Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 10

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Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de coupper la corde où suspendoit nostre porte en l'air, à la mode du pays, pour la faire tomber quand on l'ouvriroit, & puis apres le nioyent absolument, ou prenoient la fuite, aussi n'avouoient-ils jamais leurs fautes & malices (pour estre grands menteurs) qu'en lieu où ils n'en craignent aucun blasme ou reproche: car bien qu'ils soient Sauvages & incorrigibles, si sont-ils fort superbes & cupides d'honneur & ne veulent pas estre estimez malicieux ou meschans, quoy qu'ils le soient.

Nous avions commencé à leur apprendre & enseigner les lettres, mais comme ils sont libertins, & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon temps, comme j'ay dict, ils oublioyent en trois jours, ce que nous leur avions appris en quatre, faute de continuer, & nous venir retrouver aux heures que nous leur avions ordonnées, & pour nous dire qu'ils avoient esté empeschez à jouer, ils en estoient quittes; aussi n'estoit-il pas encore à propos de les rudoyer ny reprendre autrement que doucement, & par une maniere affable les admonester de bien apprendre une science qui leur devoit tant profiter, & apporter du contentement le temps à venir.

De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, & apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si tost qu'ils commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de mettre un pied devant l'autre, pour les stiler, & apprendre de bonne heure à piler le bled, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec leurs compagnes, & parmy ces petits esbats, on les dresse encore doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquesfois au mal qu'elles voyent devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes elles ne valent rien, pour la pluspart, & sont pires (peu exceptées) que les garçons mesmes, se vantans souvent du mal qui les devroit faire rougir; & c'est à qui fera plus d'amoureux, & si la mere n'en trouve pour soy, elle offre librement sa fille, & sa fille s'offre d'elle-mesme, & le mary offre aussi aucunes fois sa femme, si elle veut, pour quelque petit present & bagatelle, & y a des Maquereaux & meschans dans les bourgs & villages, qui ne s'adonnent à autre exercice qu'à presenter & conduire de ces bestes aux hommes qui en veulent. Je loue nostre Seigneur de ce qu'elles prenoient d'assez bonne part nos reprimandes, & qu'à la fin elle commençoient à avoir de la retenue, & quelque honte de leur dissolution, n'osans plus, que fort rarement, user de leurs impertinentes paroles en nostre presence; & admiroient, en approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de France, ce qui nous donnoit esperance d'un grand amendement, & changement de leur vie dans peu de temps: si les François qui estoient montez avec nous (pour la pluspart) ne leur eussent dit le contraire, pour pouvoir tousjours jouyr à coeur saoul, comme bestes brutes, de leurs charnelles voluptez, ausquelles ils se veautroient, jusques à avoir en plusieurs lieux des haras de garces, tellement que ceux qui nous devoient seconder à l'instruction & bon exemple de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui alloient destruisans & empeschans le bien que nous establissions au salut de ces peuples, & à l'advancement de la gloire de Dieu. Je y en avait neantmoins quelques-uns de bons, honnestes & bien vivans, desquels nous estions fort contens & bien edifiez; comme au contraire nous estions scandalisez de ces autres brutaux, athees, & charnels, qui empeschoient la conversion & amendement de ce pauvre peuple.

L'un de nos François ayant esté à la traicte en une Nation du costé du Nord, tirant à la mine de Cuivre, environ cent lieuës de nous: il nous dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit couppé le bout du nés; selon la coustume de leur pays (bien opposite & contraire à celle de nos Hurons) pour avoir faict bresche à leur honneur, & nous asseura aussi qu'il avoit veu ces Sauvages faire quelque forme de priere avant que prendre leur repas: ce qui donna au Pere Nicolas & à moi, une grande envie d'y aller, si la necessité ne nous eust contraincts de retourner en la Province de Canada, & de là en France.

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_De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne portent point de barbe._

CHAPITRE XIV.

TOUTES les Nations & les peuples Americains que nous avons veus en nostre voyage, sont tous de couleur bazanee (excepté les dents qu'ils ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, car ils sont de mesme nature que nous: mais c'est à cause de la nudité, de l'ardeur du soleil qui leur donne à nud sur le dos, & qu'ils s'engraissent & oignent assez souvent le corps d'huile ou graisse, avec des peintures de diverses couleurs qu'ils y appliquent & meslent, pour sembler plus beaux.

