Le grand voyage du pays des Hurons
Chapter 2
_De nostre commencement, & suitte de nostre voyage._
CHAPITRE II.
NOSTRE Congregation s'estant tenue à Paris, j'eus commandement d'accompagner le Pere Nicolas, vieil Predicateur, pour aller secourir nos Peres, qui avoient la mission de la conversion des peuples de la nouvelle France. Nous partismes de Paris avec la benediction de nostre R. Pere Provincial, le dix huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre, à l'Apostolique, à pied & avec l'equipage ordinaire des pauvres Pere Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S. François. Nous arrivasmes à Dieppe en bonne santé, où le navire fretté & prest, n'attendoit que le vent propre pour faire voile, & commencer nostre heureux voyage: de sorte qu'à grand peine pûmes-nous prendre quelque repos, qu'il nous fallut embarquer le mesme jour de nostre arrivee, de sorte que nous partismes dés la my nuict avec un vent assez bon mais qui par sa faveur inconstante nous laissa bien tost, & fusmes surpris d'un vent contraire, joignant la coste d'Angleterre, que causa un mal de mer fort fascheux à mon compagnon, qui l'incommoda fort & le contraignit de rendre le tribut à la mer; qui est l'unique remede de la guerison de ces indispositions maritimes. Graces è nostre Seigneur, nous avions desja scillonné environ cent lieuës de mer, avant que je fusse contrainct à ces fascheuses maladies; mais j'en ressentis bien depuis, & peut dire avec verité, que je ne me fusse jamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux & ennuyeux comme je l'experimentay, me semblant n'avoir jamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant trois mois six jours de navigation, qu'il nous fallut (a cause des vents contraires) pour traverser ce grand & espouventable Ocean, & arriver à Kebec, demeure de nos Peres.
Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller, & passer devant la Rochelle, à la rade de laquelle nous nous arrestâmes deux jours, pendant que nos gens allerent negocier à la ville pour leurs affaires particulieres. Il y avoit là un grand nombre de navires Hollandoises, tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, & à la riviere Suedre, proche de Mareine: nous en avions desja trouvé en chemin, environ quatre vingts ou cent en diverses flottes, & aucun n'avoit couru sus-nous, entant que nostre pavillon nous faisoit cognoistre; il y eut seulement un pirate Hollandois qui nous voulut attaquer & rendre combat, ayant desja à ce dessein ouvert ses sabors, & fait boire & armer ses gens; mais pour n'estre assez forts, nous gaignasmes le devant à petit bruit, ce miserable traisnoit desja quant-&-soy un autre navire chargé de sucre & autres marchandises, qu'il avoit volé sur des pauvres François & Espagnols qui venoient d'Espagne.
De la Rochelle on prend d'ordinaire un pilote de louage, pour conduire les navires qui vont à la riviere de Suedre, à cause de plusieurs lieux dangereux où il convient de passer, & est necessaire que ce soit un pilotte du pays qui conduise en ces endroicts, pource qu'un autre ne s'y oseroit hazarder, il arriva neantmoins que ce pilotte de la Rochelle pensa nous perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoua sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n'en eschapper jamais, & de faict, si Dieu n'eust calmé le temps, & retenu notre navire de se coucher du tout, s'estoit faict du navire, & de tout ce qui estoit dedans; on demeura ainsi jusques environ les six ou sept heures du lendemain matin, que la maree nous mit sus pied; en cet endroict nous n'estions pas à plus d'un bon quart de lieuë de terre; & nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la pluspart de l'equipage avec la chalouppe pendant ce danger, pour descharger d'autant le navire, & se sauver tous, en cas qu'il se fust encore tant-soit-peu couché; car il l'estoit desja tellement, que l'on ne pouvoit plus marcher debout, ains se traisnant & appuyant des mains. Tous estoient fort affligez, & aucun n'eut le courage de boire ny manger, encore que le souper fust prest & servy, & les bidons & gamelles des matelots remplis: pour moy j'estois fort debile, & eusse volontiers pris quelque chose; mais la crainte de mal edifier m'empescha & me fit jeusner comme les autres, & demeurer en priere toute la nuict avec mon compagnon, attendant la misericorde & assistance du bon Dieu: nos gens parloient desja de jetter en mer le pilotte qui nous avoit eschouez. Une partie vouloit gaigner l'esquif pour tascher à se sauver, & le Capitaine menaçoit d'un coup de pistolet le premier qui s'y advanceroit, car sa raison estoit; sauver tout, ou tout perdre, & nostre Seigneur ayant pitié de ma foiblesse me fit la grace d'estre fort peu esmeu & estonné pour le danger present & eminent, ny pour tous autres que nous eusmes pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensee (me confiant en la divine bonté, aux merites de la Vierge, & de tous les Saincts) que deussions perir, autrement il y avoit grandement sujet de craindre pour moy, puis que les plus experimentez pilotes & mariniers n'estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit tout plein de personnes, un desquels, comme fasché de me voir sans apprehension pendant une furieuse tourmente de huict jours; me dit par reproche, qu'il avoit dans la pensee que je n'estois pas Chrestien, de n'apprehender pas en des perils si eminens, je luy dis que nous estions entre les mains de Dieu; & qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, & que je m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre Seigneur au pays des Sauvages, & d'y endurer le martyre, si telle estoit sa saincte volonté: que si sa divine misericorde vouloit que je perisse en chemin, que je ne devois pas moins que d'en estre content, & que d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas bon signe; mais que chacun devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & apres faire ce qu'on pourroit pour se delivrer du danger & naufrage, puis laisser le reste du soin à Dieu, & que bien que je fusse un grand pecheur, que je ne perdrois pas pourtant l'esperance & la confiance que je devois avoir à mon Seigneur & à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace & danger, duquel ils pouvoient nous delivrer, avec le bon plaisir de sa divine Majesté, quand il leur plairoit.
