Le grand voyage du pays des Hurons
Chapter 17
Ils ont aussi des Rats musquez, appellez _Ondahya_, desquels ils mangent la chair, & conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil court & doux comme une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent avec leurs deux pattes de devant, debout comme Escureux, ils paissent l'herbe sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs & rivieres. Il y a plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours pendant qu'ils sont jeunes: car quand ils sont à leur entiere & parfaicte grandeur, qui approche à celle d'un grand Lapin, ils ont une longue queue comme le Singe, qui ne les rent point agreables. J'en avois un tres-joly, de la grandeur des nostres, que j'apportois de la petite Nation en Canada, je le nourrissois de blanc de joncs, & d'une certaine herbe, ressemblant au chien-dent, que je cueillois sur les chemins, & faisois de ce petit animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordist aucunement, aussi n'y sont-ils pas sujets; mais il estoit si coquin qu'il vouloit tousjours coucher la nuit dans l'une des manches de mon habit, et cela fut la cause de sa mort: car ayant un jour cabané dans une Sapiniere, & porté la nuict loin de moy ce petit animal, pour la crainte que j'avois de l'estouffer; car nous estions couchez sur un costeau fort penchant, où à peine nous pouvions nous tenir, (le mauvais temps nous ayans contraincts de cabaner en si fascheux lieu) cette bestiole, apres avoir mangé ce que je luy avois donné, me vint retrouver à mon premier sommeil, & ne pouvant trouver nos manches il se mit dans les replis de nostre habit, ou je le trouvay mort le lendemain matin, & servit pour le commencement de desjeuner de nostre Aigle.
En plusieurs rivieres & lacs, il y a grande quantité de Tortues, qu'ils appellent _Angyahouiche_, ils en mangent la chair apres qu'elles ont esté cuittes vives, les pattes contremonts, sous la cendre chaude, ou bouillies en eaue, elles sortent ordinairement de l'eau quant il faict soleil, & se tiennent arrangées sous quelque longue piece de bois tombée, mais à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles sautent & s'eslancent dans l'eau comme grenouilles: je pensois au commencement m'en approcher de pres, mais je trouvay bien que je n'estois pas assez habile & ne sçavois l'invention.
Ils ont de fort grandes Couleuvres, & de diverses sortes, qu'ils appellent _Fioointfiq_, desquelles ils prennent les plus longues peaux, & en font des fronteaux de parade qui leur pendent par derriere une bonne aulne de longueur, & plus, de chacun costé.
Outre les Grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellent _Kiorontsiché_, ils en ont encore d'une autre espece, qu'ils appellent _Oüaron_, & quelques-uns les appellent Crapaux, bien qu'ils n'ayent aucun venin; mais je ne les tiens point en cette qualité, quoy que je n'aye veu en tous ces païs des Hurons aucune espece de nos Crapaux, ny ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada. Il est vray qu'une personne pour exacte qu'elle soit, ne peut entierement sçavoir ny observer tout ce qui est d'un païs, ny voir & ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la raison pourquoy les Historiens & Voyageurs ne se trouvent pas toujours d'accord en plusieurs choses.
Ces _Oüarons_, ou grosses Grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois grosses comme les communes; mais elles ont une voix si grosse & si puissante, qu'on les entent de plus d'un quart de lieue loin le soir, en temps serain; sur le bord des lacs & rivieres, & sembleront (à qui n'en auroit encore point veu) que ce fust d'animaux vingt fois plus gros: pour moy je confesse ingenuement que je ne sçavois que penser eu commencement; entendant de ces grosses vois, & m'imaginois que c'estoit de quelque Dragon, ou bien de quelqu'autre gros animal à nous incogneu. J'ay ouy dire à nos Religieux dans le pays, qu'ils ne feroient aucune difficulté d'en manger, en guise de Grenouilles: mais pour moy, je doute si je l'aurois voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de leur netteté.
