Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 19

Chapter 193,677 wordsPublic domain

Environ un quart de lieuë apres le saut de la chaudiere, nous passasmes à main droicte devant un autre saut ou cheute d'eau admirable, d'une riviere qui vient du costé du Su, laquelle tombe d'une telle impetuosité de vingt ou vingt-cinq brasses de haut dans la grande riviere, sur laquelle nous estions, qu'elle faict deux arcades, qui ont de largeur pres de trois cens pas. Les jeunes hommes sauvages se donnent quelquefois le plaisir de passer avec leurs Canots par derriere la plus large, & ne se mouillent que de poudrin que faict l'eau, mais il me semble qu'ils font en cela une grande folie, pour le danger qu'il y a assez eminent: & puis, à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet qui nous peut causer un repentir & tirer sur nous la risee & la mocquerie de tous les autres? Les Yroquois venoient ordinairement jusques en ces contrees, pour surprendre nos Hurons au passage allant à la traicte; mais depuis qu'ils ont sceu qu'ils commençoient de mener des François avec eux, ils ont comme desisté d'y plus aller, neantmoins nos gens à tout evenement, se tindrent toujours sur leur garde, de peur de quelque surprise, & s'allerent cabaner hors danger, & comme nous souffrismes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous fallut de mesme souffrir les orages, les grands bruits du tonnerre, & les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin, que nous nous remismes en chemin, encore tous mouillez, & affiligez d'un faux rapport qui nous avoit est faict par un Algoumequin, que la flotte de France estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps à mes gens de descendre jusques à Kebec: mais apres estre un peu r'entré en moy-mesme, & ruminé ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinent de stratageme & de la finesse de l'Algoumequin qui avoit controuvé ce mensonge, pour nous faire retourner en arriere, & en suitte persuader à tous les autres Hurons de n'aller point à la traicte. Je fis donc entendre à mes Sauvages la malice de l'homme, & leur fis continuer nostre voyage, avec esperance de bons succez.

De là nous allasmes cabanez à la petite Nation que nos Hurons appellent Quieunontateronons, où nous n'eusmes pas à peine pris terre & dressé nostre Cabane, que les deputez du village nous vindrent visiter, & supplier nos gens d'essuyer les larmes de ving-cinq ou trente pauvres vefves qui avoient perdu leurs marys l'hivers passé, les uns de la faim, & les autres de diverses maladies naturelles, je les priay d'avoir patience en cette pressante necessité, & que le tout ne consistoit qu'à quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves pour addoucir leur douleur, & essuyer leurs larmes. Ils en firent en effect leur petit devoir, & donnerent un present de bled d'Inde & de farine à ces pauvres bonnes gens: je les appelles bons pource qu'en effect je les trouvay tels, & d'une humeur tellement accommodante, douce & pleine d'honnesteté, que je m'en trouvay fort edifié & satisfaict.

Ce fut icy où je trouvay dans les bois environ un petit quart de lieuë du village, un pauvre Sauvage malade, enfermé dans une Cabane ronde, couché de son long aupres d'un petit feu, duquel j'ay faict mention cy-devant au chapitre des malades. Me promenant par le village, & visitant les Sauvages, un jeune garçon me fit present d'un petit Rat musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present, duquel il faisoit autant d'estat, que je faisois de ce petit animal. Le truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traitta un Chien, dequoy nous fismes festin le lendemain matin, en compagnie de plusieurs Sauvages de nos Canots, & puis nous troussasmes bagage, fismes nos apprests, & nous mismes en chemin, nonobstant les nouveaux advis que les Algoumequins nous donnoient des Navires de France qu'ils croyoient estre perdues & subemergées en mer, ou pris par les Corsaires & en effect il y avoit l'apparence assez de la croire, en ce que le temps de leur arrivee ordinaire estoit desja de longtemps escoulé, & si on n'en recevoit aucune nouvelle. Ce fut ce qui me mit pour lors dans les doutes, bien que je fisse tousjours bonne mine à mes gens, de peur qu'ils ne s'en retournassent, comme ils en estoient sur le pointc.

