Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 18

Chapter 183,614 wordsPublic domain

Le jour ensuyvant, apres avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux Cabanes d'Algoumequins dressees sur le bord de la riviere, desquels nous traictasmes une grande escorce, & un morceau de poisson fraiz pour du bled d'Inde. De là pensans suyvre nostre route, nous nous trouvames esgarez aussi bien que le jour precedent, dans des chemins destournez. Il nous fallut donc charger nos hardes & nostre Canot sur nos espaules, & traverser les bois & une assez fascheuse montagne, pour aller retrouver nostre droict chemin, dans lequel nous fusmes à peine remis, qu'il nous fallut tout porter à six sauts, puis encore en un autre assez grand, au bout duquel nous trouvasmes quatre Cabanes d'Algoumequins qui s'en alloient en voyage en des contrees fort esloignées. Nous nous rafraischismes un peu aupres d'eux, puis nous allasmes cabaner sur une montagnette proche le Lac des Epicerinys, où nous fusmes visitez de plusieurs Sauvages passans. Dés le lendemain matin, que le Soleil nous eut faict voir sa lumiere, nous nous embarquasmes sur ce Lac Epicerinyen, & le traversasmes assez favorablement par le milieu, qui font douze lieuës de traject, il a neantmoins un peu plus en sa longueur, à cause de sa forme sur-ovale. Ce Lac est tres-beau & tres-agreable à voir, & fort poissonneux. Et ce qui est plus admirable, est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremitez opposites: car du costé des Hurons il vomist cette grande riviere qui se va rendre dans la mer douce: & du costé de Kebec, il se des charges par un canal de sept ou huict toises de large: mais tellement embarrassé de bois, que les vents y ont faict tomber, qu'on n'y peut passer qu'avec bien de la peine, & en destournans continuellement les bois de la main, ou des avirons.

Ayans traversé le Lac, nous cabanasmes sur le bord joignant ce canal, où desja s'estoient cabanez, un peu à costé d'un village d'Epicerinys, quantité de Hurons qui alloient à la Province du Saguenay; nous traictasmes des Epicerinys un morceau d'Esturgeon, pour un petit cousteau fermant que je leur donnay: car leur ayant voulu donner de la rassade rouge en eschange, ils n'en firent aucun estat, au contraire de toutes les autres Nations, qui font plus d'estat des rouges que des autres.

Le matin venu nous navigeames par le canal environ un petit quart de lieuë, puis nous prismes terre, & marchasmes par des chemins tres fascheux & difficiles, pres de quatre bonne lieuës, excepté deux de nos hommes, qui pour se soulager conduirent quelque peu de temps le Canot par un ruisseau, auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarrassez & fort en peine: soit pour le peu d'eau qu'il y avoit par endroicts, ou pour le bois tombé dedans qui les empeschoit de passer à la fin ils furent contraincts de quitte ce ruisseau, se charger du Canot, & d'aller par terre comme nous. Je portois les avirons du Canot pour ma part du bagage, avec quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans un profond ruisseau en le pensant passer par sus des longues pieces de bois mal asseurees: mais nostre Seigneur m'en garentit: & pour ce que je ne pouvois suyvre mes gens que de loin, à cause qu'ils avoient le pied plus leger que moy, je m'esgarois souvent seul dans les espaisses forest, & par les montagnes & vallées, à faute de sentiers battus: mais à leurs cris & appelle me remettois à la route, & les allois retrouver: ce long chemin faict, nous nous rembarquasmes sur un Lac d'environ une lieuë de longueur puis ayans porté à un sault assez petit nous trouvasmes une riviere qui descendoit du costé de Kebec, & nous y embarquasmes: depuis les Hurons, sortans de la mer douce, nous avions tousjours monté à mont l'eau, jusques au lac des Epicerinys, & depuis nous eusmes tousjours des rivieres; & ruisseaux, la faveur du courrant de l'eau jusques à Kebec, bien que mes Sauvages s'en servissent assez peu, pour aymer mieux prendre des chemins destournez par les terres & par les lacs, qui sont fort frequens dans le pays, que de suyvre la droite route.