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_Des fruicts, plantes, arbres & richesses du pays._
CHAPITRE IIII
EN beaucoup d'endroicts, contrees, isles & pays, le long des rivieres, & dans les bois, il y a si grande quantité de Blues, que les Hurons appellent _Ohentaqué_, & autres petits fruicts, qu'ils appellent d'un nom general _Hahique_, que les Sauvages en font seicherie pour l'hyver, comme nous faisons des prunes seichées au soleil, & cela leur sert de confitures pour les malades, & pour donner goust à leur Sagamité, & aussi pour mettre dans les petits pains qu'ils font cuire sous les cendres. Nous en mangeasmes en quantité sur les chemins, comme aussi des fraizes, qu'ils nomment _Tichionte_, avec de certaines graines rougeastres, & grosses comme gros pois, que je trouvois tres bonnes; mais je n'en ay point veu en Canada ny en France de pareilles, non plus que plusieurs autres sortes de petits fruicts & graines inconnues par deçà, desquelles nous mangions, comme mets delicieux quant nous en pouvions trouver. Il y en a de rouges qui semblent presque du Corail, & qui viennent quasi contre terre par petits bouquets, avec deux ou trois feuilles, ressemblans au Lainier, qui luy donnent bonne grace, & semblent de tres-beaux bouquets & serviroient pour tels s'il y en avoit icy. Il y a de ces autres grains plus encore une fois, comme j'ay tantost dict, de couleur noiraste, & qui viennent en des tiges, hautes d'une coudee. Il y a aussi des arbres qui semblent de l'Espine blanche, qui portent de petites pommes dures, & grosses comme avelines, mais non pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres graines rouges, comme _Toca_, ressemblans à nos Cornioles, mais elles n'ont ny noyaux ny pepins, les Hurons les mangent crues & en mettent aussi dans leurs petits pains.
Ils ont aussi des Noyers en plusieurs endroicts, qui portent des Noix un peu differentes aux nostres; j'en ay veu qui sont comme en triangle, & l'escorce verte exterieure sent un goust comme Terebinte, & ne s'arrache que difficilement de la coque dure. Ils ont aussi en quelques contree des Chastagniers, qui portent de petites Chastaignes, mais pour des Noisettes & des Guynes, qui ne sont qu'un peu plus grosse que Grozelles de tremis, à faute d'estre cultivées & autres; il y en a en beaucoup de lieux, & par les bois & par les champs, desquelles neantmoins on faict assez peu d'estat: mais pour les Prunes, nommees _Tonestes_, qui se trouvent au pays de nos Hurons: elles ressemblent à nos Damas violets ou rouges, sinon qu'elles ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la couleur trompe, & sont aspres & rudes au goust, si elles n'ont senty de la gelee: c'est pourquoy les Sauvagesses apres les avopir soigneusement amassees, les enfouyent en terre quelques sepmaines pour les adoucir, puis les en retirent, les essuyent, & les mangent. Mais je croy que si ces Prunes estoient antees, qu'elles perdroient cette acrimonie & rudesse, qui les rend desagreables au goust, auparavant la gelee.
Il se trouve des Poires, ainsi appellees Poires, certains petits fruicts un peu plus gros que les pois, de couleur noirastre & mol, tres-bon à manger à la cueillier comme Blues, qui viennent sur des petits arbres, qui ont les fueilles semblables aux poiriers sauvages de deçà, mais leur fruict en est du tout different. Pour des Framboises, Meures champestres, Grozelles & autres semblables fruicts que nous cognoissons, il s'en trouve assez en des endroicts, comme semblablement des Vignes & Raisins, desquels on pourroit faire de fort bon vins au pays des Hurons, s'ils avoient l'invention de les cultiver & façonner: mais faute de plus grande science, ils se contentent d'en manger le raisin & les fruicts.
