Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 16

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En la saison les champs sont tous couverts de Grues ou _Tochingo_, qui viennent manger leurs bleds quant ils les sement, & quand ils sont prests à moissonner: de mesme en font les Outardes & les Corbeaux, qu'ils appellent _Oraquan_, ils nous en faisoient par-fois de grandes plaintes, & nous demandoient le moyen d'y remedier: mais c'estoit une chose bien difficile à faire: ils tuent de ces Grues & Outardes avec leurs flesches, mais ils rencontrent peu souvent, pource que si ces gros oyseaux n'ont pas les aisles rompues, ou ne sont frappez à la mort, ils emportent aysement la flesche dans la playe & guerissent avec le temps, ainsi que nos Religieux de Canada l'ont veu par experience d'une Grue prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une flesche Huronne trois cens lieuës au delà, & trouverent sur sa croupe la playe guerie, & le bout de la flesche avec la pierre enfermee dedans. Ils en prennent aussi quelque-fois avec des colets; mais pour des Corbeaux s'ils en tuent, ils n'en mangent point la chair bien que si j'eusse peu en attraper my-mesme, je n'eusse fait aucune difficulté d'en manger.

Ils ont des Perdrix blanches & grises, nommées _Acoissan_, & une infinité de Tourterelles, qu'ils appellent _Orictey_, qui se nourrissent en partie de glands, qu'elles avallent facilement entiers, & en partie d'autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, appellez _Taron_, & de toutes autres sortes & especes de gibiers, que l'on a en Canada: mais pour des Cines, qu'ils appellent _Hurhey_, il y en a principalement vers les Epicerinys. Les Mousquites & Maringuins, que nous appellons icy coufins, & nos Hurons _Yachiey_, à cause que leur païs est découvert, & pour la pluspart deserté, il y en a peu par la champagne mais par les forests, principalement dans les Sapiniers, il y en en Esté presqu'autant qu'en la Province de Canada, engendrez de la pourriture & poussiere des bois tombez dés longtemps.

Nos Sauvages ont aussi assez souvent dans leur pays des oyseaux de proye, Aigles, Ducs, Faucons, Tiercelets, Espreviers & autres: mais ils n'ont l'usage ny l'industrie de les dresser, & par ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans aucun moyen de l'avoir qu'avec l'arc ou la flesche. Mais la plus grande abondance se retrouve en certaines Isles dans la mer douce, où il y en a telle quantité; sçavoir, de Canards, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres que c'est chose merveilleuse.

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_Des animaux terrestres._

CHAPITRE II.

VENONS aux Animaux terrestres, & disons que la terre & le pays de nos Hurons n'en manque non plus que l'air & les rivieres d'oyseaux & de poissons. Ils ont trois sortes de Renards, tous differens en poil & en couleur, & non en finesse & cautelle: car ils ont la mesme nature, malice & finesse que les nostres de deçà: car comme on dict communement, pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d'humeur.

L'espece la plus rare & la plus prisee des trois, sont ceux qu'ils appellent _Hahyuha_, lesquels ont tous le poil noir comme gey, & pour cette cause grandement estimé, jusqu'à valoir plusieurs centaines d'escus la piece. La seconde espece la plus estimée apres, sont ceux qu'ils appellent _Tsinantontonq_, lesquels ont une barre ou lisiere de poil noir, qui leur prend le long du dos, & passe par dessous le ventre, large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux. La troisiesme espece sont les communs, appellez _Andasatey_, ceux cy sont presque de la grosseur & du poil des nostres, sinon que la peu semble mieux fournie, & le poil un peu moins doux.

Ils ont aussi trois sortes & especes d'Escureux différends, & tous trois plus beaux & plus petits que les nostres. Les plus estimez sont les Escureux volans, nommez _Sahonesquanta_, qui ont la couleur cendree, la teste un peu grosse, & sont munis d'une panne qui leur prend des deux costez d'une patte de derriere & celle de devan, lesquelles ils estendent quand ils veulent voler; car ils volent aysement sur les arbres, & de lieu en lieu assez loin, c'est pourquoy ils sont appellez Escureux volans. Les Hurons nous en firent present d'une nichee de trois qui estoient tres beaux & dignes d'estre presentez à quelque personne de merite, si nous eussions esté en lieu: mais nous en estions trop esloignez. La seconde espece qu'ils appellent _Ohthoin_, & nous Suisses, à cause de la beauté & diversité de leur poil, sont ceux qui sont rayéz & barrez depuis le devant jusques au derriere d'une barre ou raye blanche, puis d'une rousse, grise & noirastre tout à l'entour du corps, ce qui les rends tres-beaux: mais ils mordent comme perdus, s'ils ne sont apprivoysez, ou que l'on ne s'en donne de garde. La troisiesme espece, sont ceux qui sont presque du poil & de la couleur des nostres, qu'ils appellent _Aroussen_, & n'y a presque autre difference, sinon qu'ils sont plus petits.