Ils sont tous generalement bien formez & proportionnez de leurs corps, & sans difformité aucune, & peux dire avec verité, y avoir veu d'aussi beaux enfans qu'il y en sçavoit avoir en France. Il n'y a pas mesme de ces gros ventrus, pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons par-deçà; car ils ne sont ny trop gras, ny trop maigres, & c'est ce qui les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies ausquelles nous sommes sujets: car au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve mieux la santé de l'homme que la sobrieté, & entre tant de Nations & de monde que j'y ay rencontré, je n'y ay jamais veu ny apperceu qu'un borgne, qui estoit des Honqueronons, & un bon vieillard Huron, qui pour estre tombé du haut d'une Cabane en bas, s'estoit faict boiteux.

Il ne s'y voit non plus aucun rousseau, ny blond de cheveux, mais les ont tous noirs (excepté quelques-uns qui les ont chastaignez) qu'ils nourrissent & souffrent seulement à la teste, & non en aucune autre partie du corps, & en ostent mesme tous la cause productive, ayans la barbe tellement en horreur, que pensans parfois nous faire injurier, nous appellent _Sascoinronte_, qui est à dire barbus, tu es un barbu: aussi croyent-ils qu'elle rend les personnes plus laides, & amoindrit leur esprit. Et à ce propos je diray, qu'un jour un Sauvage voyant un François avec sa barbe, se retournant vers ses compagnons leur dict, comme par admiration & estonnement: O que voyla un homme laid! Est-il possible qu'aucune femme voulust regarder de bon oeil un tel homme, & luy-mesme estoit un des plus laids Sauvages de son pays; c'est pourquoy il avait fort bonne grace de mespriser ce barbu.

Que si ces peuples ne portent point de Barbe, il n'y a dequoy s'emerveiller, puis que les anciens Romains mesmes, estimans que cela leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur Adrien, qui premier a commencé à porter barbe. Ce qu'ils reputoient tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime, n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion fils de Paul, & par les anciennes Medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encore à present.

Nos François avoient donné à entendre aux Sauvagesses, que les femmes de France avoient de la barbe au menton, & leur avoient encore persuadé tout plein d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais nos Hurons ayant veu Mademoiselle Champlain en Canada, ils furent détrompez, & recogneurent qu'en effet on leur en avoit donné à garder. De ces particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus, comme quelques-uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois, rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit aux Temple de Juno par grande singularité, & me semble encor' avoir ouy dire à vue personne digne de foy, d'en avoir veu une à Paris toute semblable, qu'on y avoit apportée par grande rareté: & de là vient la croyance que plusieurs ont, que tous les Sauvages sont velus, bien qu'il ne soit pas ainsi, & que tres-rarement tn trouve-on qui le soient.

Il arriva au Truchement des Epicerinys, qu'apres avoir passé deux ans parmy eux, & que pensans le congratuler, ils luy dirent: Et bien, maintenant que tu commences à bien parler nostre langue, si tu n'avois point de barbe tu aurois desja presque autant d'esprit qu'une telle Nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, & les François avoit encor' moins d'esprit que cette Nation là, tellement que ces bonnes gens là nous estiment de fort petit esprit, en comparaison d'eux: aussi à tout bout de champ, & pour la moindre chose ils nous disent, _Téondion_, ou _Yescaondion_, c'est à dire, tu n'as point d'esprit, _Atache_, mal-basty. A nous autres Religieux ils nous en disoient autant au commencement, mais à la fin ils nous eurent en meilleur estime, & nous disoient au contraire: _Carbia urinidion_, vous avez grandement d'esprit: _Ei nilandase daussan téhonaion_, ou _Ahondinoy issa_, vous estes gens qui cognoissez les choses d'en-haut & surnaturelles, & n'avoient cette opinion ny croyance des autres François, en comparaison des quels ils estimoient leurs enfans plus sages & de meilleur esprit ils ont bonne opinion d'eux-mesmes, & peu d'estime d'autruy.

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Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours aux Devins, pour recouvrer les choses desrobees.

CHAPITRE XV.

