Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska

Part 9

Chapter 93,830 wordsPublic domain

«Il allait porter la santé lorsque quelque chose de hirsute se précipita.

«De la porte au comptoir, il y avait bien quinze pieds; un seul bond et l'espace fut franchi. Les buveurs s'arrêtèrent. La chose: un chien hurlait à la mort devant Ralph.

«Quelqu'un dit: «C'est Push.» Push? Oui, Push, le chien du Norvégien...

«Push, heureux d'être reconnu, arrêta son aboiement et remua la queue. Puis, il se livra à un étrange manège: il allait de l'un à l'autre en gémissant, des larmes voilaient véritablement ses regards; arrêté devant Ralph, l'aboiement devenait rauque et furieux.

«Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le chien d'un coup de pied; mais la bête s'élança, furieuse, sur lui. James W. Bilt le retint, au vol, par le collier...

«Il apaisa Push, d'une tape amicale et s'avançant vers Harrisson, il lui dit:

«--C'est le chien de votre compagnon?

«--Oui.

«--Il n'était donc pas tombé dans le ravin?

«--Je ne sais... je croyais bien... toutefois...

«--Oh!

«D'un geste brusque, James W. Bilt venait d'enlever le pansement; la tête de Ralph apparut, saine, nette, sans blessure...

«Se voyant démasqué, le bandit eut un geste vers sa ceinture; il ne put l'achever, vingt poings s'étaient abattus...

«Trois garçons partirent sur-le-champ, guidés par Push. Ils suivirent le _trail_ jusqu'au Yukon. Là, la piste remontait vers le nord; à un jour de marche, ils reconnurent que le _trail_ avait été abandonné pour une piste nouvelle...

«A trois milles du point de départ, dans une gorge solitaire, Push poussa des gémissements insensés. Il grattait la neige durcie avec ses pattes... on déblaya la place et l'on trouva d'abord le cadavre des chiens, gelés à bloc, puis celui de Hans Troemsen, qui avait fini là sa carrière de chercheur d'or.

«Comme il portait entre les deux omoplates la trace nette d'une balle, les trois compagnons revinrent.

«La justice d'alors ne s'embarrassait pas d'enquête ni de paperasses inutiles. Pour le surplus, Ralph avouait.

«Il avait manqué à la loi du Nord, il serait pendu... La chose devait arriver un jour ou l'autre à un garçon comme Ralph. La sentence ne l'émut pas. Il avait perdu. Il payerait.

«On l'amena, un peu hors la ville, en face du Yukon. Là, il y avait un saule, véritablement confortable pour l'usage auquel on l'employait...

«Le prisonnier fut amené, mais comme James W. Bilt lisait la sentence, Push se précipita sur l'assassin de son maître et lui ouvrit la gorge d'un seul coup. Ce fut précis, rapide, personne n'eut le temps d'intervenir...

«Mais, comme Ralph avait été condamné à être pendu, quoique mort on le pendit tout de même. Car la loi doit toujours suivre son cours... Il faut qu'il en soit ainsi pour toute chose.»

XIV

LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS

--Jack Nichols? encore un à qui j'ai tenu les brassières.

--Vous avez été mère nourrice, Gregory?

--Vous êtes bête.

--La même chose pour vous.

--_Thanks._ Je continue.

Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je sens venir l'histoire. J'en prends mon parti et je feins de m'absorber dans la coupe d'un pantalon, que j'essaye de tailler dans une peau de renne, une peau magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur.

La chose est cependant délicate, je n'ai pas de ciseaux et me sers de mon couteau de chasse.

La lame, à mon gré, n'est pas suffisamment effilée. Je la passe plusieurs fois sur la pierre.

Ceci n'est pas du goût du postier.

--Garçon, vous m'agacez les dents.

--Je suis au regret.

--Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite.

--Gregory, mon vieux camarade, vous n'avez pas plus envie de vous taire que moi j'ai envie de traverser les pieds nus le lac Labarge.

--Dieu me damne si vous savez la fin!

Ma peau taillée, je m'installe à cropetons devant l'âtre qui crépite, je sors mon aiguille et je couds.

Un silence...

Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est encore en capilotade. Il geint...

Je couds en mesure... Gregory, de ses doigts nerveux, joue une marche sur la table.