Apres estre delivrés du peril de la mort, & de la perte du navire, qu'on croyoit inevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivasmes d'assez bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel des marests de Mareine. Nous nous desembarquasmes, & n'estans qu'à deux bonnes lieuës de Brouage, nous y allasmes nous rafraischir; avec nos Freres de la province de la Conception, qui y ont un assez beau Couvent, lesquels nous y reçurent & accommoderent avec beaucoup de charité. Nostre navire estant chargé, & prest à se remettre à la voile, nous retournasmes nous y rembarquer, avec un nouveau pilote de Mareine, pour nous reconduire jusqu'à la Rochelle, lequel pensa encor' nous eschouer, ce qu'indubitablement nous aurions esté, s'il eust fait tant-soit-peu obscur, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il de la pretendue Religion, & des opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous avoit eschouez, quoy que plus retenu & modeste.
Vers la Rochelle il y a une grande quantité de marsoins, mais nos mattelots ne se mirent point en peine d'en harponner aucun, mais ils pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonne bonnes fricassees, & semblent des blancs d'oeufs durs fricassez: ils prindrent aussi des grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traisner apres le navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, & desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, & le poisson aussi, pendant que je me trouvois mal cela me fortifia un peu; mais je me desplaisois grandement que le Chirurgien qui avoit soin des malades estoit Huguenot, & peu affectionné envers les Religieux, c'est pourquoy j'aymois mieux patir que de le prier, aussi n'estoit-il gueres courtois à personne. Passant devant l'Isle de Réon remplit nos bariques d'eau douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, & le cap à la route de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde du bon Dieu, & à la mercy des vents.
A deux ou trois cens lieuës de mer, un piratte ou forban nous vint recognoistre, & par mocquerie & menace nous dit qu'il parleroit à nous apres souper, il ne luy fut rien respondu; mais party d'auprés de nous on tendit le pont de corde, & chacun se tint sur les armes pour rendre combat, au cas qu'il fust revenu, comme il avait dict: mais il ne retourna point à nous, ayant bien opinion qu'il n'y avoit que des coups à gaigner, & non aucune marchandise: toutes fois il fut encore trois ou quatre jours à voltiger & roder à nostre veuë, cherchant à faire quelque prise & piraterie.
Il arriva un accident dans nostre navire, le premier jour du mois de May, qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que tous les matelots s'arment au matin, & en ordre font une salve d'escoupeterie au Capitaine du vaisseau: un bon garçon, peu usité aux armes, par mesgard & imprudence, donna une double ou triple charge à un meschant mousquet qu'il avoit, & pensant le tirer il se creva, & tua le mattelot qui estoit à son costé, & en blessa un autre legerement à la main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu comme ce pauvre homme blessé à la mort: car ayant toutes les parties naturelles coupees & emportees, & quelques peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient: apres qu'il fut revenu de pasmoizon, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe, & d'y apliquer ses remedes, & jusqu'à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté & d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, & peu de temps apres il mourut: apres il fut enveloppé dans sa paillasse, & mis le lendemain matin sur le tillac: nous dismes l'Office des morts, & toutes les prieres accoustumees, puis le corps ayant esté mis sur une planche, fut faict glisser dans la mer, puis un tison de feu allumé, & un coup de canon tiré, qui est la pompe funebre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent sur mer.
