Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska

Part 8

Chapter 83,809 wordsPublic domain

Le postier l'examine en connaisseur, entre le pouce et l'index, puis, délicatement, il la pose sur le bord de la table en disant:

--Vous en avez là pour cinquante dollars. Prenez toute votre chance jusqu'au bout, c'est de toute justice, mais j'avais, je crois, commencé une histoire.

Il se recueille et, pour la dixième fois, il répète:

--En ce temps-là...

J'éclate de rire.

--Vous avez raison de vous moquer, _old chap_, mais je sais plus long que le commencement... En ce temps-là... les bouches de la Renommée apprenaient à tous les propre-à-rien, qui sont des propre-à-tout, de la machine ronde, que l'or poussait en Alaska comme blé en juillet dans les champs du Manitoba; il n'y avait qu'à se baisser pour emplir ses poches. Un trappeur du bout de son soulier avait trouvé une pépite grande comme un œuf de cane; un autre, en creusant pour tendre un piège, avait mis à jour un filon... Et les imaginations de galoper.

«Le bassin du Yukon fut bientôt envahi par une foule d'apprentis richards. Je ne vous dirai pas ceux qui sont tombés en route, ceux qui ont fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, et qui les ont reperdues en quelques heures; ceux qui, plus malins, laissaient travailler les autres et les attendaient posément au retour dans les passes de White Horse et dans les bouges de Skagway.

«Ce fut une belle époque. J'en étais, moi qui vous parle. Oui, j'en étais.

Et Gregory redresse le torse fièrement, ce qui déplace sa jambe et lui arrache un cri... Mais, déjà, il poursuit:

--Et les mains que vous voyez là ont aidé à brancher pas mal de mauvais garçons. Dame! Il fallait faire la police soi-même, le gouvernement--que Dieu garde!--ne prétendait pas encore se mêler de nos affaires.

«A Rome, il faut agir comme les Romains, ce que vous traduisez, je crois, dans votre langue, par: «Il faut hurler avec les loups.»

«Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, je gagnais de l'or que je reperdis, je bus pas mal de gin et de whisky dans tous les saloons disséminés depuis la source du Yukon jusqu'à la Porcupine.

«Si j'ai vu des choses étonnantes! Etonnantes est le mot. Tenez, et c'est pour cela que j'ai commencé mon histoire, la plus curieuse, assurément, est l'aventure de celui qui, étant venu pour chercher de l'or, n'en trouva pas et fit fortune tout de même.

--Hein?

--Ah! ça vous intéresse donc mes histoires? Mon coussin, ici, s'il vous plaît. _Thanks._ Un peu de whisky? Non? Alors une part pour vous et une part pour moi.

Gregory Land prend son temps, avale son alcool à petites gorgées, cligne de l'œil de mon côté, puis il continue:

--La chose est arrivée sur la Lewis River; trois cents mineurs en furent les témoins qui pourraient attester que je vous dis la vérité et non des contes pour endormir les enfants.

«Patrick Packing, un Irlandais naturellement, était un bon géant roux, doux comme une petite fille, comme une petite fille qui aurait bu sa bouteille de whisky tous les jours ou plutôt tous les soirs; c'est le soir que Patrick buvait. Mais il tenait confortablement la boisson et gardait son égale humeur. On l'estimait beaucoup dans notre camp, mais ce n'était pas un garçon qui avait de la chance.

«Il avait acheté pour cent dollars toute une colline. Il s'usait à l'ouvrage, peinant, piochant, minant, s'abîmant les yeux à chercher la plus petite parcelle d'or; mais de l'or, pas ça, m'entendez-vous, pas ça, pas une once.

«A droite et à gauche, ses compagnons ramassaient «de la paye» comme ils voulaient. C'était à se cogner la tête contre le rocher. Patrick ne fit pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement.

«--Ça viendra», répétait-il avec philosophie.

«Ça vint, en effet. Un après-midi, il avertit les camarades d'avoir à s'éloigner. Il voulait faire sauter une mine assez importante, assurant que certains indices lui révélaient avec certitude un filon.

«Il alluma sa mèche et vint se mettre à l'abri avec ses compagnons. La mine réussit à merveille, et lorsque la fumée se fut dissipée, la colline apparut comme coupée au couteau. Un trou béant s'offrait; on dégagea l'entrée, et Patrick et ses amis pénétrèrent dans une immense caverne. Mais, dès qu'ils eurent fait quelques pas, ils reculèrent, épouvantés.

«Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint affronter le péril; il put se rendre compte alors qu'il se trouvait en présence d'un gigantesque mammouth.