Passans au saut sainct Louys, long d'une bonne lieuë & tres-dangereux en plusieurs endroicts, nostre Seigneur me garantit & preserva d'un precipice & cheute d'eu où je m'en allois tomber infailliblement, car comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le Canot à la main, estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suyvre à pied, dans les eaux, ny sur la terre par trop montagneuse, & embarrassee de bois & de rochers, la violence de l'eau leur ayant faict eschapper des mains, je me jettay fort à propos sur une petite roche en passant, puis en mesme temps le Canot tombe par une cheute d'eau dans un precipice, parmy les bouillons & les rochers, d'où ils le retirerent à demy brisé avec une longe corde, que (prevoyant le danger) ils y avoient attachée; & apres ils le raccommoderent: à terre avec des pieces d'escorces qu'ils portoient quant-&-eux: depuis nous souffrismes encore plusieurs coups de vagues dans nostre petit vaisseau, & passasmes par de grandes, hautes & perilleuses eslevations d'eau, qui faisoient dancer, hausser & baisser nostre Canot d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché & raccourcy, pour ne point empescher mes Sauvages de bien gouverner, & voir de quel bord ils devoient prendre. De là nous allasmes cabaner dans une Sapiniere assez incommodement, d'où nous partismes le lendemain matin, encore tous mouillés, & continuasmes nostre chemin par un lac & de là par la grande riviere, jusques à deux lieuës pres du Cap de Victoire, où nous cabanasmes sous un arbre peu à couvert des pluyes, qui continuerent du soir jusques au lendemain matin, que nous nous rendismes audict Cap de Victoire, où desja estoit arrivé depuis deux jours le Truchement Bruslé, ave ceux ou trois Canots Hurons.

Je vous rends graces, ô mon Dieu, que vous nous ayez conduits jusques icy sans peril, mais voicy, je ne suis pas plustost descendu à terre, pensant me rafraischir, que j'entends les plaintes du Truchement & de ses gens, qui sont empeschez par les Montagnets & Algoumequins de passer outre, & veulent qu'ils attendent là avec eux les barques de la traicte: je ne trouvay point à propos de leur obeyr, & dis que je voulois descendre & que pour eux qu'ils demeurassent là, s'ils vouloient, & me voyant dans cette resolution, & que difficilement me pouvoient ils empescher, & encore moins osoient-ils me violenter, comme ils avoient faict le Truchement. Ils trouverent invention d'intimider nos Hurons par une fourbe qu'ils leur firent croire, que à tout le moins tirer d'eux quelques presens. Ils firent donc courir un bruit qu'ils avoient receu vingt coliers de Pourceleine des Ignierhonons (ennemis mortels des Hurons) à la charge de les envoyer advertir de l'arrivee desdits Hurons, afin qu'ils peussent les venir tous mettre à mort, & qu'en peu de temps, ils viendroient en tres grand nombre. Nos gens, vainement espouventez de cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'escart dans le bois, où je fus appellé avec le Truchement, qui estoit d'aussi legere croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottiserent tous, qui de rets, qui de petun, bled farine & autres chose, qu'ils donnerent aux Capitaines et Chefs principaux des Montagnets & Algoumequins, afin de se les obliger. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerent rien: car je me doutay incontinent du stratageme & mensonge auquel les Sauvages sont sujets, & se font aysement croire à ceux de leur sorte: car ils n'ont qu'à dire je l'ay songé s'ils ne veulent dire on me l'a dit, & cela suffit.

Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que passer outre nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent particulierement ceux qu'ils font en commun. En toutes les villes, bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de coliers de pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generallement de tout ce qu'ils gaignent ou obtiennent pour le commun soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent par leurs terres, & par toute autre voy & maniere qui se presente. Or est-il que toutes ces choses sont mises & disposees entre les mains & en la garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de la Republique & lors qu'il est question de faire quelque present pour le bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix, ou pour autre service du public, ils assemblent le conseil, auquel, apres avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le thresor, & arresté le nombre & la qualité des marchandises qui en doivent estre tirees, on advise le Thresorier de fouiller dans les coffres, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité & bonne volonté; & jamais ils ne manquent de trouver les choses necessaires & accordees, tant ils ont le coeur genereux & assis en bon lieu, pour le salut commun.

Pour revenir au dessein que j'avois de partir du Cap de Victoire, & d'aller jusqu'à Kebec, je me resolus en fin (apres avoir un peu contesté avec les Montagnets & Algoumequins) de faire mettre nostre Canot en l'eau, comme je fis, dés la poincte du jours, que tous les Sauvages dormoient encore, & n'esveillay personne que le Truchement pour me suyvre, s'il pouvoit, ce qu'il fist au mesme instant, & fismes telle diligence, favorisez du courant de l'eau, & qu'il n'y avoit aucun saut à passer, que nous fismes vingt-quatre bonnes lieuës ce jour là, nonobstant l'incommodité de la pluye, & cabanasmes au lieu qu'on dit estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de Victoire, où nous trouvasmes une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des pois & des prunes pour faire chaudiere entre nos Sauvages, lesquels d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne s'estoient point trompez en la croyance qu'is en avoient tousjours eue, veu la reverence & le respect que me portoient les François, & les presents qu'ils m'avoient faicts; qui estoient ces pois & ces pruneaux, desquels ils firent bonne expedition è l'heure du souper, ou plustost disner car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour.