Depuis, nous fusmes agitez d'une tourmente si furieuse, par l'espace de sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust joindre au Ciel, de sorte que l'on avoit de l'apprehension qu'il se vint à rompre quelque membre du navire, pour les grands coups de mer qu'il souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient jusques par dessus la Dunette abysmassent nostre navire; car elles avaient desja rompu & emporté les galleries, avec tout ce qui estoit dedans; c'est pourquoy on fut contrainct de mettre bas toutes les voiles, & demeurer les bras croisez; portez à la mercy des flots, & balotez d'une estrange façon pendant ces furies. Que s'il y avoit quelque coffre mal amarré, on l'entendoit rouler, & quelquesfois la marmite estoit renversee, & en dinant ou soupant si nous ne tenions bien nos plats, ils voloient d'un bout de la table à l'autre, & les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouvement du navire, que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit plus.
Pendant ce temps là, les plus devots prioyent Dieu, mais pour les mattelots, je vous asseure que c'est alors qu'ils sont moins devots, & qu'ils taschent de dissimuler l'apprehension qu'ils ont du naufrage, de peur que venans à en echapper ils ne soient gaussez les uns des autres, pour la crainte et la peur qu'ils auroient témoigné par leurs devotions, ce qui est une vraye invention du diable, pour faire perdre les personnes en mauvais estat. Il est tres-bon de ne se point troubler, voire tres-necessaire pour chose qui arrive, à cause qu'on en est moins apte de se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus insolent, ains se recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense estre expedient & necessaire à son salut & delivrance. Or ces tempestes bien souvent nous estoient presagees par les Marsoins, qui environnoient nostre vaisseau par milliers, se jouans d'une façon fort plaisante, dont les uns ont le museau mousse & gros, & les autres pointu.
Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec mon compagnon, dans la chambre du Capitaine, où je lisois pour mon contentement spirituel les Meditations de S. Bonaventure, ledict Pere n'ayant pas encore achevé son office, le disoit à genouils, proche la fenestre qui regarde sur la gallerie, qu'à mesme temps un coup de mer rompit un aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleve un peu en l'air le dit Pere, & m'enveloppe une partie du corps, ce qui m'esblouit toute la veuë; neantmoins, sans autrement m'estonner, je me leve diligemment d'où j'estois assis, à tastons, j'ouvre la porte pour donner cours à l'eau, me ressouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son fils se trouverent un jour noyez par un coup de mer qui entra dans leur chambre. Nous eusme aussi par fois des ressaques jusqu'au grand masts, qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer un navire dans l'abysme des eaues. Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà des isles Assores, qui sont au Roy d'Espagne, desquelles nous n'approchasmes plus pres que d'une journee.
Ordinairement apres une grande tempeste vient un grand calme, comme en effet nous en avions quelque fois de bien importuns, qui nous empeschoient d'advancer chemin, durant lesquels les Matelots jouoient & dansoient sur le tillac; puis quend on voyoit sortir de dessous l'orizon un nuage espais, c'estoit lors qu'il fallait quitter ces exercices, & se prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre vaisseau sen dessus-dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à executer ce que le maistre du navire leur commandoit. Or le calme qui nous arriva apres cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la mer un grand tonneau de tres-bonne huile d'olive, que nous appercusmes assez proche de nous, flottant sur les eaues, nous en apperceusmes encore un autre deux ou trois jours apres: mais la mer qui commençoit fort à enfler, nous osta le moyen de l'avoir: ces tonneaux comme il est à conjecturer, pouvoient estre de quelque navire brizé en mer par ces furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps auparavant.
Quelques jours apres nous rencontrasmes un petit navire Anglois, qui disoit venir de la Virginie, & de quelqu'autre contree, car il avoit quantité de palmes, du petun, de la cochenille & des cuirs, il estoit tout desmaté des coups de vent qu'il avoit souffert, & pour pouvoir s'en retourner au pays d'Angleterre & d'Escosse, d'où la pluspart de son equipage estoit, ils avoient accommodé leurs masts de mizanne qui seul leur estoit resté, à la place du grand masts qui s'estoit rompu, & les autres aussi. Il pensoit s'esquiver & fuyr; mais nous allasmes à luy & l'arrestasmes, luy demandant, selon la coutume de la mer, à celuy qui est, ou pense estre le plus fort: d'où est le navire, il respondit d'Angleterre, on luy repliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos voiles, sortez votre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il appartient, on le faict passer par la loy & commission de celuy qui le prend: mais il est vray qu'en cela comme en toute autre chose, il se commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre marchant, & avoir bonne commission, qui luy mesme est pirate & marchant tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions & rencontres, & ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre de quelque petit navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises, pour en faire curee, & contenter leur convoitise: c'est pourquoy il ne faut s'approcher d'aucun navire en mer qu'à bonnes enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un autre pirate. Que si demandant d'où est le navire on respond, de la mer, c'est à dire, escumeur de mer, c'est qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on n'ayme mieux se rendre à leur mercy & discrétion du plus fort.