Le neufiesme ou dixiesme jour de nostre sortie des Hurons, nostre Canot se trouva tellement brisé & rompu, que faisant force eau, mes Sauvages furent contraincts de prendre terre, & cabaner porche deux ou trois Cabanes d'Algoumequins, & d'aller chercher des escorces pour en faire un autre, qu'ils sceurent accommoder & parfaire en fort peu de temps: je demeuray en attendant mes hommes, avec ces Algoumequins, lesquels avoient avec eux deux jeunes Ours privez, gros comme Moutons, qui continuellement viroient, couroient & se jouoient par ensemble, puis c'estoit à qui auroit plustost grimpé au haut d'un arbre mais l'heure du repas venue, ces meschans animaux estoient tousjours apres nous pour nous arracher nos escuelles de Sagamité avec leurs pattes & leurs dents. Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une Tortue pleine d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes en haut sous les cendres chaudes, & m'en firent manger les oeufs gros & jaunes comme le moyeu d'un oeuf de poulle.

Ce lieu estoit fort plaisant & agreable, & accommodé d'un tres beau bois de gros Pins fort hauts, droicts, & presque d'une egale grosseur & hauteur, & tous Pins, sans meslange d'autre bois, net & si vuide de brossailles & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le travail d'un excellent jardinier.

Avant que partir de là, mes Sauvages y afficherent les Armoiries de nostre Bourg de Queunonascaran, car chacun bourg ou village des hurons a ses Armoiries particulieres, qu'ils dressent sur les chemins faisans voyages, lors qu'ils veulent qu'on sçache qu'ils ont passé celle part. Ces Armoiries de nostre bourg furent depeintes sur un morceau d'escorce de Bouleau, de la grandeur d'une fueille de papier: il y avoit un Canot grossierement crayonné, avec autant de traicts noirs tirez de dedans, comme ils estoient d'hommes, & pour marque que j'estois en leur compagnie, ils avoient grossierement depeinct un homme au dessus des traicts du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut eslevé par dessus les autres pour demonstrer & faire entendre aux passans qu'ils soient avec eux un Capitaine François (car ainsi m'appeloient-ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec, d'environ demy pied de longueur & gros comme trois doigts, attaché d'un brin d'escorce, puis ils pendirent cette Armoirie au bout d'une perche fichee en terre, un peu penchante en bas. Toute cette ceremonie estant achevee, nous partismes avec nostre nouveau Canot, & portasmes encor ce jour-là, à six ou sept sauts: mais sur l'heure du midy en nageant, nous donnasmes si rudement contre un rocher que nostre Canot en fut fort endommagé, & y fallut recoudre une piece.

Je ne fay point ici mention de tous les hazards & dangers que nous courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous nos pacquets par de tres-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de fois nous courusmes risque de nostre vie, & d'estre submergés dans des cheutes Y abysmes d'eau, comme a esté du depuis le bon Pere Nicolas, & un jeune garçon François nostre disciple, qui le suyvoit de pres dans un autre Canot, pour ce que ces dangers & perils sont tellement frequents & journaliers, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy quelques-uns, & lors seulement que le sujest m'y oblige, & cela suffira.

Le soir, apres un long travail nous cabanasmes à l'entree d'un saut, d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit, avec une grande & obscure fumee que j'appercevois environ une lieuë de nous. Je disois, ou qu'il y avoit là un village, ou que le feu estoit dans la forest; mais je me trompois en toutes les deux sortes: car ce grand bruit & cette fumee procedoit d'une cheute d'eau de vingt-cinq ou trente pieds de haut entre des rochers, que nous trouvasmes le lendemain matin. Apres ce saut, environ la portee d'une arquebuze, nous trouvasmes sur le bord de l'eau un puissant rocher, duquel j'ay faict mention au chapitre 18, que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous, & puis devenu & metamorphosé en cette pierre, par la permission & le vouloir de Dieu: à un quart de lieuë de là, nous trouvasmes encore une terre fort haute, entre-meslee de rochers, plate & unie au dessus, & qui servoit comme de borne & de muraille à la riviere.