--_Yes, sir_, un mammouth, un vrai mammouth, en chair, en peau, en poils, en os, et en ivoire.

«Un de ces mammouths qui, à l'époque tertiaire ou quaternaire, furent les souverains du monde.

«Il était là, admirablement conservé, effrayant, monstrueux, splendide; il avait de longs poils formant crinière sur le dos; sous ces poils, on apercevait une bourre laineuse; mais, ce qu'il avait de magnifique, c'était ses défenses, des défenses énormes et contournées en spirales... Patrick les mesura. Elles avaient trois mètres quarante-deux, oui, trois mètres quarante-deux, _exactly_.

«Jack London, que j'ai connu ici et qui était le meilleur compagnon de la terre--il est mort aujourd'hui et son âme est dans la paix du Seigneur!--Jack London a raconté comment un certain Thomas Stevens, qui fut son hôte toute une soirée, avait tué le dernier mammouth. La chose s'était passée fort simplement. La bête avait écrasé les sept petits chiots de la chienne Klooch. Pour se venger, Thomas Stevens avait pourchassé l'animal, l'empêchant de boire, de manger, de dormir; et, le faisant tourner en rond dans une vallée, comme dans un cirque, pendant des jours et des nuits, le mammouth était mort d'épuisement et de fatigue.

«Mais Jack London lui-même conseille à ses lecteurs de croire au récit de Thomas Stevens sur parole.

«Aux incrédules, il dit d'aller à la recherche du célèbre chasseur qu'ils trouveront certainement entre le cinquante-troisième degré de latitude nord et le Pôle, à moins que ce ne soit sur la côte orientale de la Sibérie ou les confins les plus reculés du Labrador.

«Donc, le mammouth de Jack London pour beaucoup est un mythe. Mais ce qui était une réalité, c'était le mammouth de Patrick Packing. Chercher de l'or et trouver un animal d'avant le déluge, c'est une chose peu ordinaire.

«Les mineurs se moquaient de Patrick, lui demandant si c'était là «les indices certains d'un filon».

«Patrick laissait dire. Il réfléchissait. Un matin, il confia son terrain et son mammouth à un camarade, puis il partit.

«Le camarade en profita pour faire payer un dollar à ceux qui voulaient voir l'animal; pour deux dollars, on avait droit à l'un des poils.

«Tenez, regardez cette chaînette tressée: ce sont des poils du mammouth de Patrick. En vérité.

«Les jours passaient après les jours. Enfin, Patrick revint. Ce fut un événement; il était accompagné de véritables gentlemen, des vieux à lunettes, qui discutaient en agitant leurs bras qu'ils avaient courts.

«Ils se disputaient avec des mots latins.

«Ils parlaient de protapirus, ancêtre hypothétique, d'ypotapirus, grand-père des éléphants et des artiodactyles; un autre assurait qu'ils étaient en présence d'un spécimen unique de chœrodonte non moins ancêtre et non moins hypothétique que le protapirus.

«Un grand maigre, qui avait l'air d'un porte-manteau enredingoté, certifiait que c'était un proproboscidea, ce à quoi répliqua vertement un bon gros tout réjoui, traitant «son cher confrère» d'ignare, attendu que le proproboscidea n'avait, paraît-il, qu'une trompe rudimentaire.

«Ils échangèrent des propos aigres-doux et faillirent en venir aux mains; il fallut s'interposer.

«Enfin, après avoir cité Pohlig, Falconer, Gaudry, Brehm, Ameghino, Cope et parlé de lombrifrons, ganesa, insignis, hysudricus, namadicus, angustidens, trigonocephalus, méridionalis, et pentalophodon, et passé tour à tour de Java à l'Inde, de l'Inde à la Chine, de la Chine à l'Europe, après un crochet en Afrique, ces honorables gentlemen tombèrent d'accord pour déclarer qu'on se trouvait en présence du Mastodon américanus et mirificus de l'Amérique du Nord, contemporain de l'Elephas primigenius, lesquels vivaient, comme chacun sait, à l'époque quaternaire, à moins que ce ne soit dans le miocène supérieur, peut-être bien aussi dans le pliocène.

«Finalement, on sut que Patrick avait échangé son mammouth contre un chèque de cinquante mille dollars... C'était un bon _business_.

«Aujourd'hui, le mammouth est au Muséum et Patrick, avec ses cinquante mille dollars, vit comme un homme heureux dans une ferme qu'il acheta dans le sud de l'Irlande.

«Et comme il faut une morale, conclut Gregory Land, en se versant une dernière rasade de whisky, je dirai donc qu'avec de la persévérance on vient à bout de la plus mauvaise destinée.

«Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver un mammouth.

