la veuë des regardans, en se diversifiant & changeant comme le Cameleon, & selon qu'il approche de sa mort il se diversifie & se change en ses vives couleurs. Il n'avoit pas plus de trois pieds de longueur, & sa nageoire qu'il avoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë, toute dorée & couverte comme d'un or tres fin: comme aussi la queuë, ses aisleron ou nageoires, sinon que par fois il paroissoit de petites taches de la couleur d'un tres fin azur, & d'autres de vermillon, puis comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses autres couleurs, il n'est pas gueres large sur le dos, ains estroict, & le ventre aussi; mais il est haut & bien proportionné à sa grandeur: nous le mangeasmes, & trouvasme tres-bon, sinon qu'il estoit un peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se jouoit de nostre vaisseau, car le naturel ce ce poisson suit volontiers les navires: mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes aussi de la mer un poisson mort, de mesme façon qu'une grosse perche, qui avoit la moitié du corps entierement rouge; mais aucun de nos gens ne peut jamais dire ny juger quel poisson c'estoit. J'ay aussi quelquesfois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ de la longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les poursuyvoient. Nos mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui en avoit un un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guise d'un levraut, puis mangé, & la femelle aussi, laquelle nos servit plusieurs jours: ce qui nous fut une grande regale pour estre las des Salines, qui est la viande ordinaire de la mer.
Assez prés du Grand-banc il se voit un grand nombre d'oyseaux de mer de diverses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes, & autres, que nous appelons Foucquets, ressemblans aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont encor' une fois plus gros, ont les pattes d'oyes, & se repaissent de poisson. Ces oyseaux servent de signal aux mariniers de l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude de leur droicte route: mais je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs nids, & esclore leurs petits, estans si esloignez de terre. Il y en a qui asseurent, apres Pline, que sept jours avant, & sept jours apres le solstice d'hyver la mer se tient calme, & que pendant ce temps-là les Alcyons font leurs nids, leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que la navigation en est beaucoup plus asseurée: mais d'autres ne l'asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé un de ces Fouquets avec une longue ligne, à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de molluës fraisches, qui est l'invention dont on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor' un autre de cette façon, un de ces Fouquets grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre navire cherchant quelque proye: l'un de nos matelots advisé, luy presente un harang qu'il tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descent, et le garçon habile le prit par la patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes & conservasmes un assez long temps dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer du bec quand on s'en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet oyseau Happe-foyes, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des foyes des molluës que l'on jette en mer apres qu'on leur a ouvert le ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du vaisseau & navire pour en attrapper à quelque prix que ce soit.
Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, & au travers duquel il nous convenoit passer: ce sont hautes montagnes, assises en la profonde racine des abysmes des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente, quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On les tient de six-vingts lieuës de long, d'autres disent de deux cens, & soixante de large, passé lequel on ne trouve plus de fond, non plus que par-deçà, jusqu'à ce qu'on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement on y en pesche grande quantité, & sont des meilleures de Terre-neuve: en passant nous y en peschasmes un grand nombre, & quelques Flectans fort gros, qui est un fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux molluës, qu'il mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son corps, qui est presque faict en la forme d'un turbot ou barbuë, mais dix fois plus grand: ils sont fort-bons à manger grillés & bouillis par tranches. Cela est admirable, combien les molluës sont aspres à avaller ce qu'elles rencontrent & leur vient au devant, soit l'amorce, fer, pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve par-fois dans leur ventre, quant elles ne le peuvent revomir, c'est la cause pourquoy l'on en prend si grand quantité; car à mesme temps qu'elles apperçoivent l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles revomissent l'ain, & s'eschappent souvent.
Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait continuellement un brouillas humide, froid & pluvieux sur ce Grand-banc, aussi bien en plein Esté comme en Automne, & hors dudict Banc il n'y a rien de tout cela, c'est pourquoy il y seroit grandement ennuyeux & triste, n'estoit le divertissement & la recreation de la pesche. Une chose, entr'autres, me donnoit bien de la peine lors que je me portois mal une grande envie de boire un peu d'eau douce, & nous n'en avions point par ce que la nostre estoit devenuë puante, à cause du long-temps que nous estions sur mer, & si le cidre ne me sembloit point bon pendant ces indispositions, & encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, ny sentir le petun ou merluche, & beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal du coeur, qui m'estoit comme empoisonné, & souvent bondissant contre les meilleures viandes, & rafraischissemens: estre couché ou appuyé me donnoit quelque allegement, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute; mais lors qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé d'une merveilleuse façon, tantost couché de costé, tantost les pieds eslevez en haut, puis la teste, & tousjours avec incommodité à l'ordinaire, que si on se portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y accoustumeroit-on aussi gayement que les mattelots: mais en toutes choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent quelques-fois fort long-temps sur mer, selon la complexion des personnes, & la force de leurs estomachs.
Quelque temps apres avoir passé le Grand-banc, nous passasmes le Banc à vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës qu'on y pesche, il s'y trouve des petits boyaux comme vers, que remuent & si elles ne sont si bonnes ny si blanches à mon advis. Nous passasmes apres tout joignant le Cap Breton (que est estimé par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de latitude, & 14 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, & en partie pleine de rochers, & semble n'avoir pas plus d'une lieuë de longueur ou environ; mais ledit Cap-breton que nous avions à main gauche, est une grande Isle en forme triangulaire, qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, & est une terre eslevee, & me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se presenta à mon objet; pendant les quatre jours que pour cause de vents contraires nous conviasmes contre la coste: cette terre du Cap-breton est une terre sterile, neantmoins agréable en quelques endroitcs, bien qu'on y voye peu souvent des Sauvages, & ce qu'on nous dist. A la poincte du Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle sainct Paul, il y a un Terre eslevé en forme quarrée, & plate au dessus, ayant la mer de trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme: ce lien semble avoir esté faict par industrie humaine, pour y bastir une forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais l'ingratitude de la terre ne merite pas une si grande despence, ny qu'on pense à s'habituer en lieu si miserable & sterile.
Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye S. Laurens, par où on va à Gaspé & Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le lendemain l'Isle aux oyseaux, tant renommee pour le nombre infiny d'oyseaux qui l'habitent: elle est esloignee environ quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, de sorte que de là on ne la peut autrement descouvrir. Cette Isle est estimée en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 minutes. Ce rocher ou Isle, à mon advis, plat un peu en talus, & a environ une petite lieuë de circuit, & est presque en ovale, & d'assez difficile accez: nous avions proposé d'y monter s'il eust faict calme, mais la mer un peu trop agitée nous en empescha. Quant il faict vent, les oyseaux s'eslevent facilement de terre, autrement il y en a de certaines especes qui ne peuvent presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme avoient faict les Mattelots d'un autre navire; qui avant nous en avoient emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux des oeufs qu'ils trouverent aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur extreme des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns plus gros, les autres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire plusieurs trouppes; ains comme une nuee espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle, & aux environs, & ne s'escartent que pour s'égayer, eslever & se plonger dans la mer: il y avoit plaisir à les voir librement approcher & roder à l'entour de nostre vaisseau, & puis se plonger pour un long temps dans l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrengez plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres espèces, avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à peint le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un, que les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du pays _Apponach_, de plumage blanc & noir, & gros comme une poule, avec une courte queue, & de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons. Il y en a d'une autre espece, plus petits que les autres, & sont appellez Godets. Il y en a aussi d'une autre sorte; mais plus grands, & blancs, separez des autres en un canton de l'Isle, & sont tres difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens, & les appelleoint margaux.
Proche de la mesme Isle il y en a une autre plus petite, & presque de la mesme forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots estoient montez en un autre voyage precedent, lesquels me dirent & asseurerent y avoir trouvé sur le bord de la mer, des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils en tuerent un, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups, & endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le pouvoir blesser, par la grande dureté de sa peau, bien que, d'ailleurs il soit quasi sans deffence & fort massif.