Je l'accompagne en chantonnant.

Le postier grogne:

--Vous n'avez pas plus de cœur que l'ours polaire et encore cet animal a l'instinct de la famille; ainsi, un jour...

Voilà mon Gregory lancé dans une autre aventure.

Je ne puis retenir mon rire.

Mais comme il remue sa jambe malade d'une façon inquiétante, j'ai peur pour le pansement.

--Voyons, _old fellow_, je plaisante. Racontez-la, votre histoire.

--Vous n'en saurez pas un traître mot.

Je souris, j'enfile mon aiguille avec attention; à peine l'opération terminée, il commence:

--Je vous la dirai tout de même, car elle peut vous servir d'exemple.

«Jack Nichols, je l'ai vu débarquer au camp de Cariboo. Il me plaisait, ce garçon à lunettes. Il était timide comme une demoiselle et doux comme un mouton. Le voyant, je m'étais dit: «En voilà un qui ne fera pas long feu ici, si personne ne le garde.»

«J'avais la maladie à cette époque d'être philanthrope, une maladie qui m'a passé heureusement!

«J'adopte mon garçon. Je le prends sous mon aile (ce qui est une façon de parler), et le présente aux camarades; je le conduis moi-même devant l'ingénieur du Gouvernement et je lui fais acheter une bonne place, vous pouvez m'en croire.

«Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il avait de la bonne volonté.

«Je lui appris, tout d'abord, à reconnaître un terrain aurifère. Ça n'était pas facile. Il se perdait dans mes explications, Dieu m'a doué d'une belle patience...

Je souris à nouveau.

L'homme patient se fâche.

--Tout doux, ami Gregory, j'écoute votre cours d'histoire naturelle.

--Vous en avez bien besoin, vous n'êtes qu'un apprenti.

Je ne sourcille pas.

Gregory s'étonne et répète:

--J'ai dit que vous n'étiez qu'un apprenti.

Avec un flegme tout britannique, je réponds:

--Je suis...

--Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de quartz, je lui enseignai cette chose; je lui montrai le filon coupant les roches métamorphiques qui sont, comme vous le savez, ou plutôt comme vous ne le savez pas, le plus souvent des schistes argileux...

Je poursuis, du ton d'un écolier récitant sa leçon:

--... Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, de couleur verdâtre ou grisâtre; parfois aussi on le rencontre dans des roches porphyriques, des gneiss, rarement des granites...

Je prends la respiration. Gregory m'arrête du geste, cligne de l'œil et dit:

--_All right!_

Puis un peu présomptueusement, il ajoute:

--J'ai fait de vous un bon élève.

«Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomérat quartzeux qui lui sert de gangue, il pût y avoir de l'or.

De l'or... Le soleil de nos vieilles barbes d'alchimistes! De l'or! La possibilité de satisfaire son désir, de l'or! Le prestige, la puissance, de... Quelles fâcheuses bêtes que les hommes!

«Celui dont je parle, véritablement, découvrait le monde. Il avait des innocences d'enfant. Il fallait voir sa joie lorsqu'au fond de la _pan_ où il lavait les sables, il vit, pour la première fois, des petits grains luisants... Il fut tellement satisfait qu'il pleura.

«Il resta des heures à contempler sa «paye», les yeux fixes, les mains trembleuses; on aurait dit qu'il voyait quelque chose, comme dans un miroir.

«Je lui ai aidé à construire son premier _sluice-box_, son premier canal incliné, le long d'une centaine de pieds.

«Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le fond de saillies en bois et de cavités et pourquoi dans les cavités on mettait du mercure.

«Il ignorait, le cher garçon, que l'or a la propriété de s'unir au mercure et qu'ainsi il était plus facile de le débarrasser du sable granulaire.

«Du courage? Il en avait, malgré son air chétif, et jetait vaillamment dans le haut de «la boîte» la matière.

«Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s'arrêtait. Je surprenais alors la même fixité dans ses yeux. Il semblait toujours regarder, plus loin, dans la vie... Il soupirait, crachait dans ses mains et reprenait l'outil.

«Il avait une force de résistance étonnante. Il lavait parfois 18 tonnes de sable dans une journée!

