Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 12

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Quand les Yroquois, ou autres ennemis, peuvent attrapper de nos gens, ils leur en font de mesme, & c'est à qui fera du pis à son ennemy: & tel va pour prendre, que est souvent pris luy-mesme. Les Yroquois ne viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Hurons, que fueilles ne couvrent les arbres, pour pouvoir plus facilement se cacher, & n'estre descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un au despourveu: ce qu'ils font aysement, entant qu'il y a quantité de bois dans le pays, & proche la pluspart des villages: que s'ils nous eussent pris nous autres Religieux, les mesmes tourments nous eussent esté appliquez, sinon que de plus ils nous eussent arrache la barbe la premiere, comme ils firent à Bruslé, le Truchement qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut miraculeusement delivrés par la vertu de l'_Agnus Dei_, qu'il portoit pendu à son col: car comme ils luy pensoient arracher, le tonnerre commença à donner avec tant de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en creurent estre à leur derniere journee, & tous espouventez le laisserent aller, craignans eux-mesmes de perir, pour avoir voulu faire mourir ce Chrestien & luy oster son Reliquaire.

Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent aucune fois, specialement la nuict, ou temps qu'on les faict promener par-dessus les feux; car en courans sur ces cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres & charbons par la Cabane, qui rendent apres une telle obscurité de poudre et de fumee, qu'on ne s'entre-congnoist point: de sorte que tous sont contraincts de gaigner la porte, & de sortir dehors, & lui aussi parmy la foule, & de là prend l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en ay veu plusieurs ainsi échappez des mains de leurs ennemis, qui pour preuve nous faisoient voir les trois doigts principaux de la main droicte couppez.

Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait guerre & debat avec quelqu'autre, non en intention d'en posseder les terres & conquerir leur pays: ains seulement pour les exterminer s'ils pouvoient, & pour se vanger de quelque petit tort ou desplaisir, qui n'est pas souvent grand chose; mais leur mauvais ordre, & le peu de police qui souffre es mauvais Concitoyens impunis, est cause de tout ce mal: car si l'un d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre de leur mesme Nation, il en est quitte pour un present, & n'y a point de chastiment corporel (pour ce qu'ils ne les ont pont en usage envers ceux de leur Nation) si les parens du blessé ou decedé n'en prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui arrive peu souvent: car ils ne se font, que fort rarement, tore les uns aux autres. Mais si l'offensé est d'une autre Nation, alors il y a indubitablement guerre declaree entre les deux Nations, si celle de l'homme coulpable ne se rachete par de grands presens, qu'elle tire & exige du peuple pour la patrie offencée: & ainsi il arrive le plus souvent que la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une tres cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours dans une continuelle crainte d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres, où les femmes mesmes ne peuvent cultiver les terres & faire les bleds, qu'elles n'ayent tousjours avec elles un homme ayant les armes au poing, pour les conserver & deffendre de quelques mauvaise advenue.

A ce propos des offences & querelles, & avant finir ce discours, pour monstrer qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, & user de quelque maniere de satisfaction envers la partie plaignante & lesee, je diray ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos estans venus voir en nostre Cabane (selon leur coustume journaliere) un d'entr'eux, sans aucun sujet, voulut donner d'un gros baston au Pere Joseph. Je fus m'en plaindre au grand Capitaine, & luy remonstray, afin que la chose n'allast plus avent, qu'il falloit necessairement assembler un conseil general, & remonstrer à ses gens, & particulierement à tous les jeunes hommes, que nous ne leur faisions aucun tort ny desplaisir, & qu'ils ne devoient pas aussi nous en faire, puis que nous estions dans leur pays que pour leur propre bien & salut, & non pour aucune envie de leurs Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient ignorer. Il fit donc assembler un conseil general auquel tous assisterent, excepté celuy qui avoit voulu donner le coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere Nicolas, pendant que le Pere Joseph gardoit nostre Cabane.

Le grand Capitaine nous fit seoir aupres de luy, puis ayant imposé silence, il s'addressa à nous, & nous dit, en sorte que toute l'assemblee le pouvoit entendre. Mes Nepveux, à vostre priere & requeste j'ai faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict sur les plaintes que vous m'avez proposees; mais d'autant que ces gens-cy sont ignorans du fait, proposez vous mesme, & declarez hautement en leur presence ce qui est de vos griefs & en quoy & comment vous avez esté offencés, & sur ce je feray & bastiray ma harangue, & puis nous vous ferons justice. Nous ne fusmes pas peu estonnés des le commencement, de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il proceda en tout sagement, jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort à nostre contentement & edification.