ENTRE toutes ces Nations il n'y en a aucune qui ne differe en quelque chose, soit pour la façon de se gouverner & entretenir, ou pour se vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus sage & mieux advisée de toutes (car la voye du fol est tousjours droicte devant ses yeux) dict le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de quelques-uns; & lesquels sont les plus heureux ou miserables, je tiens les Hurons, & autres peuples Sedentaires, comme la Noblesse: les nations Algoumequines pour les Bourgeois, & les autres Sauvage de deçà comme Montagnais & Canadiens, les villageois & pauvres du pays: & de faict, ils sont les plus pauvres & necessiteux de tous car encore que tous les Sauvages soient miserables entant qu'ils sont privez de la cognoissance de Dieu, si ne sont-ils pas tousjours egallement miserables en la jouyssance des biens de cette vie, & en l'entretien & embellissement de ce corps miserable, pour lequel seul ils travaillent & se peinent, & nullement pour l'ame, ny pour le salut.

Tous les Sauvages en general, ont l'esprit & l'entendement assez bon, & ne sont point si grossiers & si lourdeauts que nous nous imaginons en France. Ils sont d'une humeur assez joyeuse et contentée, toutesfois sont un peu saturniens, ils parlent fort posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrestent aussi-tost en songeans une grande espace de temps, puis reprennent leur parole, & cette modestie est cause qu'ils appellent nos François femmes, lors que trop precipitez & bouillans en leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un l'autre. Ils craignent le des-honneur & le reproche & sont excitez à bien faire par l'honneur; d'autant qu'entr'eux celuy est tousjours honore, & s'aquiert du renom, qui a faict quelque bel exploict.

Pour la liberalité, nos Sauvages sont louables en l'exercice de cette vertu, selon leur pauvreté: car quand ils se visitent les uns les autres, ils se font des presents mutuels: & pour monstrer leur galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, mesprisans & blasmans les façons de faire de nos Marchands qui barguignent une heure pour marchander une peau de Castor: ils ont aussi la mansuetude & clemence en la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, ausquels ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir.

Ce n'est pas à dire pourtant qu'ils n'ayent de l'imperfection: car tout homme y est sujet, & à plus forte raison celuy qui est privé de la cognoissance d'un Dieu & de la lumiere de la foy, comme sont nos Sauvages: car si on vient à parler de l'honnesteté & de la civilité, il n'y a de quoy les louer, puis qu'ils n'en pratiquent aucun traict, que ce que la simple Nature leur dicte & enseigne. Ils n'usent d'aucun compliment parmy-eux, & sont fort-mal propres & mal nets en l'apprest de leurs viandes. S'ils ont les mains sales ils les essuyent à leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles ne sont extremement sales: & ce qui est encore plus impertinent, ils ne font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach parmy les repas, & en presence de tous. Ils sont aussi grandement addonnez à la vengeance & au mensonge, ils promettent aussi assez; mais ils tiennent peu, car pour avoir quelque chose de vous, ils sçavent buen flatter & promettre, & desrobent encore mieux, si ce sont Hurons, ou autres peuples Sedentaires, envers les estrangers, c'est pourquoy il s'en faut donner de garde, & ne s'y fier qu'à bonnes enseigne, si on n'y veut estre trompé.

Mais si un Huron a esté luy-mesme desrobé, & desire recouvrer ce qu'il a perdu, il a recours à Loki ou Magicien, pour par le moyen de son sort avoir cognoissance de la chose perdue. On le faict donc venir à la Cabane, là où apres avoir ordonné des festins, il faict & pratique ses magies, pour descouvrir & sçavoir qui a esté le voleur & larron, ce qu'il faict indubitablement, à ce qu'ils disent, si celuy qui a faict le larcin est alors present dans la mesme Cabane, & non s'il est absent. C'est pourquoy le François que avoit pris des Rassades au bourg de _Toenchain_, s'enfuit en haste en nostre Cabane, quand il vit arriver Loki dans son logis, pour le sujet de son larcin, sans que nous ayans sceu, que quelques jours apres, qu'il s'estoit ainsi venu refugier chez-nous pour un si mauvais acte que celuy-là.