«Ce était le filon, ajouta-t-il, en français.

XII

LA VALLÉE DU YUKON

Ce jour-là, Gregory Land m'assura:

--Vous n'entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n'est pas une chose qui s'apprend dans les livres...

«Lorsque la nouvelle se répandit que l'on avait trouvé de l'or, au cœur même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce fut une ruée.

«Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la chance. La fièvre de l'or les tenait si fort qu'ils en oubliaient les rigueurs impitoyables du Grand Nord.

«Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une bonne partie des premiers émigrants; du Canada et de la Colombie Britannique vinrent les autres.

«Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur le granite des roches, traîtreusement tapies au fond des passes.

«Aujourd'hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis d'éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la traversée est encore des plus périlleuses.

«Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou de Skagway, n'étaient pas au bout de leur peine.

«Quelques cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway.

«Pour atteindre les terrains aurifères, la «terre qui paye», selon l'expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles par une route affreuse, surplombant l'abîme de huit cents à neuf cents pieds.

«Aujourd'hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l'homme a-t-elle pu s'affirmer? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass engloutit pourraient seuls répondre.

«Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux traîneaux que les chiens tiraient le long du _trail_, soit à des embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants.

«La neige, les glaciers, les gouffres s'ouvrant tout à coup et avalant hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n'eurent pas raison de l'énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu d'arracher son secret à la terre mystérieuse.

«La folie du Klondike les soutenait; nombreux furent ceux qui tombèrent, mais d'autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance.

«Là où rien n'existait que la solitude vierge, sur les berges de ce Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des villes.

«Une chose remarquable: dès que la «terre payante» était découverte, les mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l'or comme par la lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos, on posait des fils et les paysages du Grand Nord s'agrémentaient bientôt de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l'homme. Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à peine ébranchés.

*

* *

«Le Yukon qui, en été, a un débit formidable, plus de vingt-cinq mille mètres cubes à la seconde, est long de trois mille trois cents kilomètres (de sa source jusqu'à l'embouchure de son bras principal, le Yukon formant un vaste delta). Il prend sa source au col qui porte le nom du géodésien français Périer, à mille deux cent cinquante mètres d'altitude.

«Son bassin crève les frontières officielles de l'Alaska, empiète sur les territoires du Canada et couvre une étendue de plus d'un million de kilomètres carrés (deux fois la superficie de votre France).

«En hiver, par les grands froids, le fleuve est gelé, parfois à bloc, c'est-à-dire jusqu'au fond de son lit. En été, il est navigable jusqu'en amont de sa jonction avec la Lewis river. C'est-à-dire sur plus de trois mille kilomètres.

«Les mineurs bloqués à Dawson attendent avec impatience l'époque de la débâcle qui leur permet d'espérer la venue des bateaux de ravitaillement.

«C'est un spectacle féerique dans le mystère de ces contrées silencieuses que celui du craquement monstrueux qui annonce le dégel.

«Sous la rude poussée du fleuve, la glace casse, les blocs se heurtent, s'entre-choquent et se précipitent. On dirait un combat de monstres antédiluviens. Au lac Labarge, la sensation est grandiose: c'est la ruée des blocs qui essayent de passer tous à la fois; malheur à l'embarcation du pilote inhabile qui, impatient, s'est aventuré sur le fleuve avant que les temps soient révolus!

«Dès sa source, dans la région volcanique qu'il a à traverser, il forme de nombreux lacs qui sont d'anciens cratères.

«La pureté des eaux est telle que le paysage s'y reflète comme dans un miroir; ce fait a frappé les premiers pionniers; aussi, les _mirrors lakes_ sont légion dans toute la vallée.

«Le Yukon descend les pentes rocheuses des monts Chilkoot; ses eaux s'enfuient, dans des couloirs, sombres et tortueux, étranglés dans les immenses parois à pics des roches de basalte; elles sautent de cascades en cascades augmentées par les eaux des torrents issus des glaciers.

Gregory Land prend sa respiration, puis il repart sur le ton d'un maître d'école:

--Il reçoit à droite et à gauche, d'importants affluents, la Hotalinqua, la Newberry, la Big Salmon-River, la Pelly, la Lewis, puis en aval de la traversée des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine (dont la vallée se profile parallèle à la rive de l'Océan Polaire), la Tanana, la Cooper-river, la Koyukuk, qui vient des toundras.

«Là, il atteint 2.500 mètres de large; on pourrait croire qu'il va se jeter dans la baie de Norton, dont il est séparé par une quarantaine de kilomètres. Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, puis vers l'ouest, remonte au nord et se sépare enfin en plusieurs branches qui forment un delta.