Nous proposasmes donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un tres-bon pays, & traversé tant de vers & de terres avec infinis dangers & mes-aises, pour les venir enseigner le chemin du Paradis, & retirer leurs ames de la domination de Sathan, qui les entraisnoit tous apres leur mort dans une abysme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis & comme parens des François, & neantmoins qu'il y en avoit plusieurs d'entr'eux qui nous traictoient mal, & particulierement un tel (que je nommay) qui a voulu tuer nostre frere Joseph. Ayant finy, le Capitaine harangua un long temps sur ces plaintes, leurs remonstrant le tort qu'en auroit de nous offencer, puis que nous ne leur rendions aucun desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions & desirions du bien, non seulement pour cette vie; mais aussi pour l'advenir. Nous fusmes priez à la fin d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne trempoient point, & nous dirent, pour exemple, que desja depuis peu, un des leurs avoit griefvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, par le moyen de quelque present, & celui-là seul tenu pour chien & meschant qui avoit faict le mal, & non les autres, qui sont bien marris de cet inconvenient.

Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled, que nous acceptasme, & fusmes au reste festoyez de toute la compagnie, avec mille prieres d'oublier tout le passé, & demeurer bons amys comme auparavant, & nous convierent encore fort instamment d'assister tous les jours à leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient manger de bonnes Sagamités diversement preparees, & que par ce moyen nous nous entretiendrions mieux par ensemble dans une bonne intelligence de parens & bons amys, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement accommodez, & nourris dans nostre Cabane, de laquelle ils eussent bien desiré nous retirer pour nous mettre mieux avec eux dans leur ville, où nous n'aurions autre soucy que de prier Dieu, les instruire & nous resjouys, honnestement par ensemble: & apres les avoir remerciés, chacun prit congé, & se retira.

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_De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils avoient recours à nos prieres en leurs necessitez._

CHAPITRE XVIII.

CICERON a dict, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si sauvage, si brutale ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux. Or comme il y a diverses Nations & Provinces barbares, aussi y a-il diversité d'opinions & de croyance, pour ce que chacune se forge un Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou & le port Royal, croyent en un certain esprit, qu'ils appellent _Cudoüagni_, & disent qu'il parle souvent à eux; & leur dict le temps qu'il doit faire. Ils disent que quand il se courrouce contr'eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils croyent aussi quant ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis vont en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres somptueux.

Les Souriquois (à ce que j'ay appris) croyent veritablement qu'il y a un Dieu qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut faict toutes choses, qu'il prit quantité de flesches, & les mit en terre d'où sortirent hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusqu'à present. En suitte de quoy, un François demanda à un _Sagamo_, s'il ne croyoit point qu'il y eust un autre qu'un seul Dieu: il respondit, que leur croyance estoit, qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous: mais que le Fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la Mere ne valoit rien, & les mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop bon.

Puis dict: Anciennement, il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le Soleil couchant, lesquels rencontrent Dieu, qui leur demanda: Où allez-vous? Ils respondirent: Nous allons chercher nostre vie: Dieu leur dit, vous la trouverez icy. Ils passerent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre et en toucha deux, qui furent transformez en pierre. Et il demanda derechef aux trois autres: Où allez-vous? & ils respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit derechef: Ne passez plus outre vous la trouverez icy: & voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu prit deux bastons, & il en toucha les deux premiers qui furent transmuez en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda derechef: Où vas-tu? Je vay chercher ma vie, demeure, & tu la trouveras: Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea. Apres avoir faict bonne chere, il retourna avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

Ce Sagamo dit & raconta encore à ce François cet autre plaisant discours. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de Tabac, & que Dieu dist à cet homme, & luy demanda où estoit son petunoir, l'homme le prit, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup, & apres avoit bien petuné, il rompit en plusieurs pieces: & l'homme luy demanda; pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre. Et Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, luy disant: En voilà un que je te conne, porte-le à ton grand _Sagamo_, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il donna à son grand _Sagamo_ & durant tout le temps qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis ledit _Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques-fois parmy eux. Voyla pour quoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce Demon qui leur apparoist en guise d'un Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie qu'à leur ruyne & perdition.