Les racines que nous appellons Canadiennes, ou pommes du Canada, qu'eus appellent _Orasquemta_, sont assez peu communes dans le pays, ils les mangent aussi tost crues que cuites, comme semblablement une autre sorte de racine, ressemblant aux Panays, qu'ils appellent _Sondhratates_; lesquelles sont à la verité meilleures de beaucoup: mais on nous en donnoit peu souvent, & lors seulement que les Sauvages avoient receu de nous quelque presens, ou que nous les visitions dans leurs Cabanes.
Ils ont aussi des petits Oignons nommés _Anonqué_, qui portent seulement deux fueilles, semblables à celles du Muguet, ils sentent autant l'Ail que l'Oignon; nous nous en servions à mettre dans nostre Sagamité pour luy donner goust, comme d'une certaine petite herbe, qui a le goust & la façon approchante de la Marjoleine sauvage, qu'ils appellent _Ongnehon_: mais lors que nous avions mangé de ces Oignons & Ails crus, comme nous faisions avec un peu de pourpier sans-pain, lors que nous n'avions autre chose: ils ne vouloient nullement nous approcher, ny sentir nostre haleine, disans que cela sentoit trop mauvais, & crachaient contre terre par horreur. Ils en mangent neantmoins de cuits sous la cendre, lors qu'ils sont en leur vraye maturité & grosseur, & non jamais dans leur Menestre, non plus que toute autre sorte d'herbes, desquelles ils font tres-peu d'estat, bien que le pourpier ou pourceleine leur soit fort commun, & que naturellement il croisse dans leurs champs de bled & de citrouilles.
Dans les forests, il se voit quantité de Cedres, nommez _Asquata_, de tres-beaux & gros Chesnes, des Fouteaux, Herables, Merisiers ou Guyniers, & un grand nombre d'autres bois de mesme espece des nostres, & d'autres qui nous sont incogneus, entre lesquels ils ont un certain arbre nommé _Atti_, duquel ils reçoivent & tirent des commoditez nompareilles.
Premierement, ils en tirent de grandes lanieres d'escorces, qu'ils appellent _Oühara_: il les font bouillir, & les rendent enfin comme chanvre, de laquelle ils font leurs cordes & leurs sacs, & sans estre bouillie ny accommodee, elle leur sert encore à coudre leurs robbes, & toute autre chose, à faute de nerfs d'Eslan: puis leurs plats & escuelles d'escorces de Bouleau, & aussi pour lier & attacher les bois & perches de leurs Cabanes, & à enveloper leurs playes & blesseures, & cette ligature est tellement bonne & serre qu'on n'en sçauroit desirer une meilleure & de moindre coust.
Aux lieux marescageux & humides, il y croist une plante nommée _Ononhasquara_, qui porte un tres bon chanvre, les Sauvagesses la cueillent & arrachent en saison, & l'accommodent comme nous faisons le nostre, sans que j'aye peu sçavoir qui leur en a donné l'invention autre que la necessité, mere des inventions, après qu'ils est accommodé, elles le filent sur leur cuisse, comme j'ay dict, puis les hommes en font des lassis & filets à pescher. Ils s'en servent aussi en diverses autres choses, & non à faire de la toile: car ils n'en ont l'usage ny la cognoissance.
Le Muguet qu'ils ont en leurs pays, a bien la fueille du tout semblable au nostre, mais la fleur en est toute autre: car outre qu'elle est de couleur tirant sur le violet, elle est faicte en façon d'Estoille grande & large, comme petit Narcis; mais la plus belle plante que j'aye veue aux Hurons (à mon advis) est celle qu'ils appellent _Angyahouiche Orichya_, c'est à dire, Chausse de Tortue: car sa fueille est comme le gros de la cuisse d'un Houmard, ou Escrevice de mer, & est ferme & creuse au dedans comme un gobelet, duquel on se pourroit servir à un besoin pour en boire la rosee qu'on y trouve dans les matins en esté, sa fleur en est aussi assez belle.