«Les rives de ce delta changent constamment du fait de l'apport considérable d'alluvions, mais aussi (et surtout) du fait de l'érosion causée par les glaces.

«Les énormes blocs minent la rive, la mangent peu à peu, et la font écrouler dans les flots.

«Parfois, l'embâcle tardant, il y a des conséquences inattendues: les saumons ne peuvent remonter le cours des diverses branches du fleuve, le frai ne peut se faire et les populations indigènes souffrent cruellement de la faim.

*

* *

Le postier boit une rasade et poursuit:

--Dawson, qui s'étend sur plus d'un kilomètre le long du Yukon, est aujourd'hui une ville importante.

«Ce n'est plus le camp des mineurs où certain hors-la-loi célèbre dans les annales de la cité imposait autrefois sa volonté.

«Ses rues numérotées coupent à angle droit (selon la mode américaine), huit avenues. Dawson qui, à l'époque héroïque, s'enorgueillissait de ses bars fameux, le Northern, l'Exchange, le Monte-Carlo, a maintenant des églises, des temples, un vaste bâtiment postal, qui encombre la Troisième Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu en pittoresque, certes elle a gagné en sécurité.

«Encore quelques années et le vieux Yukoner, chaussé de mocassins en peau de wolverine, aux fourrures lépreuses, revêtu de l'indispensable _overall_ en grosse toile imperméable bleue ou kaki, retenu aux épaules par de courtes bretelles, le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrés serrés au-dessus du coude, ne sera plus qu'un souvenir.

«Et le soir, dans un hôtel confortable de la Cité de l'or, devant un feu clair, les belles dames en quête de sensation ou les beaux messieurs neurasthéniques entendront conter les exploits légendaires de ceux qui ouvrirent, à force de courage, les portes mystérieuses de la Terre de l'Eternel Silence.»

Gregory Land soupira... et pour chasser ce tableau désolant, il s'offrit un double Martini cocktail.

XIII

PUSH, CHIEN D'ALASKA

--La chose avait été décidée dans un bar de Dawson, le Monte-Carlo, si vous voulez des précisions.

«C'était à l'époque de la «ruée de l'or» où chaque jour, à Skagway ou Dyea, débarquaient de joyeux garçons qui, sans plus attendre, remontaient le Yukon afin de prendre la chance.

«Les uns, les plus riches, achetaient un _team_, c'est-à-dire un équipage de chiens et un traîneau; les autres, c'était le cas pour la plupart d'entre eux, chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se mettaient en route.

«Les capitalistes n'avaient pas réalisé alors cette chose follement aventureuse: accrocher un chemin de fer sur le granite des rochers à pic.

«Combien de compagnons sont restés dans les gorges de la White-Pass, combien ont fini là leur rêve de richesse!

«La terre du silence garde son secret.

«Mais ce n'est pas là l'histoire, il importe peu de philosopher; sachez seulement que ceux qui essayèrent de franchir la Passe et réussirent cette performance étaient de rudes hommes.

«Hans Troemsen était de ceux-là. C'était un bon géant blond de Scandinavie, silencieux et grave. Pêcheur, il avait abandonné sa barque pour courir sa vie, à travers le Canada et la Colombie Britannique.

«A Vancouver, il avait entendu parler des découvertes des champs d'or de Fairbanks et de la Tanana. C'était, si mes souvenirs sont exacts, vers 1902 ou 1903.

«Hans Troemsen s'embarqua sur un des vapeurs qui, à travers le méandre des îles, faisaient le trafic sur la côte du Pacifique entre Vancouver et Skagway.

«C'était un garçon économe. Il put acheter un _team_ de six chiens, des bêtes du Labrador magnifiques, pas trop usées, mais cependant habituées au _trail_. Il les choisit en connaisseur.

«De Skagway à White Horse, il y a 111 milles par l'affreuse route que vous savez surplombant l'abîme de 8 à 900 pieds.

«A 15 milles à l'heure, le _team_ allait allègrement, Hans excitant ses bêtes de la voix, dans un anglais un peu rauque. Les chiens tiraient, l'ongle dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous dire que le thermomètre marquait 38° sous zéro.

«N'importe, homme et bêtes allaient; le _sleigh_, glissant sur ses patins de cuivre, semblait voler, lorsque tout à coup un craquement se fit entendre. Un vieux Yukoner, habitué de la Passe, aurait pris garde à cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il supputait ses bénéfices, les yeux perdus dans le lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc de glace (rongé par quel monstre invisible?) se détacha qui s'abattit sur le _team_.

«Cinq chiens furent écrasés du coup. Hans, que la commotion avait rejeté contre une roche, gisait la tête ouverte.