Ce poisson est appellé par les Espagnols _Maniti_, & par d'autres _Hippotame_, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau enflée, il a encor' deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faictes comme ceux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les espaules s'estendent par le milieu jusques à la queue.
Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun; & un peu rougeastre. Il a le teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus deschainee, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant, desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de ses dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les yeux petits, & les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus. La femelle rend ses petits comme la vache, sur la terre, aussi a-elle deux mammelles pour les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quant il est fraiz vous diriez que ce soit veau: & d'autant qu'il est des poissons cetasés, & portans beaucoup de lard, nos Basques & autres Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, & ne rancit point, ny ne sent jamais le vieil, il a certaines pierres en la teste desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre le mal de costé. On le tue quant il paist de l'herbe à la rive des rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est petit; mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se faut mettre, cela faict qu'on ne se ment pas beaucoup en peint d'en chercher & chasser. Notre Pere Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, & qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.
Le lendemain nous eusmes la veue de la montagne, que les Matelots ont surnommee Table de Roland, à cause de la hauteur; & les diverses entre coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des terres jusques à Gaspé qui est estimé sous la hauteur de 40 degrés deux tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela nous fut une grande consolation: car outre le desir & la necessité que nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer, l'air de la terre nous sembloit grandement soüef: toute cette Baye estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient fort importunes, & empechoient nostre repos par leurs esvents. Nos Matelots y pescherent grande quantité de Houmarts, Truites & autres diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, & qui ressembloient aux crapaux.
Toute cette contree de terre est fort montagneuse, & haute presque par tout, ingrate et sterile, n'y ayant rien que des Sapiniers, Bouleaux, & peu d'autres bois. Devant la rade, en un lieu un peu eslevé, on a faict un petit jardin, que les Matelots cultivent quand ils sont arrivez là, ils y sement de l'ozeille & autres petites herbes, lesquelles servent à faire du potage: ce qu'il y a de plus commode & consolatif, apres la pesche & la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau d'eau douce, tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le coupeau desquelles me promenant par-fois, pour contempler l'emboucheure du grand fleuve sainct Laurens, par lequel nous devions passer pour aller à Tadoussac: apres avoir doublé cette langue de terre & Cap de Gaspé, j'y vis quelques lenteaux & perdrix, comme celles que j'ay veues du depuis dans le pays de nos Hurons: & comme je desirois m'employer tousjours à quelque chose de pieux, & qui me fournir d'un renouvellement de ferveur à la poursuitte de mon dessein, je gravois avec la poincte d'un cousteau dans l'escorce des plus grands arbres, des Croix & des noms de JESUS, pour signifier à Sathan & à ses suppost, que nous prenions possession de cette terre pour le Royaume de Jesus-Christ, & que doresnavant il n'y auroit plus de pouvoir, & que le seul & vray Dieu y seroit recogneu & adoré.
Ayant laissé nostre grand vaisseau au port, & donné ordre pour la pesche de la Mollue, nous nous embarquasmes dans une pinace nommee la Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent, & le cap estant doublé seulement au troisiesme jour, à cause des vents & marées contraires, nous passasmes tousjours costoyans à main gauche, la terre qui est fort haute & en suitte les Monts nostre Came, pour lors encore en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eust plus par tout ailleurs. Or les Matelots, qui ordinairement ne demandent qu'à rire & se recreer, pour addoucir & mettre dans l'oubly les maux passez, font icy des ceremonies ridicules à l'endroict des nouveaux venus, (qui n'ont encore pu estre empeschées par les Religieux) un d'entr'eux contre-faict le Prestre, qui feint de les confesser, en marmotant quelques mots entre ses dents, puis avec une gamelle ou grand plat de bois, lui verse quantité d'eau sur la teste, avec des ceremonies dignes des Matelots; mais pour en estre bien tost quittes & n'encourir une plus grande rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de vie, ou bien il se faut attendre d'estre bien mouillé. Que si on pense faire le mauvais ou le retif, l'on a la teste plongée jusques par fois les espaules, dans un grand bacquet d'eau qui est la disposé tout exprez, comme je vis faire à un grand garçon qui pensoit resister en la presence du Capitaine, & de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie; mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne, par recreation aussi ne veulent-ils point que l'on se desdaigne de passer par la loy, ains gayement & de bonne volonté s'y sous mettre, j'entends les personnes seculieres, & de mediocre condition, ausquels seuls on fait observer cette loy.