«L'eau qui coulait dans le _sluice-box_ semblait soutenir son courage. Parfois il s'arrêtait et s'amusait à plonger sa main dans l'eau qui coulait, sans arrêt, entre ses doigts, rapide et insaisissable.

«J'avais dit: «Avant trois mois, en voilà un qui aura replié bagage et qui prendra le chemin de Dawson sans espoir de retour.»

«Les mois passèrent. L'homme tint. Je partis. Après une longue tournée, je le retrouvai, toujours ardent à la besogne, ouvrant comme un mercenaire. Avec cela sérieux comme un ministre, jamais au cabaret, jamais une bonne goulée de whisky qui assomme, jamais une carte entre les doigts.

«Il avait pris goût au métier. La joie qu'il avait en lavant sa «paye», il la retrouvait en regardant ses appareils d'amalgamation qui tournaient en cadence; il surveillait avec amour son _rocker_, suspendu comme un berceau d'enfant, recouvert d'une toile grillagée avec, au fond, un tapis de toile grossière.

«Le sable aurifère déposé sur la grille, sous la double influence de la rotation et de l'eau, cédait ses parties les moins grossières qui se tamisaient, peu à peu, pour ne laisser--l'or étant 18 fois plus lourd que l'eau--que les pépites sur la toile.

«Avec quelle ivresse, il recueillait sa «paye», qu'il serrait ensuite dans des petits sacs de cuir!

«Un jour, je l'ai surpris écoutant, comme une musique divine, l'effroyable tumulte du moulin à broyer; les concasseurs à mâchoires mangeaient le quartz comme des bêtes goulues, le minerai disparaissait comme devaient autrefois disparaître les proies offertes à Baal ou à Moloch.

«Les distributeurs amenaient la matière, les cinq pilons fonctionnaient, alternativement, soulevés par une lame en fonte dont l'arbre était supporté par un bâti en bois.

«Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mêmes, broyant le minerai.

«Je jure que ce bruit d'enfer était doux à l'âme de cet homme.

«La convoitise la plus basse se lisait ouvertement sur son visage. Cet homme frêle, myope et doux, avait une face de démon lorsqu'il raclait, avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des lames de cuivre qui avaient retenu l'or...

«L'or... l'or... l'or...

«C'était la seule chanson que lui chantait la machine à fabriquer les dollars.

Gregory prend un temps, puis il émet:

--Jack Nichols me répugne, c'est un avare sordide.

Et pour prouver son dégoût, par-dessus ma tête, le postier crache dans le feu.

*

* *

--C'est là toute votre histoire?

Gregory me regarde, interloqué...

--Eh bien! il me semble...

--Il me semble, ô psychologue, ô contempteur des humains, ô ceci, ô cela, il me semble que vous êtes une stupide bête.

--Vous dites?

--Je dis qu'avec toute votre philosophie vous n'êtes qu'un imbécile.

«Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez comme un diable et toute la nuit vous geindrez comme une femmelette.

Jamais je n'ai rudoyé aussi brutalement mon ami. Il en reste médusé et se contente d'interjecter lorsqu'il peut placer un mot:

--Ah! bien! ah! bien...

--Ah! bien, j'ai dit que vous étiez un mauvais psychologue et je le prouve. Et votre histoire, c'est moi qui la terminerai.

--Jack Nichols?

--Oui, Jack Nichols, je l'ai connu; nous avons été voisins, placer contre placer, sur la Tanana, et si cela peut vous être agréable, féroce postier, je lui ai fermé les yeux à ce garçon, et s'il y a une justice quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa place auprès de ceux qui ont souffert le supplice de la vie.

«Il a eu une agonie atroce, un accident banal, un bloc lui avait écrasé les deux jambes... et cette agonie n'était rien à côté de celle qu'il a subie des mois et des mois sous le cercle polaire.

«La fièvre le tenait. Son esprit battait la campagne et j'ai su... J'ai su la vie d'abnégation et de courage de cet être, qui était né pour une vie paisible, dans la quiétude d'un cabinet de travail, parmi l'ombre amicale des livres qui sont chers et des bibelots rares qu'on a su assembler avec un soin jaloux...

«Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa jupe en coup de vent renverse les plus beaux projets... La vie est mesquine, quotidienne, les gazettes rapportent les succès mirifiques des coureurs d'aventures.