Losrque j'estois cabané avec mes Sauvages dans une Isle de la mer douce pour la pesche, j'y vis grand nombre de ces meschans animaux guerroyer la nuict, & le jour la seicherie du poisson: j'en eus plusieurs de ceux que mes Sauvages tuerent avec la flesche, & en pris un Suisse dans un tronc d'arbre tombé, qui s'y estoit caché. Ils ont en plusieurs endroits des Lapins & Levraux: qu'ils appellent _Qüeutonmalisia_, ils en prennent aucunes fois avec des colets, mais rarement, pour ce que les cordelettes n'estans ny bonnes ny assez fortes, ils les rompent & coupent aysement quand ils s'y trouvent attrapez.

Les Loups cerviers, nommez _Toutsitsauté_, en quelque Nation sont assez frequents: mais les Loups communs, qu'ils appellent _Anayisqua_ sont assez rares, aussi en estiment ils grandement la peau, comme aussi celle d'une espece de Leopard, ou Chat sauvage, qu'ils appellent _Tiron_, (Il y a un pays en cette grande estendue de Provinces, que nous surnommons la Nation du Chat, j'ay opinion que ce nom leur a esté donné à cause de ces Chats sauvages, petits Loups ou Leopards qui se retrouvent dans leurs pays) desquelles ils font des robbes ou couvertures, qu'ils parsement & embellissent de quantité de queues d'animaux, cousues tout à l'entour des bords, & par dessus le dos. Ces Chats sauvages ne sont gueres plus grands qu'un grand Renard; mais ils ont le poil du tout semblable à celuy d'un grand Loup: de sorte qu'un morceau de cette peau, avec un autre morceau de celle d'un Loup, sont presque sans distinction, & y fut trompé au choix.

Ils ont une autre espece d'animaux nommez _Otay_, grands comme petits Lapins, & d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau, qu'il semble de la panne. Ils font grand estat de ces peaux, desquelles ils font des robes, & à l'entour ils arrangent toutes les testes & les queues. Les enfans du Diable, que les Hurons appellent _Scangaresse_, et les Canadiens _Habougi manitou_, sont environ de la grandeur d'un Renard, la teste moins aiguë, & la peau couverte d'un gros poil de Loup, rude & enfumé: Ils sont tres-malicieux, d'un laid regard, & de fort mauvaise odeur. Ils jettent aussi (à ce qu'on dit) parmy leurs excrements, des petits serpents longs & déliez, lesquels ne vivent neantmoins gueres long temps.

Les Eslans ou Orignats sont frequens en la Province de Canada, & fort rares à celle des Hurons, d'autant que ces animaux se tiennent & retirent ordinairement dans les pays plus froids & remplis de montagnes aussi bien que les Ours blancs, qu'on dict habiter l'Isle d'Anticosti, proche l'emboucheure de la grand' riviere sainct Laurens; les hurons appellent ces Eslans _Sontayeinta_, & les Caribou _Ausquoy_, desquels les Sauvages nous donnerent un pied, qui est creux & si leger de la corne, & faict de telle façon, qu'on peut aysement croire ce qu'on dict de cet animal, qu'il marche sur les neiges sans enfoncer.

Pour l'Eslan, c'est l'animal le plus haut qui soit, apres le Chameau: car il est plus haut que le Cheval. L'on en nourrissoit un jeune dans le fort de Kebec, à dessein de l'amener en France, mais on ne peut le guerir de la blesseure des chiens, & mourut quelque temps âpres. Il a le poil ordinairement griffon, & quelques fois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa teste est fort longue, & porte son bois double comme le Cerf, mais large, & fait comme celuy d'un Dain, & long de trois pieds. Le pied en est fourchu comme celui du Cerf, mais beaucoup plus plantureux: la chair en est courue & fort delicate, il paist aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante Manne des Canadiens, apres le poisson, de laquelle ils nous faisoient quelques fois part.