Pour ce qui est des Canadiens, & Montagnets, ils ne sont point larrons (au moins ne l'avons-nous pas encore apperceu en nostre endroict) & les filles y sont pudiques & sages, tant en leurs paroles qu'en leurs actions, bien qu'il s'y en pourroit peut-estre trouver entr'elles qui le seroient moins. Mais les Sauvages les plus honnestes & mieux appris que j'aye recogneu en une si grande estendue de pays, sont, à mon advis, ceux de la Baye & contree de Miskou, parlant en general; car en toute Nation il y en a de particuliers qui surpassent en bonté & honnesteté, & les autres qui excedent en malice. J'y vis le Sauvage du bon Pere Sebastien Recollet, Aquitanois, qui mourut de faim, avec plusieurs Sauvages, vers sainct Jean, & la Baye de Miskou, pendant un hyver que nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens lieuës esloignez de luy: mais il ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de faire; ais son homme sage, grave, doux & bien appris, n'approuvant nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos hommes, lesquels il reprenoit doucement en son silence & en sa retenue, aussi estoit-il un des principaux Capitaines & chef du pays.

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_Des cheveux & ornemens du corps._

CHAPITRE XVI.

LES Canadiens & Montagnets, tant hommes que femmes, portent tous longue chevelure, qui leur tombe & bat sur les espaules, & à costé de la face, sans estre nouez ny attachez, & n'en couppent qu'un bien peu de devant, à cause que cela leur empescheroit de voir en courant. Les femmes & filles Algoumequines my partissent leur longue chevelure en trois: les deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé des joues; & l'autre partie est accommodée par derriere en tresse, en la forme d'un marteau pendant, couché sur le dos. Mais les Huronnes & Petuneuses ne font qu'une tresse de tous leurs cheveux, qui leur bat de mesme sur le dos, liez & accommodez avec des lanieres de peaux fort sales. Pour les hommes, ils portent deux grandes moustaches sur les oreilles, & quelques-uns n'en portent qu'une, qu'ils tressent & cordelent assez souvent avec des plumes & autres bagatelles, le reste des cheveux est couppé court, ou bien par compartiment, couronnes, clericales, & en toute autre maniere qu'il leur plaist: j'ay veu de certains vieillards, qui avoient desja, par maniere de dire, un pied dans la fosse, estre autant ou plus curieux de ses petites parures, & d'y accommoder du duvet de plumes & autres ornemens, que les plus jeunes d'entr'eux. Pour les Cheveux relevez, ils portent & entretiennent leurs cheveux sur le front, fort droicts & relevez, plus que ne font ceux de nos Dames de par deçà, couppez de mesure, allans tousjours en diminuant de dessus le front au derriere de la teste.

Generallement tous les Sauvages, & particulierement les femmes & filles sont grandement curieuses d'huiler leurs cheveux, & les hommes de peindre leur face & le reste du corps, lors qu'ils doivent assister à quelque festin, ou à des assemblees publiques, que s'ils ont des Matachias, & Pourceleines ils ne les oublient point non plus que les rasssades, Patinotres & autres bagatelles que les François leur traitent. Leurs Pourceleines sont diversement enfilees, les unes en coliers, large de trois ou quatre doigts, faicts comme une sangle de cheval qui en auroit les fisseles toutes couvertes & enfilees, & ces coliers ont environ trois pieds & demy de tour, ou plus, qu'elles mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis d'autres enfilees comme nos Patinotres, attachees & pendues à leurs oreilles, & des chaisnes de grains gros comme noix, de la mesme Pourceleine qu'elles attachent sur les deux hanches & viennent par devant arrengees de haut en bas, par dessus les cuisses ou brayers qu'elles portent: & en ay veu d'autres qui en portoient encore des brasselets aux bras; & de grandes plaques par derriere, accommodez en rond & comme une carde à carder la laine, attachez à leurs tresses de cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des ceintures & autres parures, faictes de poil de porc-espic, teincts en rouge cramoisy, & sont proprement tissues, puis les plumes & les peintures ne manquent point, & sont à la devotion d'un chacun.