La croyance en general, de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par eux-mesmes, & en parlent fort diversement); C'est que le Createur qui a faict tout ce mon monde, s'appelle _Yoscaha_, & en Canadien _Ataouacan_, lequel a encore la Mere-grand, nommee _Ataensiq_: leur dire qu'il n'y a point d'apparence qu'un Dieu aye une Mere-grand, & que cela se contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste. Ils disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre marque ou preuve, que le recit qu'ils alleguent leur en avoir esté fait par un _Attinoindaron_, qui leur a faict croire l'avoir veu, & la marque de ses pieds imprimee sur une roche au bord d'une riviere, & que sa maison ou cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, & de toute autre chose necessaire, à l'entretien de la vie humaine. Qu'il seme du bled, travaille, boit, mange & dort comme les autres. Que tous les animaux de la terre sont à luy & comme ses domestiques. Que de sa nature il est tres-bon, & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict est bien fait, & nous donne le beau temps, & toute autre chose bonne & prospere. Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est meschante, & qu'elle gaste souvent tout ce que son petit Fils a faict de bien. Que quand _Yoscaha_ est vieil, qu'il rajeunit tout à un instant, & devient comme un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne meurt jamais, & demeure immortel, bien qu'il soit un peu suject aux necessitez corporelles, comme nous autres.

Or il faut noter, que quand on vient à leur contredire ou contester là-dessus, les uns s'excusent d'ignorance, & les autres s'enfuyent de honte, & d'autres qui pensent tenir bon s'embrouillent incontinent, & n'y a aucun accord ny apparence à ce qu'ils disent, comme nous avons souvent veu & sceu par experience, qui faict cognoistre en effect qu'ils ne recognoissent & n'adorent vrayement aucune Divinité ny Dieu, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir: car encore que plusieurs parlent en la louange de leur _Yoscaha_: nous en avons ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence.

Ils ont bien quelque respect à ces esprits, qu'ils appellent Oki; mais ce mot Oki, signifie aussi bien un grand Diable, comme un grand Ange, un esprit furieux & demoniacle, comme un grand esprit, sage, sçavant ou inventif, qui faict ou sçait quelque chose par-dessus le commun; ainsi nous y appelloient-ils souvent, pour ce que nous sçavions & leur enseignions des choses qui surpassoient leurs esprit, à ce qu'ils disoient. Ils appellent aussi Oki leurs Medecins & Magiciens, voire mesmes leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens & Montagnets appellent aussi les leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la mesme chose que Oki en Huron.

Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits que dominent en u lieu, & d'autres en un autre: les uns aux rivieres, les autres aux voyages, au traites, aux guerres, aux festins, & maladies, & en plusieurs autres choses, ausquelles ils offrent du petun, & font quelque sortes de prieres & ceremonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. Ils m'ont aussi monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, auquel ils croyoient resider & presider un esprit, & entre les autres ils m'en monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës un à quelque cent cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste, & les deux bras eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y avoit une profonde caverne de tres-difficile accez. Ils me vouloient persuader & faire croire à toute force, avec eux, que ce rocher avoit esté un homme mortel comme nous, & qu'eslevant les & les mains en haut, il s'estoit metamorphosé en cette pierre, & devenu à succession de temps, un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration, & lui offrent du petun en passant par devant avec leurs Canots, non toutes les fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir, & luy offrant ce petun, qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils luy disent: Tien, prend courage & fay que nous fassions bon voyage, avec quelqu'autre parole que je n'entends point: & le Truchement, duquel nous avons parlé au chapitre precedent, nous a asseuré d'avoir fait une fois une pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son voyage luy fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais faict en ces pays-là. C'est ainsi que le Diable les amuse, les maintient & conserve dans ses filets, & en des suprestitions estranges, en leur prestans ayde & faveur, selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme aux autres ceremonies & sorceleries que leur Oki observe, & leur faict observer, pour la guerison de leurs maladies, & autres necessitez, n'offrans neantmoins aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, (au moins que nous ayons sceu) ains seulement à ces esprits particuliers, que je viens de dire, selon les occasions.