«L'or, donneur de fortune, est là, il n'y a qu'à se donner la peine de le prendre. Mais pour le prendre, faut-il encore l'aller chercher.

«La jolie poupée à cervelle étroite veut être aussi belle, aussi attifée, que ses amies... Quoi, elle va traîner sa misérable existence en attendant quoi? Dans vingt ans, un succès problématique?

Les querelles éclatent qui gâchent le bel amour.

«Vous n'êtes qu'une poule peureuse.

«Vous n'êtes qu'un loir paresseux.

«Vous avez un cœur de lièvre.

«Enfin, un soir, l'ultimatum: la poupée va partir essayer sa grâce... Perdue pour perdue, ne vaut-il pas mieux lui montrer qu'on est un homme?

«Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant dans les yeux de porcelaine un peu d'amour et beaucoup de joie.

«Et Jack Nichols débarque, vous le rencontrez, vous l'aidez. Il m'a souvent dit combien il vous était reconnaissant et combien il souffrait de votre éloignement...

«L'apprenti chercheur d'or, fixait «dans la vie» disiez-vous, par Dieu! oui; lorsque vous le voyez, penché sur la _pan_, ce ne sont pas les pépites qu'il contemple, mais l'image de la poupée chère qui apparaît souriante, et les paillettes de l'or animent un regard lointain.

«Il reste accoudé sur sa pelle, les nerfs tordus par la fatigue, il est las à tomber; là-bas, par delà les collines et les milles de neige, dans la grande cité, il y a une poupée fragile qui attend le bonheur; ce bonheur, lui seul peut le donner à force de labeur et de peine... Houp là, on crache dans ses mains et l'on remet en marche la machine à fabriquer les dollars.

«Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos appareils anonymes qui à force d'ingéniosité arrachent à la terre «l'or, dieu souverain». La machine à fabriquer les dollars, c'est lui, l'être chétif qui, sous un climat effroyable, travaille, travaille, pour que là-bas la poupée soit rieuse et que des fanfreluches neuves lui servent à mettre en valeur sa beauté...

«Et le sacrifice est vain.

«L'or qu'on arrache à la terre est plus pénible à trouver que l'or qui roule dans la grande ville.

«Vous n'avez pas vu le visage de «votre avare» lorsque vous êtes passé trois fois au camp et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous n'avez eu pour lui la lettre coutumière... L'enveloppe bleue où se lisait en grandes lettres endiablées le nom de Jack Nichols...

«Finies, les lettres! Il n'en recevait plus! Mais l'espérance illuminait son cœur d'amant; après un désespoir farouche, il se reprenait. «La machine à fabriquer les dollars» se remettait à œuvrer d'un mouvement continu, avec cette obstination, cet entêtement qui est la force des faibles.

«Il est mort tandis que l'aurore boréale enchantait la nuit polaire. Il est mort doucement, les yeux grands ouverts sur son rêve, avec un nom de femme sur les lèvres.

Gregory dit simplement:

--Vous avez raison, ami, décidément, je suis une stupide bête.

XV

UNE FAMEUSE PÊCHE

La journée finie on vient au Saloon, où dans le tumulte des cris, la fumée des pipes, le son criard des phonographes et la plainte des accordéons, on laisse aller sa pensée vers des choses lointaines.

On boit pour soutenir son corps brisé. On boit pour oublier les tristesses anciennes, on boit surtout pour boire.

Les deux coudes sur le comptoir, une paille entre les lèvres, je bois.

Une voix m'interpelle:

«--Eh bien! cher garçon, votre pêche?

«--Ma pêche, dites ma chasse.

«--Votre chasse! Je suis véritablement étonné. Ne vous ai-je pas vu partir flanqué de tout un attirail. Vous alliez, m'aviez-vous assuré, pêcher la truite dans les torrents des Rokies.

«--Pêcher la truite, certainement, et nous avons ramené le corps d'un magnifique grizzli.

«--Un grizzli?

«--Oui, une superbe bête, deux mètres quarante pour vous donner des précisions.

«--C'est une drôle d'histoire. _Waiter_, deux whiskies.

