Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska
Part 7
--Une fois, chez mon père, on avait tiré un marcassin, sur les terres de lord Denshire; entre nous, nous l'avions tiré sans autorisation et nous l'avions bourré, le marcassin, pas le lord, avec des saucisses et des châtaignes. Tous les voisins étaient de la fête--et comme cela se doit--chacun avait apporté son présent; le whisky, le bon vieux whisky d'Ecosse, était copieusement représenté.
Et Mac O'Neil fait claquer sa langue.
--Dans la cheminée, un tronc entier brûlait; la flamme jetait de grandes lueurs qui illuminaient le visage des filles et les filles riaient parce que les garçons les chatouillaient. Le lendemain, mon père et moi étions seuls autour de la table.
--Et les voisins?
--Les voisins? Ils étaient dessous.
Le mineur conclut:
--En vérité, ce fut une belle Christmas!
Puis, l'homme conte d'autres souvenirs... Mais je n'écoute plus, sa voix fait un ronronnement à mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que je rêve? Ces évocations font se dresser un long cortège de fantômes oubliés...
Les cérémonies familiales, mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, la grande table, autour de laquelle nous étions tous réunis attendant que minuit sonne...
Le Père Noël chargé des joujoux convoités, les poupées pour mes sœurs, les livres pour moi. Je vois nettement la couverture rouge, les tranches dorées, et le titre qui flamboie: _Le sphinx des glaces_, _Le Capitaine Hatteras_...
Le mystère des terres polaires qui m'attire...
Le grand silence blanc!
Hein! quoi... Ah! oui, je ne rêve pas... les solitudes glacées, les neiges éternelles... je suis servi...
Tempest a repris sa place auprès du foyer, il grogne, l'air heureux. Mac O'Neil confectionne un cocktail savant, et il parle, il parle...
Mes Noëls d'étudiants, dans la ville aristocratique où le ciel est clément. La nuit trouée d'étoiles, la théorie des jeunes gens qui passent chantant des refrains grivois... Mes camarades, je vous vois: Broche, si drôlement ivre; Bartek, au large sourire; Sapiens, Catacloum... Je vous vois aussi, Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupées qui enchantiez nos âmes de vingt ans...[1]
[1] Voir: L.-F. Rouquette, _La Cité des Vieilles_.
Les cloches sonnent à la volée, les cloches qui chantaient à ma naissance, les cloches qui pleuraient au cercueil de mon père... Le vent m'apporte leurs voix graves qui passent sur les eaux, qui passent sur les terres et qui, après une randonnée de huit mille lieues, mettent de la joie dans mon âme, du soleil dans mon cœur.
Noëls de Provence illuminés de foi naïve... Les _Santouns_... Les Saints... viennent pour adorer l'Enfant sur la paille de l'étable... Les rois Mages et les bergers, tous si drôlement accoutrés. Un court dialogue persiste que j'entends avec netteté.
Hérode est là, Hérode, le méchant roi tueur d'enfant, le seul qui parle français--parce qu'il est le Roi--le serviteur arrive, vêtu d'une peau de mouton; il parle provençal, car il est d'une basse origine...
--Gran Rei, vaqui li reis Mages.
Et Hérode, qui parle français parce qu'il est le Roi, étend la main avec majesté et laisse tomber de ses lèvres augustes cette phrase:
--Dizi qui z'entrent...
Et la foule, simple et naïve, de rire...
Je l'entends ce rire avec la voix des cloches...
* * * * *
--Hé là, cher garçon, vous dormez debout...
Et Mac O'Neil me remet d'aplomb avec une bourrade.
Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de cariboo, pour aller rosser ses chiens qui hurlent à l'unisson de la tempête.
X
LA BÊTE QUI RONGE
N'était la carabine Winchester que je porte en bandoulière, je dois avoir l'air, en descendant les pentes escarpées du Black-Mount, d'un homme préhistorique.
Je suis parti pour une randonnée en montagne et j'ai eu la chance de tuer un tébaï, sorte de petit chamois à pelage blanc; je porte la bête autour de mon cou, la tenant par les pattes.