«Ces blessures-là, quand on n'en meurt pas sur le coup, sont sans importance. Le Scandinave avait le crâne dur.

«Lorsqu'il revint à lui, ses yeux rencontrèrent les bons yeux clairs du _wheeler_ (le chien de queue) qui, n'ayant pas de mal, léchait, à petits coups de langue, le sang qui coulait de la blessure de son maître.

«C'est de cette heure que data l'amitié de l'homme et de la bête.

«Hans Troemsen était heureux dans sa malchance. Il eut la bonne fortune d'être rencontré par le _mail stage_, qui le rapatria. Le soir même, l'homme et le chien étaient à Dawson.

«Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule sa ceinture de cuir qu'il portait sur la peau lui restait, et la ceinture contenait encore quelques beaux dollars.

«J'en viens maintenant à l'histoire. Donc, ainsi que je vous le disais, la chose avait été décidée dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo.

«Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de 1902 était semblable à la ville d'aujourd'hui. Mais combien plus pittoresque!

«Naturellement, nous avions eu des bars avant d'avoir une église: nous avions le Bank, l'Exchange, le Northern, le Savoy et surtout le Monte-Carlo où, pour un dollar, nous avions le droit de goûter les charmes de la valse entre les bras d'une _dancing girl, yes, sir_, un dollar pour une valse. Il est vrai que l'on donnait deux dollars pour un cocktail; bah! la terre «payait» et la poudre d'or semblait ruisseler entre nos doigts comme l'eau des _sluice boxes_. Heureux temps tout de même!

«Les souvenirs m'emportent, excusez-moi. Or, un soir, au Monte-Carlo, nous vîmes entrer Hans Troemsen suivi de son inséparable chien Push. L'entrée du bon géant blond fit sensation. En effet, jamais le Scandinave ne franchissait le seuil du cabaret. Il était accompagné par Ralph Harrisson, un mauvais garçon, franc buveur et coureur de filles.

«--Jésus et le mauvais larron», fit à voix haute James W. Bilt.

«On rit. Ralph dédaigna l'insulte. Les deux compagnons s'assirent à une table écartée. L'orchestre mécanique attaquait une polka. On dansa sans plus prendre garde aux deux hommes.

«Tandis que nous dansions, un marché était conclu. Hans Troemsen achetait «sur la chance», c'est-à-dire sans autre information que la parole du vendeur, un _creek_, à 20 jours de marche de Dawson, du côté de Ruppert City, sur la Datkeena.

«On avait trouvé par là de la «paye» en quantité et les terrains s'enlevaient à coups de dollars.

«Au moment de régler, Hans, qui était un garçon pratique et méfiant, ne donna qu'un tiers de la somme, promettant le surplus sur place.

«Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars et promit de conduire lui-même le nouveau propriétaire. On partirait le lendemain.

«Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et Ralph, qui était le plus enragé _gimbler_ de la terre, entreprit une partie de faro avec quelque _rushler_...

«A cent onces d'or le point, Ralph, qui n'avait pas la chance, eut tôt fait d'être à sec.

«Le lendemain, néanmoins, il attela son _team_ et partit avec Hans Troemsen, précédé par Push qui jappait, libre, à la tête de la meute.

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«Deux jours après, dans ce même Monte-Carlo, nous vîmes revenir Ralph Harrisson. Il était seul et portait un énorme bandage autour de la tête. Son poignet droit était aussi serré dans un pansement.

«Il conta l'aventure. Hans Troemsen avait voulu conduire le _team_ à l'indienne. Peu accoutumé, le Scandinave n'avait pu, à un tournant, rassembler assez vivement les guides et le _team_ était tombé dans un ravin; lui, Ralph Harrisson, avait prévu la chute: debout sur le _taku_, il avait sauté juste à temps, cependant que chiens, homme et traîneau se fracassaient dans le gouffre.

«Ralph avait la tête un peu cassée, mais solide; un _team_ qui rentrait à Dawson l'avait heureusement reconduit vers la ville.

«Ces sortes d'accidents étaient quotidiens. Personne ne s'apitoya sur la triste fin de Hans et comme Ralph payait une tournée générale, on le proclama le meilleur des garçons.

«Il avait le verre en main--je le vois, tenez, comme si c'était d'hier--il était accoudé sur le bois du comptoir et tenait son verre de la main gauche. Il regardait la liqueur à hauteur de son œil et riait d'un rire qui découvrait une double rangée de dents blanches, des dents aiguës comme celles des loups. Il buvait et riait et les filles le trouvaient beau, la tête un peu pâlie dans son maillot de linge...