Les Ours & les Martes sont assez communs par le pays mais les cerfs, qu'ils appellent _Scotioton_, sont en plus grande abondance dans la Province de Attinoindarons qu'en aucune autre; mais ils sont un peu plus petits que les nostres de deçà, & en quelques contrees il se trouve des Dains, Buffles (car quelques-uns de nos Religieux y en ont veu des peaux) & plusieurs autres especes d'animaux que nous avons icy d'autres qui nous sont incogneus.

Les chiens du pays hurlent plustost qu'ils n'abbayent, & ont tous les oreilles droictes comme Renards; mais au reste, tous semblables aux matins de mediocre grandeur de nos villageois. Ils servent en guise de Moutons, pour estre mangez en festin, ils arrestent l'Eslan & descouvrent le giste de la beste, & de fort petite despence à leur maistre: mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Kebec quand les Sauvages y arrivent; c'est pourquoy on s'en donne garde. Je me suis trouvé diverses fois à des festins de Chiens, j'advoue veritablement que du commencement cela me faisoit horreur; mais je n'en eus pas mangé deux fois que j'en trouvay la chair bonne, & de goust un peu approchant à celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire, que des salletez qu'ils trouvent par les rues & par les chemins: ils mettent aussi fort souvent leur museau aigu dans le pot & la Sagamité des Sauvages; mais ils ne l'en estiment pas moins nette, non plus que pour y mettre le reste du potage des enfans: ce qui est neantmoins fort desgoutant à ceux qui ne sont accoustumez à ces salletez.

Nostre Pere Joseph le Caron m'a raconté dans le pays, qu'hyvernant avec les Montagnets, ils trouverent dans le creux d'un tres-gros arbre, un Ours avec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches de Cedre, environnez de tous costez de tres-hautes neiges sans avoir rien à manger, & sans aucune apparence qu'ils fussent sortis de là pour aller chercher de la provision, depuis trois mois & plus, que la terre estoit par tout couverte de ces hautes neiges: celà m'a fait croire avec luy, ou que la provision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou que Dieu, qui a soin & nourrit les petits Corbeaux delaissez, n'abandonne point de sa divine providence, ces pauvres animaux dans la necessité. Ils les tuerent sans difficulté, comme ne pouvans s'echapper, & en firent festin, & pareillement de plusieurs Porc-espics, qu'ils prindrent, en cherchans l'Eslan & le Cerf: pour l'Eslan il est assez commun, comme j'ay dit: mais le Cerf y est un peu plus rare, & difficile à prendre, pour la legereté de ses pieds: neantmoins les Neutres avec leurs petites Raquettes attachées sous leur pieds, courent sur les neiges avec la mesme vistesse des Cerfs, & en prennent en quantité, lesquels ils font boucaner entiers, apres estre esventrez, & n'en vuident aucunement la fumee des entrailles, lesquelles ils mangent boucanees & cuites, avec le reste de la chair, ce qui faisoit un peu estonner nos François, qui n'estoient pas encore accoustumez à ces incivilitez; mais il falloit s'accoustumer à manger de tout, ou bien mourir de faim.

Il y a au pays de nos Hurons une espece de grosses Souris, qu'ils appellent _Tachro_, une fois plus grosses que les souris communes, & moins grosses que les Rats. Je n'en ay point veu ailleurs de pareilles, ils les mangent sans horreur; mais je n'en voulus point manger du tout, bien que j'en visse manger à mes Confreres, de celles que nous prenions la nuict sous des pieges de nostre Cabane, nous ne les pouvions neantmoins autrement discerner d'avec les communes qu'à la grosseur: nous en prenions peu souvent, mais jamais des Rats, c'est pourquoy je ne sçay s'ils en ont, ouy bien des Souris communes à milliers.