J'ay veu en quelque endroict sur le chemin des Hurons de beaux Lys incarnats, qui ne portent sur la tige qu'une ou deux fleurs, & comme je n'ay point veu en tut le pays Huron aucuns Martagons ou Lys orangez comme ceux de Canada, ny de Cardinales, aussi n'ay je point veu en tut le Canada aucuns Lys incarnats, ny Chausses de Tortues, ny plusieurs autres especes de plantes que j'ay veues au Hurons (il y en pourroit neantmoins bien avoir sans que je le sceusse). Pour les Roses, qu'ils appellent _Eindauhatayon_, nos Hurons en ont de fort simples, mais ils n'en font aucun estat, non plus que d'aucunes autres fleurs qu'ils ayent dans le pays: car tout leur deduict est d'avoir des parures & calfiquets qui soient de duree.
De passer outra à descrire des autres plantes qui nous ont esté monstree & enseignees par les Sauvages: ce seroit chose superflue, & non necessaire, comme de parler de la richesse & profit qui provenoit des cendres qui se faisoient dans le pays, & se menoient en France, puis qu'elles ont esté delaissees, comme de peu de rapport, en comparaison des fraiz qu'il y convenoit faire, bien qu'elles fussent meilleurs & plus fortes de beaucoup, que celles qui se font en nos foyers.
La misere de l'homme est telle, & particulierement de ceux qui n'ont pas la gloire de Dieu pour but & regle de leurs actions, qu'ils n'aspirent toujours qu'aux choses de la terre qui peuvent seulement donner quelque assouvissement au corps & non en l'esprit, que Dieu seul peut contenter.
Au retour de mon voyage, lors que je m'efforçois de faire entendre la necessité que nos pauvres Sauvages avoient d'un secours puissant, que favorizast leur conversion, & qu'il y avoit cent mille ames à gaigner à Jesus-Christ. Plusieurs mal-devots me demandoient s'il y avoit cent mille escus à gaigner aupres: voulans dire par là, que la conversion & le salut des ames ne leur estoit de rien, & qu'il n'y avoit que le seul temporel qui les peust esmouvoir à l'ayde & secours dudict pays. Voicy donc, ô mal-devots, les thresors & richesses ausquelles seules vous aspirez avec tant d'inquietudes. Elles consistent principalement en quantité de Pelleteries, de diverses especes d'Animaux terrestres & amphibies. Il y a encore des mines de Cuivre qui ne devroient pas estre mesprisees, & desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y avoit du monde & des ouvriers qui y voulussent travailler fidellement, ce qui se pourroit faire, si on avoit estably des Colonies: car environ quatre-vingts ou cent lieuës des Hurons, il y a une mine de Cuivre rouge, de laquelle le Truchement me monstra un lingot au retour d'un voyage qu'il fit dans le pays.
On tient qu'il y en a encore vers le Saguenay, & mesme qu'on y trouvoit de l'or, des rubis & autres richesses. De plus quelques-uns asseurent qu'au pays des Souriquois, il y a non seulement des mines de Cuivre rouge, mais aussi de l'Acier, parmi les rochers, lequel estant fondu on en pourroit faire de tres-bons trenchans. Puis de certaines pierres bleuës transparentes, lesquelles ne vallent moins que les Turquoises. Parmy ces rochers de Cuyvre se trouvent aussi quelques fois des petits rochers couverts de Diamans y attachez: & peux dire en avoir amassé & recueilly moy-mesme vers nostre Couvent de Canada, qui sembloient sortir de la main du Lapidaire, tant ils estoient beaux, luisant & bien taillez. Je ne veux asseurer qu'ils soient fins, mais ils sont agréables, & escrivent sur le verre.
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_De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous arriva en chemin._
CHAPITRE V.