Le lendemain dés le grand matin, nous partismes delà, & en peu d'heures trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un bon vent: & apres avoir salué celuy qui y commandoit, avec le reste de l'equipage, & faict un peu de collation, nous passasmes outre en diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme fismes avec la grace du bon Dieu. Sur l'heure de midy mes Sauvages cacherent tous du sable un peu de bled d'Inde à l'accoustumée & firent festin de farine cuite, arrosée de suif d'Eslan fondu mais j'en mangeai tres peu pour lors (sous esperance de mieux le soir): car comme je ressentois desja l'air de Kebec, ces viandes insipides & de mauvais goust, ne me sembloient pas si bonnes qu'auparavant particulierement ce suif fondu, qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles, lequel seroit là mangé en guise d'huile, ou de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux d'en avoir pour mettre dans nostre pauvre Menestre au pays des Hurons.

A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passasmes assez proche d'un village de Montagnets, dressé sur le bord de la riviere, dans une Sapiniere, le Capitaine duquel, avec plusieurs autres de la bande, nous vindrent à la rencontre dans un Canot, & vouloient à toute force contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled & farine, comme estant deu (disoient-ils) à leur Capitaine, pour le passage & entree dans leurs terres: mais les François qui là avoient esté envoyez exprez dans une Chalouppe, pour empescher ces insolences, leur firent lascher prise, tellement que mes gens ne furent en rien foullez, que du reste de nostre Menestre du disner, qui estoit encore dans le pot, laquelle ces Montagnets mangerent à pleine main toute froide, sans autre ceremonie.

De là nous arrivasmes d'assez bonne heure à Kebec, & eus le premier à ma rencontre le bon Pere Joseph qui y estoit arrivé depuis huict jours; avec lequel (apres m'estre un peu rafraischy, & receu la courtoisie de Messieurs de l'habitation, & veu cabaner mes Sauvages) je fus à nostre petit Couvent, scitué sur la riviere sainct-Charles; où je trouvay tous nos Confreres en bonne santé, Dieu mercy: desquels (apres l'action de graces que nous rendismes premierement à Dieu & à ses Saincts) je receus la charité & bon accueil que ma foiblesse, lassitude & debilité pouvoit esperer d'eux.

Quelques jours apres il fut question de faire mes petits apprests; pour retourner promptement aux Hurons avec mes Sauvages, qui avoient achevé leur traicte; mais quant tout fut prest, & que je pensay partir, il me fut delivré des lettres avec une obedience, de la part de nostre Reverend Pere Provincial, par lesquelles il me mandoit de m'embarquer au plus prochain voyage pour retourner en France, demeurer de Communauté en nostre Couvent de Paris, où il desiroit se servir de moy.

Il fallut donc changer de batterie, & delaisser Dieu pour Dieu par l'obeyssance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné. Car je ne pû recevoir aucune raison pour bonne, de celles qu'on m'alleguoit de ne m'en point retourner, & d'envoyer mes excuses par escrit à nostre Reverend Pere Provincial, pource qu'une simple obeyssance estoit plus conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse peu esperer par mon travail au salut & conversion de ce pauvre peuple, sans icelle.

En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage de deux ou trois cens lieuës au delà des Hurons, tirant su Sur, que j'avois promis faire avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté de retour dans le pays, pendant que le Pere Nicolas eust esté descouvrir quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu, admirable en toutes choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne tombe point, a voulu que la chose soit arrivee autrement.

Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon depart, je taschay de les consoler, & leur donnay esperance de les revoir au plustost qu'il me seroit possible, & que le voyage que je devois faire en France ne procedoit pas d'aucun mescontentement que j'eusse receu d'eux, ny pour envie qu'eusse de les abandonner, ains pour quelqu'autre affaire particuliere qui m'obligeoit de m'absenter d'eux pour un temps. Ils me prierent de me ressouvenir de mes promesses, & puis je ne pouvois estre diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans dix ou douze lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de m'y venir retrouver, pour me reconduire en leur pays. Il est vray que ces pauvres gens ne manquerent pas de m'y venir rechercher l'annee d'apres, comme il me fut mandé par nos Religieux: mais l'obedience de mes Superieurs qui m'employoit à autre chose à Paris, ne me permist pas d'y retourner, comme j'eusse bien desiré.