Ce fut icy où mes gens, pour ne me pouvoir persuader que cette montagne eust un esprit mortel au dedans de soy qui la gouvernast & regist, me monstrerent une mine un peu refroignee & mescontente, contre leur ordinaire. Apres, nous portasmes encore à trois ou quatre sauts tout nostre equipage, au dernier desquels nous nous arrestasmes un peu à couvert sous les arbres, pendant un grand orage, qui m'avoit desja percé de toute parts; puis apres avoir encore passe un grand saut, où le Canot fut en partie porté, & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe de terre haute, entre la riviere qui vient du Saguenay, & va à Kebec, & celle qui se rendoit dedans tout de travers; les Hurons descendent jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre mont l'eau, & neantmoins la riviere du Saguenay, qui entre dans la grande riviere de sainct Laurens à Tadoussac, à son sit & courant tout contraire, tellement qu'il faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans la mesme riviere sainct Laurens, encore qu'il y ait de la distance d'un lieu à l'autre environ deux cens lieuës: je n'asseure neantmoins absolument de rien, puis que nous changeasme si souvent de chemin allans & retournans des Hurons à Kebec, que cela m'a faict perdre l'entiere certitude,& la vraye cognoissance du droict chemin.

Continuons nostre voyage, & prenons le chemin à main droicte; car celuy qui est à gauche conduist en la Province du Saguenay; & disons que l'entree de la riviere que nous venons de quitter dans cet autre, y causoit tant d'effect, que nous fismes plus de six ou sept lieuës de chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce quine pouvoit estre) que nous allassions contre mont l'eau, & ce qui me mist en cet erreur, fut la grande difficulté que nous eusmes à doubler la poincte, & que le long de la riviere jusques au haut, l'eau se soustenoit, s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit part tout comme sur un feu, puis des rapports & traisnees d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort long espace de temps & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions pas esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages d'où cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du Diable, ou le Diable mesme.

Approchans du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroicts; nous receusmes dans nostre Canot de grands coups de vagues, & encor en danger de pis, si les Sauvage n'eussent esté stilez & habiles à la conduite & gouvernement d'iceluy; pour leur particulier ils se soucioient assez peu d'estre mouillez; car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les empeschast de dormir à fer: mais pour moy cela m'estoit un peu plus incommode, & craignois fort pour nos livres particulierement.

Nous nous trouvasmes un jour bien empeschez dans des grands bourbiers, & des profondes fanges & marests, joignant un petit lac, où il nous fallut marcher avec des peines nompareilles, & si si subtilement & legerement, que nous pensions à toute heure enfoncer par dessus la teste au profond du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire & fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous. De la nous allasmes prendre nostre giste en une ance de terre, où desja s'estoient cabanez depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons, qui estoient là attendant compagnie pour passer par le pays des Honqueronons jusques à la traicte: car ce peuple des Honqueronons est malicieux, jusques là que de ne laisser passer par leurs terre au temps de la traicte, un seul ou deux Canots à la fois, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous, en flotte, pour avoir meilleur marché de leurs bleds & farines, qu'ils leur contraignent de traicter pour des pelleteries. Le lendemain matin arriverent encore deux autres Canots Hurons qui cabanerent avec nous; mais pour cela personne n'osoit encore se hazarder de passer de peur d'un affront. A la fin mes hommes s'adviserent de me declarer Maistre & Capitaine de tous les deux Canots, & de la marchandise qui estoit dedans, pour pouvoir librement passer sans crainte, éviter l'insolence de ce peuple, & sans recevoir de detriment: je leur promis, je le fis, & ils s'en trouverent bien car, sans jactance, je peux dire, que si ce n'eust esté moy qui mis le hola, ils eussent est aussi mal traictez que deux autres Canots que je vis arriver, qui n'estoient point de nostre bande.

Nous partismes donc de cette ance de terre, mais ayans un peu advancé chemin, nous apperceusmes deux cabanes de cette Nation, dressees en un cul-de-sac en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir & voir de loin ceux qui passoient dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent opinion que c'estoient sentinelles posees, pour leur empescher le passage. Ils tirerent celle part, & me prierent instamment de me coucher de mon long dans le Canot, pour n'estre apperceu de ces sentinelles, afin que je peusse estre tesmoin oculaire & auriculaire du mauvais traictement qu'ils pourroient recevoir & que par apres je me ferois voir.