L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs monstrueusement grands, & qui devorent les hommes comme en Norguegue, longue d'environ 30 ou 40 lieuës, nous estoit à main droicte, & en suitte des terres plattes couvertes de Sapiniers, & d'autres petits bois, jusqu'à la rade de Tadoussac. Ceste Isle, avec le Cap de Gaspé, opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appelons de sainct Laurens, admirable, en ce qu'il est un des plus beaux fleuves du monde, comme m'ont advoué dans le pays des personnes mesme qui avoient faict le voyage des Molucques & Antipodes. Il a son entree selon qu'on peut presumer & juger, pres de 20 ou 25 lieuës de large, plus de 200 brasses de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance; & au bout de 400 lieuës elle est encore aussi large que les plus grands fleuves que nous ayons remarquez, remplie (par endroicts) d'isles & de rocher innumerables; & pour moy je peux asseurer que l'endroict le plus estroict que j'ay veu, passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de Seine, & ne pense point me tromper, & ce qui est plus admirable, quelques-uns tiennent que cette riviere prend son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours, si bien (la chose estant ainsi) qu'il faut qu'il ait deux cours; l'un en Orient vers la France, l'autre en Occident, vers la mer du Su, & me semble que le lac des _Shequiatieronons_ a de mesme deux descharges opposites, produisant une grande riviere, qui se va rendre dans le grand lac des Hurons, & une autre petite tout à l'opposite, qui descend et prend son cours du costé de Kebec, & se perd dans un lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa source: ce fut le chemin par où mes Sauvages me remenerent des Hurons, pour retrouver nostre grand fleuve sainct Laurens, qui conduit à Kebec.
Continuant nostre route, & vogant sur nostre beau fleuve, à quelques jours de là nous arrivasmes à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë du port, & cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, qui n'a en cet endroict plus que sept ou huict lieuës de large: le lendemain nous doublasmes la poincte aux Vaches, & entrasmes au port, qui est jusques où peuvent aller les grands vaisseaux, c'est pourquoy on tient là des barques & chalouppes exprez, pour descharger les navires, & porter ce qui est necessaire à Kebec, y ayant encor environ 50 lieuës de chemin par la riviere car de penser y aller par terre c'est ce qui ne se peut esperer, ou du moins semble-il impossible pour les hautes montagnes, rochers & precipices où il se conviendroit exposer & passer: ce lieu de Tadoussac est comme un' ance à l'entrée de la riviere de Saguenay, où il y a une marée fort estrange pour la vistesse, où quelques fois il vient des vents imperieux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy il y fait plus froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du Soleil de quelque degré.
Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus. Il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une petite Isle de rochers, qui est presque couppee de la mer, le reste sont montagnes hautes eslevees, où il y a peu de terre, mais force rochers & sables, remplis de bois, comme Sapins & Bouleaux, puis une petite prairie & forest auprés, tout joignant la petite Isle de rochers, à main droicte tirant à Kebec, est la belle riviere du Saguenay, bordee des deux costez de hautes & steriles montagnes, elle est d'une profondeur incroyable, comme de 100 ou 200 brasses, elle contient de large demie-lieuë en des endroits, & un quart en son entree, où il y a un courant si grand, qu'il est trois quarts de maree couru dedans la riviere qu'elle porte encore dehors, c'est pourquoy on apprehende grandement, ou que son courant ne resiste & empesche d'entrer au port, ou que la forte maree n'entraisne dans la riviere, comme il est une fois arrivé à Monsieur de Pont-gravé, lequel s'y pensa perdre, à ce qu'il nous dit, pour ce qu'il n'y peut prendre fonds, ny ne sçavoit comment en sortir, ses anchres ne luy servans de rien, ny toutes les industries humaines, sans l'assistance particuliere de Dieu, qui seul le sauva, & empescha de briser son infortuné navire.