Ils croyent les ames immortelles: & partans de ce corps, qu'elles s'en vont aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence _d'Yoscaha_, & de sa Mere-grand _Ataensiq_, tenans la route & le chemin des Estoilles, qu'ils appellent _Atiskeia andahatey_, le chemin des ames, que nous appellons la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, & les simples gens le chemin de sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens y vont aussi, tenans la route de certaines estoilles, qui sont proches voysines du chemin des ames, qu'ils appellent _Gagnenon andahatey_, c'est à dire, le chemin des chiens, & nous disoient que ces ames, bien qu'immortelles, ont encore en l'autre vie, les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir & labourer les terres, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encore revestues de ce corps mortel. C'est pourquoy ils enterrent ou enferment avec les corps des deffuncts, de la galette, de l'huile, des peaux, haches, chaudieres & autres outils; pour à cette fin que les ames de leurs parens, à faute de tels instrumens, ne demeurent pauvres & necessiteuses en l'autre vie: car ils s'imaginent & croyent que les ames de ces chaudieres, haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient, particulierement à la grande feste des Morts, s'en vont en l'autre vie servir les ames des deffuncts, bien que le corps de ces peaux, haches, chaudieres, & de toutes les autres choses dediees & offertes, demeurent & restent dans les fosses & les bieres, avec les os des trespassez, c'estoit leur ordinaire response, lors que nous leur disions que les souris mangeoient l'huile & la galette & la rouille & pourriture les peaux, haches & autres instrumens qu'ils ensevelissoient & mettoient avec les corps de leurs parens & amis dans le tombeau.

Entre les choses que nos Hurons ont le plus admiré, en les instruisant, estoit qu'il y eust un Paradis au dessus de nous, où fussent tous les bien-hereux avec Dieu, & un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees avec les Diables en un abysme de feu, toutes les ames des meschants, & celles de leurs parens & amis deffuncts, ensemblement avec celles de leurs ennemis, pour n'avoir congneu ny adoré Dieu nostre Createur, & pour avoir meiné une vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution & de vices. Ils admiroient aussi grandement l'Escriture, par laquelle, absent, on se faict entendre où l'on veut; & tenans volontiers nos livres, apres les avoir bien contemplez, & admiré les images & les lettres, ils s'amusoient à en compter les feuillets.

Ces pauvres gens ayans par plusieurs fois experimenté le secours & l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lors qu'ils vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions: Ils avoient souvent recours à nos prieres, soit, ou pour les malades, ou pour les injures du temps, & advouaient franchement qu'elles avoient plus d'efficace que leurs ceremonies, conjurations & tous les tintamarres de leurs Medecins, & se resjouysoient de nous ouir chanter des Hymnes & Pseaumes à leur intention, pendant lesquels (s'ils s'y trouvoient presens) ils gardoient estroictement le silence & se rendoient attentifs, pour le moins au son & à la voix, qui les contentoit fort. S'ils se presentoient à la porte de nostre Cabane, nos prieres commencees, ils avoient patience, où s'en retournoient en pais, sçachans desja que nous ne devions pas estre divertis d'une si bonne action, & qu d'entrer pas importunité estoit chose estimee incivile, mesme entr'eux; & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & pour vacquer en paix à nos offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de n'admettre aucun dans leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, ou que les mots d'un festin ont esté prononcez.

_Auoindaon_, grand Capitaine de _Quiennonascaran_, avoit tant d'affection pour nous, qu'il servoit comme de Pere Syndiq dans le pays, & nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun, & nous trouvans parfois à genouils prians Dieu, sans dire mot, il s'agenouilloit aupres de nous, joignoit les mains, & ne pouvant d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes & postures; remuant les levres, & eslevant les mains & les yeux au Ciel, & y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, qui estoient assez longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet exemple devroit confondre de Chrestiens! & que nous dira ce bon vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir plus negligens d'aymer & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel nous recevons tant de graces tous les jours, que luy, qui n'avoit jamais esté instruit que dans l'escole de la Gentilité, & ne le cognoissoit encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance! Mon Dieu, resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez de vostre divin amour. Ce bon vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté s'offrit encores de venir coucher avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en l'absence de mes Confreres j'y restois seul la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque accident pour moy, particulierement en ce temps que les Yroquois estoient entrez dans leurs pays, & qu'ils me pourroient aysement prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, sans pouvoir estre secondé de personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre à moy, ou à me faire entendre de leurs voix. Je le remerciois de sa bonne volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension, ny des Yroquois, ni des esprits malins, & que je voulois demeurer seul la nuict dans nostre Cabane, en silence, prieres & oraisons. Il me repliquoit: Mon Nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS avec toy, laisse-moi seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, & crains qu'il ne t'arrive du mal, ou en effect, ou d'apprehension: Je le remerciois derechef, & le renvoyois au bourg, & moy je demeurois seul en paix & tranquillité.