«--La chose est toute simple. Voici:

«Nous étions partis, Lewis W. Gould et moi, pour pêcher la truite--la belle truite saumonnée--nous avions amorcé nos lignes lorsqu'un trappeur est descendu, courant: «J'ai relevé, dit-il, les traces d'un grizzli, dans la montagne, à deux milles d'ici. Si vous voulez le tuer, je ne m'en charge pas seul.»

«--Avec nos cannes à pêche, ce serait drôle de tuer un grizzli, répond froidement Lewis W. Gould.

«--Qu'à cela ne tienne, j'ai deux Winchester à vous offrir.

«Mon camarade se tourne vers moi:

«--Cela vous plairait, _dear_, d'être venu pour la pêche et de chasser l'ours.

«--_All right!_

«--Bon.

«Méthodique, Lewis W. Gould replie les engins et s'adressant au trappeur, déclare:

«--On vous suit.

«Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, tout étonnés de nous retrouver, après un mille et demi de marche, devant l'endroit que nous avions quitté, mais à 300 pieds plus haut.

«La hutte--une hutte de rondins de pins--faite selon les bons principes, les fissures bouchées avec de la terre glaise. Les Winchester sont en bon état. Lewis W. Gould les examine avec attention. L'examen est satisfaisant, car il émet simplement:

«--En route!

«Nous suivons un chemin étroit, bordé de pins gigantesques, mais je n'ai pas le temps de m'émouvoir à l'aspect «des plus vieilles choses vivantes de la terre», comme disent les Yankees, notre guide nous montre déjà des traces indiscutables.

«Pour être vrai, je dois avouer que je trouvais le sentier pareil aux autres sentiers. Ce n'est pas évidemment l'opinion de Lewis W. Gould qui hoche la tête et prononce:

«--C'est une importante bête!

«Je ne devais pas tarder à savoir combien importante elle était.

«Les arbres cessaient, les rocs amoncelés faisaient une gorge peu large, en bas on entendait le mugissement du torrent étranglé dans la passe trop étroite.

«La gorge passée, la végétation reprenait et à cinquante pas, devant nous, nous vîmes un des plus beaux ours que jamais les Rokies Mountains abritèrent.

«Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il continua d'avancer en balançant sa tête énorme, à droite et à gauche avec une régularité de métronome.

«--Vous le tirez, cher?

«L'invitation m'est adressée.

«J'ajuste. Je fais feu et... je rate la bête--qui, cependant, souvenez-vous-en, était d'importance--Lewis W. Gould eut un sourire de pitié. Il lâcha deux coups et la bête croula sans un cri; elle ouvrit seulement ses griffes en éventail qu'elle replia presque aussitôt, arrachant d'une seule étreinte un sapin de trois ans.

«Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est fort belle, les poils sont longs, pas abîmés du tout, la bête était adulte.

«--C'est en effet, une fameuse «pêche», apprécie mon compagnon en jetant d'un trait, dans le fond de son gosier, le contenu de son verre de whisky.

XVI

UNE BELLE CHASSE

Ce soir, c'est moi qui parle.

Gregory est d'humeur bourrue et pour cause: le tabac manque...

Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et se créer une illusion.

Je fais:

--Vous connaissez Seattle?

Le postier lève les épaules.

--Evidemment!

Je poursuis, plus pour moi-même que pour lui, pour bercer mon ennui, je me souviens à voix haute.

*

* *

--L'arrière-boutique d'un bar, à Seattle, dans l'Etat de Washington, où malgré les prohibitions, on boit toute la gamme des alcools, depuis le gin d'Ecosse jusqu'à la grappa d'Italie, en passant par le cognac de France. La salle est pleine de joyeux garçons, marins arrivant des mers du Pacifique, caboteurs venus d'Europe et remontant jusqu'à Vancouver, après avoir suivi la côte, passé le détroit de Magellan.

«On parle toutes les langues ou plutôt l'argot de toutes les langues. Le _slang_ domine, depuis les appellations gutturales des Chiliens au teint olivâtre, jusqu'au zézaiement des Chinois, aux yeux bridés, aux visages ridés comme des pattes de poule.

«Les Malais mâchent du bétel, les Yankees de la gomme. Deux marins, basque et marseillais, fument la cigarette, le premier silencieux et grave, le second par bouffées saccadées et hâtives.