S'ils ont des Souris sans nombre, je peux dire qu'ils ont des Puces à l'infiny, qu'ils appellent Toubauc_; & particulierement pendant l'Esté, desquelles ils sont fort tourmentez; car outre que l'urine qu'ils tombent en leurs Cabanes en engendre, ils ont une quantité de Chiens qui leur en fournissent à bon escient, & n'y a autre remede que la patience & les armes ordinaires. Pour les pouls, qu'ils nomment _Tsinoy_, tant ceux qu'ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfans ont à leurs testes: les femmes les mangent & croquent entre leurs dents comme perles, elles ont l'invention d'avoir d'avoir ceux qui sont dans leurs peaux & fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux bastons de costé & d'autres devant le feu, puis y estendent leurs peaux: le costé qui n'a point de poil est devant le feu, & l'autre en dehors. La vermine sentant le chaud sort du fond du poil, & se tient à l'extremité d'iceluy, fuyant la chaleur, & alors les sauvagesses les prennent sa peint, & puis les mangent, mais ils en ont fort peu en comparaison des puces; aussi n'en peuvent ils gueres avoir, puis qu'ils ont si peu d'habits, & le corps & les cheveux si souvent peints & huilez d'huile & de graisse.

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_Des Poissons, & bestes aquatiques._

CHAPITRE III.

DIEU, qui a peuplé la terre de diverses especes d'Animaux, tant pour le service de l'homme, que pour la decoration & embellissement de cet Univers, à aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant ou plus de diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes, bien que tous les jours l'homme en tire une partie de sa nourriture, & les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des abysmes, en engloutissent & mangent à l'infiny; ce sont les merveilles de Dieu.

On sait par experience que les poissons marins se delectent aux eaux douces, aussi bien qu'en lamer, puis que par-fois on en pesche dans nos rivieres. Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin ou d'eau douce, est qu'il cognoissent le temps & les lieux qui leur sont commodes: & ainsi nos pescheurs de Molues jugerent à trois jours pres, le temps qu'elle devoient arriver, & ne furent point trompez, & en suitte les Maquereaux qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre les autres, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour descouvrir les embusches des pescheurs. Cela est admirable, mais bien plus encore de ce qu'ils vivent & se resjouyssent dans la mer salée, & neantmoins s'y nourissent d'eau douce, qui est entre-meslee, que par une maniere admirable, ils sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salee, comme dit Albert le Grand: voire estans morts, si l'on les cuit avec l'eau salee, ils demeurent neantmoins doux. Mais quant aux poissons qui sont engendrez dans l'eau douce, & qui s'en nourrissent; ils rennent facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salee. Or de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se porter dans les contrees qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages, aydez de la raison & de l'experience, sçavent aussi fort bien choisir le temps de la pesche, quel poisson vient en Automne, ou en Esté, ou en l'une, ou l'autre saison.

Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs au pays de nos Hurons, & particulierement à la mer douce: Les principaux sont _l'Assihendo_, duquel nous avons parlé ailleurs, & des Truites, qu'ils appellent _Ahouyoche_, lesquelles sont de des mesuree grandeur pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les plus grande que nous ayons par-deçà: leur chair est communement rouge, sinon à quelques-unes qu'elle se voit jaune ou orangee. Les Brochets, appellez _Soyuissan_, qu'ils y peschent aussi avec les Esturgeons, nommez _Hixyahon_, estonnent les personnes, tant il s'y en voit des merveilleusement grands.

Quelques sepmaines apres la pesche des grands poissons, ils vont à celle de _l'Einchataon_ qui est un poisson quelque peu approchant aux Barbeaux de par-deçà, longs d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson leur sert pour donner goust à leur Sagamité pendant l'hyver, c'est pourquoy ils en font grand estat, aussi bien que du grand poisson, & afin qu'il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, & le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs Cabanes; mais je vous asseure qu'au temps de Caresme, & quand il commence à faire chaud, qu'il pue & sent si furieusement mauvais, que cela nous faisoit bondir le coeur, & à eux ce leur estoit muse & civette.

En autre saison ils y peschent, à la ceine une autre espece de poisson, qui semble estre de nos Harangs, mis des plus petits, lesquels ils mangent fraiz & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavans, aussi bien que nos pescheurs de Molues, à cognoistre un ou deux jours pres, le temps que viennent les poissons de chacune espece, ils ne manquent point quand il faut d'aller au petit poisson, qu'ils appellent _Anhairfiq_, & en peschent un infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit poisson se faict en commun, puis le partagent par grandes escuellées, duquel nous avions nostre part, comme bourgeois & habitant du lieu. Ils peschent & prennent aussi de plusieurs autres sortes & especes de poissons, mais comme ils nous sont incogneus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils en nos rivieres, je n'en fais point aussi de mention.