Nous approchasmes donc de ces cabanes, & leur parlasmes; mais ces pauvres gens ne nous dirent aucune chose qui nous peust desplaire car ils ne songeaient simplement qu'à leur pesche & à leur chasse, & par ainsi nous reprismes promptement nostre route & allasmes passer par un lac, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main gauche le droit chemin de Kebec. Je loue mon Dieu en toutes choses, & le prie que ma peine & mon travail soit agreable à sa divine Majesté: mais il est vray que nous pensasmes perir ce jour là par deux fois, avant qu'arriver à ce village, en deux endroicts fort perilleux, assez pres du saut du lac qui tombe dans la riviere, & puis nous descendimes dans un certain endroict tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes notre meilleur repas, & reprismes nouvelles forces d'achever nostre journee, jusques à nos gens de l'Isle, où nous arrivasmes ce jour là mesme, apres avoir faict vingt lieuës & plus de chemin.

O pauvre peuple, combien tu es digne de compassion! j'advoue que tu es le plus superbe & revesche de tous ceux que j'ay point veu. Vien maintenant au devant de nous, & dispose tes troupes pour nous attendre de pied coy au port où nous devons descendre, ne pouvans éviter ta veue & tes insolences bornees & arrestees: pourtant à la seule vois d'un pauvre Religieux Recollet de sainct François, que tu crois estre Capitaine, & n'est qu'un pauvre & simple soldat & indigne serviteur d'un Jesus-Christ crucifié & mort pour nous en Croix.

Apres avoir pris langue de quelques Sauvages que nous trouvasmes cabanez à l'escart, nous arrivasmes au port où desja s'estoient portez presque tous les Sauvage du bourg, lesquels avec de grands bruits & huees nous y attendoient, en intention de profiter de nos vivres, bleds & farines: mais comme ils s'en voulurent saisir, & que desja ils estoient entrez dans nos Canots, je fis le hola, & les en fis sortir (car mes gens n'osaient dire mot) & fis tout porter au lieu où nous voulusmes cabaner, un peu esloigné d'eux, pour éviter leurs trop frequentes visites.

Il ne faut point douter que ces Honqueronons n'estoient pas si simples qu'ils ne vissent bien (comme ils nous en firent quelques reproches) que je me disois maistre des bleds & farines, par une invention trouvee & inventee par mes gens, pour s'exempter de leur violence & importunité; mais il leur fallut avoir patience & mortifier leur contradiction: car ils n'osoient m'attaquer ou me faire du desplaisir, de peur du retour, à la traicte de Kebec, où ils vont tous les ans.

Je dis veritablement, & le repete derechef, que c'est icy le peuple le plus revesche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay veus, mais aussi est-il le mieux couvert, le mieux matachié & le plus joly & paré de tous; comme si à la braverie estoit inseparablement attachee & conjointe la superbe, la vanité & l'orgueil, mere nourriciere de tout le reste des vices & pechez. Les jeunes femmes & les filles semblent des Nymphes, tant elles sont bien accommodées, & des Biches tant elles sont legeres du pied. Nous passames le reste du jour à nous cabaner, & encor' tout le suyvant pour la venue du Truchement Bruslé, qui nous prioit de l'attendre de compagnie: mais nous trouvasmes si peu de courtoisie & de faveur dans ce village, qu'aucun ne nous y voulut pas traicter un seul morceau de poisson qu'à prix déraisonnable, peut-estre par un ressentiment qu'ils avoient de ne leur avoir laissé les bleds & farines en leur liberté, comme ils s'estoient promis. Ils ne laissoient pourtant de nous venir voir devant nostre cabane; neantmoins plustost pour nous controller & se mocquer de nous, que pour s'instruire de leur salut, car à l'heure du repas me voyant souffler ma Sagamité, pour estre trop chaude, ils s'en prenoit à rire, ne considerans point que je n'avois pas la langue ny le palais ferté ny endurcy comme eux.

Au partir de ce village, nous allasmes cabanner en un lieu tres-propre à la pesche, où nous prismes quantité de poissons de diverses especes, que nous mangeasmes cuits en eau & rostis, mais il y avoit cela d'incommode que mes gens n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans la Sagamité, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon, telle estant leur coustume, de sorte qu'à chaque cueilleree de Sagamité qu'on prenoit, il falloit faire estat d'en cracher une partie dehors, & lors qu'ils avoient quelque morceau de viande à deminsser, ils se servoient de leur pied pour le tenir, & de la main pour la couper.