Avant mon depart nous les conduismes dans nostre Couvent, leur fismes festin, & tout la courtoisie & tesmoignage d'amitié à nous possible, & leur donnasme à tous quelque petit present, particulierement au Capitaine & Chef de Canot, auquel nous donnames un Chat pour porter à son pays, comme chose rare, & à eux incogneue: ce present luy agrea infiniment, & en fit grand estat; mais voyant que ce Chat venoit à nous lors que nous l'appellions, il conjectura de là qu'il estoit plein de raison, & qu'il entendoit tout ce que nous luy disions: c'est pourquoy, après nous avoir humblement remercié d'un present si rare, il nous pria de dire à ce Chat que quand il seroit en son pays qu'il ne fist point du mauvais, & qu'il ne s'en allast point courir par les autres Cabanes ny par les forests; mais qu'il demeurast tousjours dans son logis pour manger les Souris, & qu'il l'aymeroit comme son fils, & ne luy laisseroit avoir faute de rien.

Je vous laisse à penser & considerer la naïfveté & simplicité de ce bon homme, qui pensoit encore le mesme entendement & la mesme raison estre au reste des animaux de l'habitation, & s'il fut pas necessaire le tirer de cette pensee et le mettre luy-mesme dans la raison, puis que desja ll m'avoit faict auparavant la mesme question, touchant le flux & reflux de la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre, & avoir une volonté.

C'est à present, c'est à cette heure, qu'il faut que je te quitte, ô pauvre Canada, ô ma chere Province des Hurons, celle que j'avois choisie pour finir ma vie en travaillant à ta conversion! pense-tu que ce ne soit sans un regret & une extreme douleur, puis que je te vois encore gisante dans l'espaisse tenebre de l'infidelité, si peu illuminee du Ciel, si peu esclairee de la raison, & si abrutie dans l'habitude de tes mauvaises coustumes; tu as mal mesnagé les graces que le Ciel t'a offertes, tu veux estre Chrestienne, tu me l'as dit. Mais helas! la croyance ne suffit pas, il faut le Baptesme: mais si tu ne quittes tout ce qui est de vicieux en toy, de quoy te serviront la croyance & le Baptesme, sinon d'une plus grande condemnation; j'espere en mon Dieu toutes fois, que tu feras mieux, & que tu seras celle qui jugera & condemnera un jour devant le grand Dieu vivant beaucoup de Chrestiens plus mal vivans, & mieux instruits que toy, qui n'as encore veu de Religieux, que des pauvres Recollets du Seraphique sainct François, qui ont offert à Dieu & leur vie & leur sang pour ton salut.

Passons maintenant dans ces barques jusques à Tadoussac, où le grand vaisseau nous attend, puis que nous avons fait nos adieux à nos Freres & François, & à nos pauvres Sauvages. Ce grand vaisseau nous conduira à Gaspé, où nous apprendrons que les Anglois nous attendent à la Manche avec deux grands Navires de guerre pour nous prendre au passage; mais Dieu en disposera autrement, s'il luy plaist.

Cet advis donné par des pescheurs nous fit encore tarder quelques jours, pour avoir la compagnie de trois autres vaisseaux de la flotte qui se chargeoient de Molues, avec lesquels nous fismes voile, & courusmes en vain un Escumeur de mer Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre environ trois cens lieuës au deça du grand Banc, puis arrivez assez pres de la Manche, il s'esleva une brune si obscure & favorable pour nous, qu'ayant, à cause d'icelle, perdu nostre route, & donné jusques dans la terre d'Angleterre, en une petite Baye proche une tour à demy ruynée, nous ne fusmes nullement apperceus de ces guetteurs qui nous pensoient surprendre en chemin, & arrivasmes (assistez de la grace de nostre bon Dieu) à la rade de Dieppe, & de là (de nostre pied) à nostre Couvent de Paris fort heureusement & pleins de santé Dieu mercy, auquel soit honneur, gloire & louange à jamais. Ainsi soit-il.

DICTIONAIRE DE LA LANGUE HURONNE.

_Necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle & ont à traiter avec les Sauvages du pays._

Par Fr. GABRIEL SAGARD, Recollet de S. François, de la Province de S. Denys.

A PARIS

CHEZ DENYS MOREAU, rue S. Jacques à la Salamandre d'Argent.

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M. DC. XXXII.

_Avec Privilege du Roy._

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DICTIONAIRE DE LA LANGUE HURONNE

_Par Fr. Gabriel Sagard, Recollet de sainct François, de la Province de S. Denys._

LE peché des ambitieux Babyloniens, qui pensoient s'eslever jusques au Ciel, par la hautesse de leur incomparable tour, pour d'un second deluge universel, s'est communiqué par ses effects à toutes les autres nations du monde, de maniere que nous voyons par experiencce, qu'à peine se peut-il trouver une seule Province ou Nation, qui n'aye un langage particulier, ou du moins qui ne differe d'accents & de beaucoup de mots. Parmy nos Sauvages mesme il n'y a si petit peuple qui ne soit dissemblable de l'autre ne leur maniere de parler. Les Hurons ont leur langage particulier, & les Algoumequins, Montagnets & Canadiens en ont un autre tout different, de sorte qu'ils ne s'entr'entendent point, excepté les Skéquaneronons, Honquerons, & Anasaquanans, lesquels ont quelque correspondance, & s'entr'entendent en quelque chose: mais pour les Hurons ou Houandater, leur langue est tellement particuliere & differente de toutes les autres, qu'elle ne derive d'aucune. Par exemple les Hurons appellent un chien _Gagnenon_, les Epicerinys _Arionte_, & les Canadiens ou Montagnets _Atimoy_: tellement qu'on voit une grande difference en ces trois mots, qui ne signifient neantmoins qu'une mesme chose, chacun en sa langue. De plus pour dire mon pere en Huron, faut dire _Astan_, & en Canadien _Noraoni_: pour dire ma mere en Huron, _Auan Ondauen_, en Canadien _Necaoni_; ma tante, en Huron _Harha_, & en Canadien, _Netousisse_; du pain en Huron _Andataroni_, & en canadien, _Pacouechigan_, & de la galette _Caracona_. Je ne t'entends point en Huron, _Danstan réaronca_, & en Canadien faut dire, _Noma quinisirocatin_. Je pourrois encore adjouster un grand nombre de mots Canadiens & Hurons, pour en faire mieux cognoistre la difference, & qu'il n'y a point de rapport d'une langue à l'autre; mais ce peu que je viens de mettre icy doit suffire pour satisfaire & contenter ceux qui en auroient peu douter.

Et bien que je sois très peu versé en langue Huronne, & fort incapable de faire quelque chose de bien: Si est ce que je feray volontiers part au public (puis qu'il est ainsi jugé à propos) de ce eu que j'en sçay, par ce Dictionaire que j'ay grossierement dressé, pour la commodité & utilité de ceux qui ont à voyager dans le païs, & n'ont l'intelligence de ladite langue: car je sçay combien vaut la peine d'avoir affaire à un peuple & ne l'entendre point. Je veux bien neantmoins les advertir que ce n'est point assez de sçavoir lire, & dire les mots à nostre mode, il faut de plus observer la prononciation & les accents du pays, autrement on ne se pourra faire entendre que tres difficillement, & si outre cela, comme nous voyons en France beaucoup de differents accents & de mots nous voyons la mesme chose aux Provinces, villes & villages où la langue Huronne est en usage. C'est pourquoy il ne se faudra point estonner si en voyageant dans le pays, on trouve cette difficulté, & qu'une mesme chose se dise un peu differemment, ou tout autrement en un lieu qu'en un autre, dans un mesme village, & encore dans une mesme Cabane. Par exemple, pour dire des raisins un prononcera _Ochahenna_, & un autre dira _Hochahenda_, puis pour dire, voyla qui est bien, voyla qui est beau, un dira _Onguianné_, & l'autre dira _Onguiendé_: pour dire l'emmeines-tu, l'emmeneras-tu, un prononcera _Etcheignon_, & un autre dira _Etseignon_, & ceux-là sont des mots differents, car il y en a beaucoup d'autres si peu approchans, & tellement dissemblables, nonobstant qu'ils soient d'une mesme langue, & ne signifient tous qu'une mesme chose, que les confrontans ils ne se ressemblent en rien qu'à la signification, comme ces deux mots _Andahia_ & _Houernen_ le demontrent, lesquels signifient l'un & l'autre cousteau, neantmoins sont tous differents.