Pour les jeunes hommes, ils sont aussi curieux de s'accommoder & farder comme les filles: ils huilent leurs cheveux, & y appliquent des plumes, & d'autres se font des petites fraises de duvet de plumes à l'entour du col: quelques-uns ont des fronteaux de peaux de serpens qui leur pendent par derriere, & la longueur de deux aulnes de France. Ils se peindent le corps & la face de diverses couleurs, de noir, vert, rouge, violet, & en plusieurs autres façons: d'autres ont le corps & la face gravee en compartimens, avec des figures de serpens, lezards, escureux & autres animaux, & particulierement ceux de la Nation du Petun, qui ont tous, presque, les corps ainsi figurez, ce qui les rends effroyables & hydeux à ceux qui n'y sont pas accoustumés: cela est picqué & faict de mesme, que sont faictes & gravees dans la superficie de la chair, les Croix qu'ont aux bras ceux qui reviennent de Jerusalem, & c'est pour un jamais, mais on les accommode à diverses reprises, pour ce que ces piqueures leur causent de grandes douleurs, & en tombent souvent malades, jusques à en avoir la fievre, & perdre l'appetit, & pour tout cela ils ne desistent point, & font continuer jusqu'à ce que tout soit achevé, & comme ils le desirent, sans tesmoigner aucune impatience ou dépit, dans l'excez de la douleur: & ce qui m'a plus faict admirer en cela, a esté de voir quelques femmes, mais peu, accommodées de la mesme façon: J'ay aussi veu des Sauvages d'une autre Nation, qui avoient tous le milieu des narines percees, ausquelles pendoit une assez grosse Patinotre bleue, qui leur tomboit sur la levre d'en haut.

Nos Sauvages croyoient au commencement que nous portions nos Chappelets à la ceinture pour parade, comme ils font leurs Pourceleines, mais sans comparaison ils faisoient fort peu d'estat de nos Chappelets, disans qu'ils n'estoient que de bois, & que leur Pourceleine, qu'ils appellent _Onocoitota_ estoit de plus grande valeur.

Ces Pourceleines sont des os de ces grandes coquilles de mer, qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons, lesquels ils découpent en mille pieces, puis les polissent sur un grais, les percent, & en font des coliers & brasselets, avec grand peine & travail, pour la dureté de ces os, qui sont toute autre chose que nostre yvoire, lequel ils n'estiment pas aussi à beaucoup pres de leur Pourceleine, qui est plus belle & blanche. Les Brasiliens & Floridiens en usent aussi & se parer & attiffer comme eux.

J'avois à mon Chappelet une petite teste de mort en buys, de la grosseur d'une noix, assez bien faicte, beaucoup d'entr'eux la croyoient avoir esté d'un enfant vivant, non que je leur persuadasse mais leur simplicité leur faisoit croire ainsi, comme aux femmes de me demander à emprunter mon capuce & manteau en temps de pluye, ou pour aller à quelque festin: mais elle me prioyent en vain, comme il est aysé à croire. Pour nos Socquets ou Sandales; les Sauvages & Sauvagesses les ont presque tous voulu esprouver & chausser, tant ils les admiroient & trouvoient commodes, me disans apres, _Auiel, Sayacogna_, Gabriel, fais-moy des souliers; mais il n'y avoit point d'apparence, & estoit hors de mon pouvoir de leur satisfaire en cela, n'ayant le temps, l'industrie, ny les outils propres: & de plus, si j'eusse une fois commencé de leur en faire, ils ne m'eussent donné aucun relasche, ny temps de prier Dieu, & de croire qu'ils se fussent donné la peine d'apprendre, ils sont trop faineants & paresseux: car ils ne font rien du tout, que par la force de la necessité, & voudroient qu'on leur donnast les choses toutes faictes, sans avoir la peine d'y aider seulement du bout du doigt, comme nos Canadiens, qui ayment mieux se laisser mourir de faim, que de se donner la peine de cultiver la terre, pour avoir du pain au temps de la necessité.

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_De leurs conseils & guerres._

CHAPITRE XVII.

PLINE, en une Epistre qu'il escrit à Fabare, dict que Pyrrhe, Roy des Epirotes, demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure Cité du monde. Le Philosophe respondit, la meilleure Cité du monde, c'est Maserde, un lieu de deux cens feux en Achaye, pour ce que tous les murs sont de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Ce Philosophe n'a rien dit (en cela) de luy-mesme: car tous les anciens, apres le Sage Salomon, ont dit qu'aux vieillards se trouve la sagesse: & en effect, on voit souvent la jeunesse d'ans, estre accompagnee de celle de l'esprit.

Les Capitaines entre nos Sauvages, sont ordinairement plustost vieux que jeunes & viennent par succession, ainsi que la royauté par deçà, ce qui s'entend, si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere, car autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premierement ces peuples esleurent des Roys, mais ce Capitaine n'a point entr'eux authorité absolue, bien qu'on luy ait quelque respect, & conduisent le peuple plustost par prieres, exhortations, & par exemple, que par commandement.