Les grands orages qu'il fit ce jour-là, & les pluyes continuelles qui durerent jusques au lendemain matin, furent cause que nous logeasmes fort incommodement dans un lieu marescageux, où d'aventure nous trouvasmes un chien esgaré que mes Sauvages prirent & tuerent à coups de haches, & le firent cuire pour nostre souper. Comme au chef, ils me presenterent la teste, mais je vous asseure qu'elle estoit si hideuse, & avoit une grand' gueule behante si desagreable, que je n'eus pas le courage d'en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse. Au souper du lendemain nous mangeasmes un Aigle, que mes gens m'avoient desnichée, puis deux ou trois autres en autre temps, pour ce que ces oyseaux estoient si lourds à porter, avec les avirons: que j'avois desja en ma charge, que je ne pûs les conserver un plus long temps, & fallut nous en desfaire.

Le jour suyvant, apres avoir tout porté à 5 ou 6 sauts, & passé par des lieux tres-perilleux, nous prismes giste en un petit hameau d'Algoumequins sur le bord de la riviere, qui a en cet endroict plus d'une bonne lieue de large: le lendemain environ l'heure de midy, nous vismes deux Arcs au Ciel, fort visibles & apparens, que tenoient devant nous les deux bords de la riviere comme deux arcades, sous lesquelles il sembloit que nous deussions passer. Le soir nos Sauvages mangerent un Aigle, de laquelle je ne voulus pas seulement prendre du bouillon pour l'amour de nostre Seigneur, & le respect du Vendredy (bien que je fusse bien foible) dequoy mes gens resterent bien edifiez & satisfaits, que je ne fisse rien contre la volonté de nostre bon JESUS. Le matin nous nous mismes sur la riviere, qui en cet endroict est tres-large, & semble un lac, couvert par tout d'un si grand nombre de Papillons morts, que j'eusse auparavant douté s'il y en auroit bien en autant en tout le Canada: à quelques heures, de là, un François, nommé la Montagne, avec ses Sauvages, se penserent perdre, & tomber dans un precipice & cheute d'eau, de laquelle ils ne fussent jamais sortis que morts & tous brisez, & leur faute estoit, en ce qu'ils n'avoient pas assez tost pris terre.

Nous avons faict mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de sauts & de precipices dangereux: mais voicy le saut de la Chaudiere que nous allons le presentement trouver, le plus admirable, le plus dangereux & le plus espouventable de tous: car il est large de plus d'un grand quart de lieuë et demy, il a au travers quantité de petites Isles qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couvertes en partie de meschant petits bois, le tout entre-coupé de concavitez & precipices, que ces boüillons & cheutes d'eau de six ou sept brasses, on faict à succession de temps, & particulierement à un certain endroict, où l'eau tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il s'y est cavé un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là dedans circulairement y faict des tres-puissans bouïllons, qui produisent des grandes fumees de poudrin de l'eau qui s'eslevent en l'air. (Il y a encor' un autre semblable bassin ou chaudiere plus à l'autre bord de la riviere, qui est presque aussi impetueux & furieux que le premier, & tend de mesmes ses eauës en grands precipices): & c'est la raison pourquoy nos Montagnets & Canadiens ont donné à ce saut le nom _Asticou_, & les Hurons _Anoò_ qui veut dire chaudiere en l'une & en l'autre langue. Cette cheute d'eau meine un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieuës loin, puis sort & tombe dans un autre profonde concavité ou grand bassin, environné d'un grand rocher, où il ne se voit rien qu'une tres espaisse escume, qui couvre & cache l'eau au dessous. Et comme je m'amusois à contempler & considerer toutes ces cheutes d'eau entrer de si grande impetuosité dans ces chaudieres, & en ressortir avec la mesme impetuosité, je me donnay garde que tous ces rochers d'alentour, où je me tenois, sembloient tous couverts de petits limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon, que c'est, ou de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau tombant là dessus, peut avoir causé tous ces effects: c'est aussi en cet endroict où je trouvay premierement des plantes d'un Lys incarnat, qui n'avoient que deux fleurs sur chacune tige.