UN an s'estant escoulé, & beaucoup de petites choses qui nous faisoient besoin nous manquans, il fut question de retourner en nostre Couvent de Canada, pour en recevoir & rapporter les choses necessaires. Nous consultasmes donc par ensemble, & advisasmes qu'il falloit se servir de la compagnie & conduite de nos Hurons, qui devoient en ce mesme temps descendre à la traicte, & aller en Canada, pour en rapporter nos petites necessitez. Car de leur donner & confier à eux seuls cette commission, il n'y avoit aucune apparence, non plus que de certitude, qu'ils dussent descendre jusques là. Je parlay donc à un Capitaine de guerre nommé _Angoiraste_, & à deux autres Sauvages de sa bande: l'un nommé _Atdatayon_, & l'autre _Conchionet_, qui me promirent place dans leur Canot: le conseil s'assemble là dessus, non en une Cabane, ains dehors sur l'herbe verde, où je fus mandé, & supplié par ces Messieurs de leur estre favorable envers les Capitaines de la traicte, & de faire en sorte qu'ils peussent avoir d'eux les marchandises necessaires à prix raisonnable, & que de leur costé ils leur rendroient de tres-bonnes pelleteries en eschange. De plus, qu'ils desiroient fort se conserver l'amitié des François, & qu'ils esperoient de moy un honneste recit du charitable accueil & bon traictement que nous avions receu d'eux. Je leur promis là-dessus tout ce que je devois & pouvois, & ne manquay point de les contenter & assister en tout ce qu'il fut possible (aussi le devois-je faire): car de vray, nous avions trouvé & experimenté en aucun d'eux autant de courtoisie & d'humanité que nous eussions peu esperer de quelques bons Chrestiens, & peut-estre le faisoient-ils, neantmoins sous esperance de quelque petit present, ou pour nous obliger de ne les point abandonner; car la bonne opinion qu'ils avoient conceue de nous, leur faisoit croire que nostre presence, nos prieres & nos conseils leur estoient utils & necessaires.
Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs se doutans que je ne retournerois point de ce voyage, en tesmoignoient estre mal contens, & me disoient, d'une voix assez triste, Gabriel, serons nous encore en vie, & nos petits enfans, quand tu reviendras vers nous; tu sçais comme nous t'avons tousjours aymé & chery, & que tu nous es precieux plus qu'aucune autre chose que nous ayons en ce monde: ne nous abandonne donc point, & prend courage de nous instruire & enseigner le chemin du Ciel, à ce que ne perisssions point, & que le Diable ne nous entraisne apres la mort dans sa maison de feu, il est meschant, & nous faict bien du mal, prie donc JESUS pour nous, & nous fais ses enfans, à ce que nous puissions aller avec toy dans son Paradis: nous d'autres adjoutaient mille demandes apres leurs lamentations, disans, Gabriel, si enfin tu es contrainct de partir d'icy pour aller aux François, & que ton dessein sit de revenir (comme nous t'en supplions) rapporte nous quelque chose de ton pays, des rassades, des plumes, des aleines, ou ce que tu voudras, car nous sommes pauvres & necessiteux en meubles, & autres choses (comme tu sçais) & si de plus tu pouvois, disoient quelques-uns, nous faire present de tes socquets & sandales, nous t'en aurions de l'obligation, & te donnerions quelque chose en eschange: & il les falloit contenter tous de parole ou autrement, & les laisser avec cette esperance que je les reverrois en bref, & leur apporterois quelque chose (comme c'estoit bien mon intention), si Dieu n'en eust autrement disposé.