Je saute d'un rocher à un autre rocher, tandis que Tempest, mon chien, bondit en jappant autour de moi.
Au pied du Mont, dans une hutte qui a été autrefois occupée par un trappeur de l'Hudson Bay Cº, je chausse mes raquettes et me voilà filant, comme une flèche, sur le _trail_, avec ma proie sur mes épaules et mon chien rivalisant de vitesse avec moi.
Bonne chasse, joyeux retour. D'une main experte, je dépouille la bête dont je mets la peau à sécher. Je découpe un cuissot que je passe à la broche, cependant que, dehors, Tempest et ses compagnons se disputent les entrailles de la victime.
*
* *
Les branches de sapins font des gerbes d'étincelles. Je hume avec joie l'odeur du rôti. Par ma foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je sors une bouteille de champagne, du bon vieux champagne de France et non un _Champaigne-type_ de Californie. Hélas! c'est la dernière. Tant pis, ce soir Lucullus dîne chez Lucullus. Décidément, je fais des frais, je mets le couvert avec soin.
Sur une caisse renversée, je déploie le dernier numéro d'un journal de Portland,--les ultimes nouvelles du monde civilisé, vieilles de trois mois! Voilà ma nappe. Mon assiette d'aluminium, ma fourchette pliante que j'ouvre d'un coup sec, ma provision de sel et de poivre que je garde--comme nos pâtres languedociens--dans le creux d'un roseau.
Je ris sans raison en me frottant les mains. Qu'est-ce que c'est? Du sang? mais oui, du sang... Ah! j'y suis, le sang de la bête. Je sors: un peu de neige, il n'y paraîtra plus.
Les chiens repus somnolent, seul Tempest se dresse et, me reconnaissant, vient me flairer. Il me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue la queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer avec moi. Tu sais qu'il y a un bon feu qui pétille et quelque os à attraper... non, non, _my dear_ Tempest, il faut rester avec les camarades.
La bête a compris que je ne voulais pas d'elle, elle s'en va tristement, l'échine ployée, la queue traînante, la tête ras du sol...
La table dressée, la viande qui cuit, tout cela c'est pour moi. Je vais banqueter, oui, banqueter tout seul.
Tout seul?
Tout seul.
Ces deux mots martèlent mes tempes. C'est vrai, je suis seul, ce soir, seul, depuis des mois, et je serai encore seul demain, les jours suivants... toujours alors...
Pourquoi cette idée hante-t-elle ma cervelle?
Loin de moi, pensées mauvaises...
On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu que pas une goutte d'alcool n'a frôlé mes lèvres depuis sept semaines, je me sens tout drôle. Bah! ce ne sera rien, je suis à jeun depuis le matin. La faim peut-être!
C'est ce sang sur mes mains qui m'a troublé! Pourquoi? Je ne suis pas Macbeth et n'ai point les remords qui déchirent son âme. Ils ne peuvent rien contre moi, les fantômes dressés, mes mains sont pures de toute souillure, mes pauvres mains blanches d'autrefois, maintenant crevassées et rugueuses, habituées à se servir elles-mêmes...
Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, tu t'es promis un Balthazar... Qu'attends-tu? Les viandes sont prêtes, le vin est tiré...
Je veux me mettre en gaîté, le bouchon saute, le vin blond fait une mousse blanche.
Ah! ça va mieux! Par tous les diables, vive la vie! et je chante:
Nargue la tristesse Et l'ivresse, Chasse pour aujourd'hui Les ennuis...
D'un trait, je vide mon verre, je vous dis que cela va beaucoup mieux. A nous deux... et je plante mon couteau dans la chair savoureuse...
Je suis un maître coq fameux, je me décerne, sans modestie, des compliments que mon orgueil accepte.
Dommage d'être tout seul!
Hein! Quoi? Qui a parlé? Je me dresse, le couteau à la main... J'ouvre la porte: personne, je suis fou... ce soir... qu'est-ce que j'ai donc?...