«Il y a des matelots de la marine fédérale, pantalons à pattes d'éléphants et béret en galette.

«Tous ont le cou libre, nerveux, musclé, avec une ligne de peau plus mate lorsque le cou se soulève.

«Des mineurs descendus du Klondike jouent au faro et selon la coutume pèsent leur mise--de la poudre d'or--dans des balances minuscules.

«Harry Flink, le garçon britannique, en veste blanche, impeccable, verse à boire d'un mouvement brusque. Un jeune garçon de quinze ans--un Italien aux yeux de femme--manie avec force la machine à fabriquer les cocktails.

«Le mouvement est continu. Des garçons entrent, boivent, payent et sortent, d'autres arrivent qui font de même. Ici, on ne vient pas au bar pour causer, on vient uniquement pour boire... Toute chose doit servir à ce pourquoi elle est destinée. Un bar, c'est pour boire, donc on boit.

«Un gars de l'Est fredonne: _All the nice girls love the sailors_, commande un whisky, jette deux «nickels» sur le bois du comptoir; la machine enregistreuse tinte, le tiroir n'est pas refermé qu'il est déjà dehors, son refrain se perd dans la rue.

«--_Hello, boy!_

«Une rude tape s'abat sur mon épaule. C'est mon ami Lewis W. Gould. J'ai reconnu sa manière.

«--... _Are you?_ mâchonne-t-il entre ses dents et, sans attendre ma réponse, il ajoute: «Moi, je suis véritablement confortable.»

«En effet, j'ai rarement vu un garçon tenant mieux le whisky. Pour prouver sa «confortabilité», il jette au garçon: «Un whisky pour moi» et avec une moue de pitié il poursuit: «Un verre de bière... pour Monsieur.»

«--_For your love._

«--_The same to you._

«Il élève le verre à la hauteur de son œil et d'un trait vide l'alcool...

«Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le comptoir, il me dit:

«--Etes-vous revenu de votre chasse au grizzli?

«--Ma foi, oui.

«--Voulez-vous être en chasse cette nuit?

«--Cette nuit?

«--Probable, si vous dites oui, nous sortons et nous embarquons.

«--Nous embarquons. On va donc chasser le phoque?

«--Non, répond Lewis W. Gould flegmatique, non pas le phoque: le Chinois.

«--Hein! vous dites?

«--Je dis bien: le Chinois.

«--Une bête que vous appelez ainsi?

«--Non, non, je m'exprime correctement, pas une bête chinoise, une bête de Chinois... C'est la même chose, achève-t-il dans un gros rire.

«Son rire me gêne et m'intrigue à la fois. J'ai tellement vu de choses bizarres dans cette bizarre Amérique. Je ne sais si je dois prendre au sérieux la proposition de mon camarade.

«Mais, imperturbable, il conclut:

«--C'est une chose vraiment excitante.

«Du moment que c'est _exciting_, c'est le fin du fin pour un Américain.

«--Vous venez?

«J'hésite. Mais Lewis W. Gould ajoute:

«--Mistress Flossie Hurchisson en sera...

«--Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson en est. _All right!_ J'accepte.

«--Hé! là, camarade, pas si vite. Comme vous êtes bien Français. Vous ne voulez pas et puis, quand vous voulez, vous voulez tout de suite.

«--Garçon... un whisky pour moi.

«J'ajoute, ironique:

«--Et un verre de bière pour moi...

«--Non, rectifie Lewis W. Gould... un whisky pour vous aussi. La nuit sera rude. Whisky, très bon contre la brume maritime...

«Les whiskies absorbés, nous sortons. La nuit est claire, les hauts _buildings_ silencieux silhouettent leurs masses énormes... Les lampadaires à huit globes jettent des nappes lumineuses dans la rue où seuls des groupes de matelots s'attardent...

«Le Totem Pole se dresse hiératique au milieu de Pionner-Square...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Les pontons... le wharf... Les trois canots automobiles qui, sur leur coque, portent en lettres capitales brunes POLICE, sont allongés comme des bêtes endormies.

«--Mistress Flossie Hurchisson?

«--Me voici, jette une voix claire.

«--_Well!_

«Le chef de police, qui est le manager de l'expédition, après les salutations d'usage, nous prie d'embarquer.