Estant arrivé au lieu, nommé par les Hurons _Onchrandéen_ & par nous le Cap de Victoire ou de Massacre, au temps de la traite où diverses Nations de Sauvages s'estoient assemblez, je vis en la Cabane d'un Montagnet un certain poisson, qu'ils appellent _Chaoufaron_, gros comme un grand Brochet, il n'estoit qu'un des petits; car il s'en voit de beaucoup plus grands. Il avoit un fort long bec, comme celuy d'une Becasse, & avoit deux rang de dents fort aiguës & dangereuses, d'abord ne voyant que ce long bec, qui passoit au travers une fente de la Cabane en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare; ce qui me donna la curiosité de le voir de plus pres; mais je trouvay que c'estoit d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au Brochet, mais armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté. Il faict la guerre à tous les autres poissons qui sont dans les lacs & rivieres. Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement, à ce qu'ils disent.

Les Castors de Canada, appellez par les Montagnets _Amiscou_, & par nos Hurons _Tsoutayé_, ont esté la cause principale que plusieurs Marchands de France on traversé ce grand Océan pour s'enrichir de leurs despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, ils en apportent en telle quantité toutes les annees, que je ne sçay comme on n'en voit la fin.

Le Castor est un animal, à peu pres de la grosseur d'un Mouton tondu, ou un peu moins, la couleur de son poil est chastaignée, & y en a peu de bien noirs. Il a les pieds courts, ceux de devant faicts à ongles, & ceux de derriere en nageoires, comme les Oyes, la queue est comme escaillée, de la forme presque d'une Sole, toutesfois l'escaille ne se leve point. Quant à la teste elle est courte, presque ronde, ayant au devant quatre grandes dents trenchantes, l'une aupres de l'autre, deux en haut, & deux en-bas. De ces dents il coupe des petits arbres, & des perches en plusieurs pieces, dont il bastist sa maison, & mesme par succession de temps il en coupe par fois de bien gros, quand il s'y en trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est faict de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé, sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener où il veut; puis une autre sortie en une autre part, hors la riviere ou le lac par où il va à terre, & trompe le chasseur. Et en cela, comme en toute autre chose, se voit aparrement reluire la divine providence, qui donne jusqu'aux moindres animaux de la terre l'instinct nature, & le moyen de leur conservation.

Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent par troupes dans les forests sombre & espaisses: s'estans assembles ils s'en vont couper des rameauz d'arbres belles dents, qui leur servent à cet effet de coignée, & les traisnent jusqu'au lieu où ils bastissent & continuent de le faire, jusqu'à ce qu'ils en ont assez pour achever leur ouvrage. Quelques-uns tiennent que ces petits animaux ont une invention admirable à charrier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur trouppe qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse & le faisant coucher sur son dos vous disposent fort bien des rameaux entre ses jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu quelques unes de ces Cabanes sur le bord de la grand'riviere, au pays des Algoumequins; mais elles me sembloient admirables, & telles que la main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un couvercle à lexive, & le dedans estoit departy en deux ou trois estages, au plus haut desquels les Castors se tiennent ordinairement, entant qu'ils craignent l'inondation & la pluye.

La chasse du Castor se faict ordinairement en hyver, pour ce principalement qu'il se tient dans sa Cabane, & que son poil tient en cette saison là, & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans donc prendre le Castor, ils occupent premierement tous les passages par où il se peut eschapper, puis percent la glace du lac gelé, à l'endroict de sa Cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou, attendant sa venue, tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur icelle, pour l'estonner & faire retourner à son giste: lors il faut estre habile à le prendre au colet; car si on le happe par quelque endroict où il puisse mordre, il fera une mauvaise blesseure. Ils le prennent aussi en esté, en tendant des filets avec des pieux fichez dans l'eau, dans lesquels, sortans de leurs Cabanes, ils sont pris & tuez, puis mangez fraiz ou boucanez, à la volonté des Sauvages. La chair ou poisson, comme on voudra l'appeller, m'en sembloit tres bonne, particulierement la queue, de laquelle ses Sauvages font estat comme d'un manger tres excellent, comme de faict elle l'est, & les pattes aussi. Pour la peau ils la passent assez bien comme toutes les autres, qu'ils traitent par apres aux François, ou s'en servent à se couvrir; et des quatre grandes dents ils en polissent leurs escuelles, qu'ils font avec des noeuds de bois.