Le grand voyage du pays des Hurons
Chapter 15
Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, & qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie, ils tiennent conseil, & ordonnent _Lonouoyroya_, qui est l'invention principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent, procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent & souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, & en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte, prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque d'injure, reproche & de mauvaise volonté.
Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent, s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison.
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_Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent leurs morts._
CHAPITRE XXI.
A mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy, ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie chacun disant: Prenez tous courage, _Etsagon, Etsagon_, & faictes tous festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent & l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, & ce festin est appellé _Agochin atiskein_, le festin des ames. Il y a des Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour les ames des deffuncts.
Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere & mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme obeyssance.
Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes & fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires, lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites & grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine & contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, & toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est assez, cessez de pleurer, & toutes cessent.
Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons & Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds & perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit: & c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois perdre patience.
Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans & dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis, selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile, haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), & ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur.
Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts.
Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent & enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles, peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct, avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.
Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, Le Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye point la hardiesse de leur courir sus.
Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services, & ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage.
Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout, excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux.
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_De la grand' feste des Morts._
CHAPITRE XXII
DE dix en dix ans, ou environ, nos Sauvages, & autres peuples Sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des Morts, en l'une de leurs villes ou villages, comme il aura esté conclu & ordonné par un conseil general de tous ceux du pays (car les os des deffuncts ne sont ensevelis en particulier que pour un temps) & la font encore annoncer aux autres Nations circonvoysines, afin que ceux qui y ont esleu la sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence: car tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins & dances continuelles, qui faict qu'il s'y trouve une infinité de bonde qui y aborde de toutes parts.
Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux cimetieres: que si les chairs ne sont pas du tout consommées, elles les nettoyent & en tirent les os qu'elles lavent, & enveloppent de beaux Castors neufs, & de Rassade & Colliers de Pourceleines, que les parens & amis contribuent & donnent, disans Tien, voyla ce que je donne pour les os de mon pere, de ma mere, de mon oncle, cousin ou autre parent, & les ayans mis dans un sac neuf, ils les portent sur leur dos, & ornent encore le dessus du sac de quantité de petites parures, de coliers, brasselets & autre enjolivemens. Puis les pelleteries, haches, chaudieres & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de vivres se portent aussi au lieu destiné, & là estans tous assemblez, ils mettent les vivres en un lieu, pour estre employez aux festins qui sont de fort grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement par les Cabanes de leurs hostes, tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant le jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre.
La fosse se fait hors de la ville, fort grande & profonde, capable de contenir tous els os, meubles & pelleteries dediees pour les deffuncts. On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord, auquel on porte tous les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout au fonds & aux costez de peaux & robes de Castors neufves, puis y font un lict de haches, en apres de chaudieres, rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, & autres choses qui ont esté donnees par les parens & amis. Cela faict, du haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident & versent tous les os des sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore d'autres peaux neuves, puis d'escorces, & apres rejettent la terre par dessus, & des grosses pieces de bois; & par honneur ils fichent en terre des piliers de de bois tout à l'entour de la fosse, & font une couverture par dessus, qui dure autant qu'elle peut, puis festinent derechef, & prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent d'où ils sont venus, bien joyeux & contens que les ames de leurs parens & amis auront bien dequoy butiner, & le faire riche ce jour-là en l'autre vie.
Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de leurs semblables deffuncts, & nous trouverons que leurs ferveurs surpassent les nostres, & qu'ils ont plus d'amour l'un pour l'autre, & en la vie & apres la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le sommes moin en effect, parlant de la fidelité & de l'amitié simplement: Car il est question de donner l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine & de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, au contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs presens, & donnent leurs aumosnes pour les vivans & pour les morts, avec tant de gayeté & si librement, que vous diriez à les voir qu'ils n'ont rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister ceux qui sont en necessité, & particulierement aux ames de leurs parens & amis deffuncts, ausquels ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils ont, & s'en incommodent quelques-fois grandement, & y a telle personne qui donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a aymée & cherie en cette vie, & ayme encore pares la mort: tesmoin _Ongyata_, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte femme (sans nostre sceu) presque tout ce qu'il avoit, en demeurans tres-pauvre, & incommodé, & s'en resjouyssoit encore, sous l'esperance que sa deffuncte femme en seroit mieux accommodee en l'autre vie.
Or par le moyen de ces ceremonies & assemblees, ils contractent une nouvelle amitié & union entr'eux, disans: Que tout ainsi que les os de leurs parens & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir à jamais separer ou distraire pour aucun desservice ou disgrace, comme en effect ils font.
SECONDE PARTIE.
_Où il est traitté des Animaux terrestres & aquatiques, & des Fruicts, Plantes & Richesses qui se retrouvent communément dans le pays de nos Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de Canada, avec un petit Dictionnaire des mots principaux de la langue Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à traitter avec les dits Hurons._
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_Des Oyseaux._
CHAPITRE I.