C'est aussi la coustume en mer, que quand quelque navire particulier rencontre un navire Royal, de se mettre au dessous du vent, & se presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d'abattre son enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand voyage) sinon quand on approche de terre, ou quand il faut se battre.
Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent enfin à nous, sçavoir leur maistre de marine, & quelques autres des principaux, non toutefois sans une grande crainte & contradiction, car ils pensoient qu'on les traitteroit de la mesme sorte qu'ils ont accoutumé de traiter les François quand ils en ont le dessus: c'est pourquoy ce Maistre de navire offrit en particulier à nostre Capitaine, moy present, tout ce qu'ils avoient de marchandise en leur navire, moyennant la vie sauve, & qu'ainsi despouillez de tout, fors d'un peu de vivres, on les laissast aller; mais on leu fit aucun tort, & refusa-on leur offre, seulement on accepta un baril de patates (de sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux; mais d'un goust beaucoup plus excellent) & un autre de petun, qu'ils offrirent volontairement au Capitaine, & à moy un cadran solaire que je ne voulois accepter de peur de leur en incommoder: car mon naturel ne sçauroit affliger l'affligé, bien qu'il ne merite compassion.
Le Capitaine de nostre vaissseau, comme sage, ne voulut rien determiner en ce faict de soy-mesme, sans l'avoir premierement communiqué aux principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit celuy que principalement il desiroit suyvre, pour ne rien faire contre sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous estions en ce conseil, on avoit envoyé quantité de nos hommes dans ce navire Anglois pour y estre les plus forts, & en ramener les principaux des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine lequel estoit malade, de laquelle maladie il mourut la nuict mesme. Apres avoir veu tous les papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres qui s'adressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fust que trop vieux obtenu, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor' fort foiblement armez, ils avoient quelques chartes parties, puis toutes ces lettres les mettoient hors de soupçon, & ainsi on les renvoya en leur navire, apres nous avoir accompagnez trois jours, & pleurans d'ayse d'estre delivrez de l'esclavage ou de la mort qu'ils attendoient; ils nous firent mille remerciemens d'avoir parlé pour eux, & se prosternoient jusqu'en terre, contre leur coustume, en nous disans adieu.
Je me récreois parfois, selon que je me trouvois disposé, à voir jetter l'esvent aux baleines, & jouer les petits balenots, & en ay veu une infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre repos par leurs soufflemens & les diverses courses des Gibars & Baleines. Gibar est une espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d'une bosse qu'il semble avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte une nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent souffleur. Toutes les femelles portent & font leurs petits tous vifs, les allaitent, couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes eslevees un peu hors, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent de loin par leur queue qu'elles monstrent souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances, & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de quatre cens barriques, d'autres six-vingts poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens pieds de long, & trois cens soixante de large. Il y en a desquelles on en pourroit tirer davantage.
A mon retour je vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de l'annee precedente, & ne peux en concevoir la cause ny le pourquoy, sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que rendit la playe d'une grande Baleine, que par plaisir un de nos Commis luy avoit faite d'un coup d'arquebuse à croc, chargee d'une double charge; ce n'est neantmoins ny la façon, ny la maniere de les avoir: car il y faut bien d'autre invention, & des artifices desquels les Basques se sçavent bien servir, c'est pourquoy je n'en fais point de mention, & me contente que d'autres Autheurs en ayent escrit.
La premiere Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, & passant tout aupres on détourna un peu le navire, craignant qu'à son resveil elle ne nous causast quelque accident. J'en vis une entre les autres espouventablement grosse, et telle que le Capitaine, & ceux qui la virent dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce qui fit mieux recognoistre sa grosseur & grandeur est, que se demenant & soutenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit entendre de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour estonner & amasser le poisson, pour apres s'en gorger. Je vis un jour un poisson de quelque dix ou douze pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout joignant nostre navire: on me dit que c'estoit un Requiem, poisson fort friant de chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il couppe aysement avec ses deux ou trois rangees de dents qu'il a en sa gueule, & n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, & par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s'il avoit sa gueule autrement.