Ayant pris congé du bon Pere Nicolas, avec promesse de le revoir au plustost (si Dieu & l'obeyssance de mes Superieurs ne m'en empeschoit): je party de nostre Cabane un soir assez tard, & m'en allay coucher avec des Sauvages sur le bord de l'eau, d'où nous partismes le lendemain matin moy sixiesme, dans un Canot tellement vieil & rompu, qu'à peine eusmes-nous advancé deux ou trois heures de chemin dans le Lac, qu'il nous fallut prendre terre, & nous cabaner en un cul-de-sac (avec d'autres Sauvages qui alloient au Saguenay) pour en renvoyer querir un autre par deux de nos hommes, lesquels firent telle diligence qu'ils nous en ramenerent un autre un peu meilleur le lendemain matin, & en attendant leur retour, apres avoir servy Dieu, j'employay le reste de temps à voir & visiter tous ces pauvres voyageurs desquels j'appris la sobrieté, la paix & la patience qu'il faut avoir en voyageant. Leurs Canots estoient fort petits & aysez à tourner, aux plus grands il y pouvoit avoir trois hommes; & aux plus petits deux, avec leurs vivres & marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si petits vaisseaux; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de fascheux chemins à faire, & de destroicts parmy les rochers si difficiles à passer, avec des sauts de sept à huict lieuës où il falloit tout porter, qu'ils n'y pourroient nullement passer avec de plus grands Canots. Je loue Dieu en ses creatures, & admire la divine providence, que si bien il nous donne les choses necessaires pour la vie du corps; il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui suplee au deffaut des petites commoditez qui leur manquent.
Nous partismes de là dés que le Canot qui nous avoit esté ameiné fut prest, & fisme telle diligence, qu'environ le midy nous trouvasmes Estienne Bruslé avec cinq ou six Canots, du village de Toenchain, & tous ensemble fusme loger en un village d'Algoumequins, auquel visitans les Cabanes du lieu, selon ma coustume, je fus prié de festin d'un grand Esturgeon, qui bouilloit dans une grande chaudiere sur le feu. Le maistre du festin qui m'invita estoit seul, assis aupres de cette chaudiere, & chantoit sans intermission, pour le bon-heur & les louanges de son festin: je luy promis de m'y trouver à l'heure ordonnee, & de là je m'en retournay en notre Cabane, où estant à peine arrivé se trouva celuy qui avoit charge de faire les semonces du festin, qui donna à tous ceux qu'il invitoit à chacun une petite buchette, de la longueur & grosseur du petit doigt pour marque & signe qu'on estoit du nombre des invitez, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant. Il se trouva pres de cinquante hommes à ce festin, lesquels furent tous rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, & des farines qui furent accommodées dans le bouillon. Les Algoumequins les uns apres les autres; pendant qu'on vuidoit la chaudiere, firent voir à nos Hurons qu'ils sçavoient chanter & escrimer aussi bien qu'eux, & que s'ils avoient des ennemis, qu'ils avoient aussi du courage & de la force assez pour les surmonter tous, & à la fin je leur parlay un peu de leur salut, puis nous nous retirasmes.
Le lendemain matin apres avoir desjeuné, nous nous rembarquasmes, & fusmes loger sur un grand rocher, ou je m'accommoday dans un lieu cavé, en forme de cercueil, le lict & les chevet en estoit bien durs, mais j'y estois desja tout accoustumé, & m'en souciois assez peu, mon plus grand martyre estoit principalement la piqueure des Mousquites & Coufins qui estoient en nombre infiny dans ces lieux deserts, & champestre: environ l'heure de midy apparut l'Arc-en-Ciel à l'entour du Soleil, avec de si vives & diverses couleurs, que cela attira long-temps mes yeux pour le contempler & admirer. Passans outre nostre chemin d'Isle en Isle, un de nos Sauvages, nommé _Andatayon_, tua d'un coup de flesche un petit animal, ressemblant à une Fouyne, elle avoit ses petites mamelles pleines de laict, qui me faict croire qu'elle avoit ses petits là auprez: & cet amour que la Nature luy avoit donnée pour sa vie & pour ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eaues, & d'emporter la flesche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit égallement des deux costez: de sorte que sans la diligence de nos Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous: ils l'ecorcherent, jetterent la chair, & se contenterent de la peau, puis nous allasmes cabaner à l'entree de la riviere qui vient du Lac des Epicerinys se descharger dans la mer douce.