Premierement, je commenceray par l'Oyseau le plus beau, le plus rare, & plus petit qui soit, peut-estre, au monde qui est le Vicilin, ou Oyseau-mouche, que les Indiens appellent en leur langue Ressuscité. Cet oyseau, en corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il a le bec long & tres-delié, de la grosseur de la poincte d'une aiguille, & ses cuisses & ses pieds aussi menus que la ligne d'une escriture; l'on a autrefois pezé son nid avec les oyseaux, & trouvé qu'il ne pèze d'avantage de vingt-quatre grains, il se nourrit de la rosee & de l'odeur des fleurs sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant per dessus. Sa plume est aussi déliee que duvet & est tres-plaisante & belle à voir pour la diversité de ses couleurs. Cet oyseau (à ce qu'on dit) se meurt, ou pour mieux dire s'endort, au mois d'Octobre, demeurant attaché à quelque petite branchette d'arbre par les pieds, & se réveille au mois d'Avril, que les fleurs sont en abondance, & quelques fois plus tard, & pour cette cause est appellé en langue Mexicaine, Ressuscité: Il en vient quantité en nostre jardin de Kebec, lors que les fleurs, & les poids y sont fleuris, & prenois plaisir de les y voir, mais ils vont si viste, que n'estoit qu'on en peut par fois approcher de fort prez, à peine les prendroit-on pour oyseaux, ains pour papillons; mais y prenant barde de prez, on les discerne & recognoist-on à leur bec, à leurs aisles, plumes, & à tout le reste de leur petit corps bien formé. Ils sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, & pour n'avoir aucun repos: mais quand on les veut avoir, il se faut approcher des fleurs & se tenir coy, avec une longue poignee de verges, de laquelle il les faut frapper, si on peut, & c'est l'invention & la maniere la plus aysee pour les prendre. Nos Religieux en avoient un en vie, enfermé dans un coffre; mais il ne faisoit que bourdonner là dedans, & quelques jours apres il mourut n'y ayant moyen aucun de le pouvoir nourir ny conserver long-temps en vie.
Il venoit aussi quantité de Chardonnerets manger les semences & graines de nostre jardin, leur chant me sembloit plu doux & agreable que de ceux d'icy, & mesme leur plumage plus beau & beaucoup mieux doré, ce qui me donnoit la curiosité de les contempler souvent, & louer Dieu en leur beauté & doux ramage. Il y a une autre espece d'oyseau un peu plus gros qu'un Moyneau, qui a le plumage entierement blanc, & le chant duquel n'est point à mespriser, il se nourrist aussi en cage comme le Chardonneret. Les Gays que nous avons veus aux Hurons, qu'ils appellent _Tintian_, sont plus petits presque de la moitié, que ceux que nous avons par deçà, & d'un plumage aussi beaucoup plus beau.
Ils ont aussi des oyseaux de plumage entierement rouge ou incarnat, qu'ils appellent _Stinondoa_, & d'autres qui n'ont que le col & la teste rouge & incarnat, & tout le reste d'un tres-beau blanc & noir: ils sont de la grosseur d'un Merle, & se nomment _Onaiera_: un Sauvage m'en donna un en vie un peu avant que partir, mais il n'y a eu moyen de l'apporter icy, non plus que quatre autres d'une autre espece, & un peu plus grosset, lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge & sous les ailes, des Soleils bien faits de diverses couleurs, & le reste du corps estoit d'un jaune meslé de gris. J'eusse bien desiré d'en pouvoir apporter en vie par deçà, pour la beauté & rareté que j'y trouvois, mais il n'y avoit aucun moyen pour le tres penible & long chemin qu'il y a des Hurons en Canada, & de Canada en France. J'y vis aussi plusieurs autres especes d'oyseaux qu'il me semble n'avoir point veus ailleurs; mais comme je ne me suis point informé des noms, & que la chose en soy est d'assez petite consequence, je me contente d'admirer & louer Dieu, qu'en toute contrée il y a quelque chose de particulier qui ne se trouve point en d'autres.
Il y a encore quantité d'Aigles, qu'ils appellent en leur langue _Sondaqua_; elles font leurs nids ordinairement sur le bord des eaues, ou de quelque precipice, tout au coupeau des plus hauts arbres ou rochers: de sorte qu'elles sont fort difficiles à avoir & desnicher; nous en desnichasmes neantmoins plusieurs nids, mais nous n'y trouvasmes en aucun plus d'un ou deux Aiglons: j'en pensois nourrir quelques uns lors que nous estions sur le chemin des hurons à Kebec: mais tant pour estre trop lourds à porter, que pour ne pouvoir fournir au poisson qu'il leur falloit (n'ayant autre chose à leur donner) nous en fismes chaudiere, & les trouvasmes tres bons car ils estoient encores jeunes & tendres. Mes Sauvages me vouloient aussi desnicher des oyseaux de proye, qu'ils appellent _Sethonat antaque_, d'un nid qui estoit sur un grand arbre assez proche de la riviere, desquels ils faisoient grand estat, maos je les en remerciay, & ne voulus point qu'ils en prissent la peine; neantmoins je m'en suis repenty du depuis, car il pouvoit estre que ce fussent Vautours. En quelque contree, & particulierement du costé des Petuneux, il y a des Coqs, & poulles d'Inde, qu'ils appellent _Ondectontaque_, elles ne sont point domestiques, ains errantes & champestres. Le gendre du grand Capitaine de nostre bourg en poursuyvit une fort long-temps proche de nostre Cabane, mais il ne la peut attraper: car bien que ces poulles d'Inde soient lourdes & massives, elles volent & se sauvent neantmoins bien d'arbre en arbre, & par ce moyen evitent la flesche. Si les Sauvages se vouloient donner la peine d'en nourrir des jeunes ils les rendroient domestiques aussi bien qu'icy, comme aussi des Outardes ou Oyes sauvages, qu'ils appellent _Ahonque_, car il y en a quantité dans le pays: mais ils ne veulent nourrir que des Chiens, & par sois des jeunes Ours, desquels ils font des festins d'importance, car la chair en est fort bonne, & pour en cheoir les engraissent sans incommodité & danger d'avoir de leurs dents ou de leurs pattes, ils les enferment au milieu de leurs Cabanes, dans une petite tour ronde faite avec des peaux fichez en terre, & là leur donnent à manger des restes des Sagamitez.