Je me rassieds, ou plutôt je retombe accablé sur l'escabeau de bois... Un mince filet de fumée s'élève de la viande... des globules blancs montent, montent du fond du verre. La viande est fade, le vin mauvais. Je n'ai plus faim, je n'ai plus soif.
Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi, éloignez de mon cerveau l'affreuse bête qui ronge; je la sens, elle arrive, elle vient, elle est là... J'entends le travail obscur de ses pattes... Sournoise, elle s'avance, tâtant le chemin de ses frêles antennes...
Moi qui n'ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j'ai peur. Je suis tout seul, Seigneur, ne m'abandonnez pas! tout seul, tout seul, perdu dans l'immensité blanche de la terre polaire...
Que faire? Que devenir? La fièvre bat à coups précipités mes poignets et mes tempes... J'ai chaud et je claque des dents.
Si je mourais là, par aventure, qui le saurait? Personne.
Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas... Au secours, quelqu'un, venez, venez... je ne veux pas rester tout seul.
Maman, maman, j'ai peur de la méchante bête. Je ne puis rien contre elle, elle ronge mon cerveau, vrille ma tête, elle se repaît de ma chair, lambeau par lambeau...
J'ouvre la porte et je hurle dans la nuit:
--Tempest, ici, Tempest...
Le chien, me croyant en danger, accourt l'aboi furieux.
--Entre.
Peureuse, craignant d'être battue, la bête passe...
--Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien te faire; viens, mon chien, viens près de moi, plus près encore.
Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses bons yeux me guettent, étonnés; je lui parle, je lui dis des choses insensées sur un ton tellement lamentable qu'il se met à hurler d'un sanglot continu...
*
* *
Ma voix s'est tue. L'emprise de la bête est définitive. Elle agrippe mon cerveau, aspirant toute ma volonté... Il n'est pas possible de lutter. Je le sais par expérience. Je suis comme un vêtement vide. Tout sombre dans la nuit terrible. Et l'effroyable cauchemar commence.
L'ancienne croyance au démon tentateur, elle est là. L'esprit du mal qui rôde, c'est lui. Il est multiple et divers. Le chacal de Paphnuce, les larves d'Antoine, le serpent d'Eve, le démon de Jésus, le cafard du légionnaire, la bête d'orgueil et de proie... C'est lui, lui.
Lui qui nous fait chercher l'impossible, qui insuffle le doute à notre âme, lui qui gâche toutes nos joies, lui qui fait que nous ne sommes jamais satisfaits de nous-mêmes.
Allons, va, hante ma cervelle, épuise ma matière grise, repais-toi du suc de ma chair.
Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma boîte cranienne. Va! forgeron mauvais, poursuis ta funeste besogne:
Aux enclumes du mal notre cœur s'est forgé, L'oubli, ce forgeron terrible s'est vengé...
Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments pénibles. J'ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie.
Ah! simple que je suis!
Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête tire le rideau et la scène s'anime... Et les pantins, qui sont des hommes, s'agitent. Tous les types de l'éternelle comédie humaine défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac.
Et dans la nuit s'éveillent les noires jalousies.
Le jaloux est là, ce n'est plus cette vieille loque de Bartholo... c'est Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si pâle... Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille écoute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le toc-toc du haut talon qui martèle le pavé... S'il fermait les yeux, le malheureux! il verrait celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire la rue, le numéro, l'étage et s'il écoutait à la porte, il entendrait des phrases toutes faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses.
Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux afin que rien ne reste dans l'ombre.
Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards sombres où brillent deux paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet sanglant.
Cette chose qui fut mienne, que j'ai façonnée de mes mains, à laquelle j'ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les bassesses humaines.
Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête!
Et la Bête ricane.
La lumière chasse le troupeau des nuages nocturnes et le soleil surgit, dans un éblouissement. J'ai la hantise du soleil, j'ai faim de lui dans ma nuit polaire.
Ce n'est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule dans le ciel blafard, c'est ta contrefaçon... un esprit malin a ravi ta couronne de gloire, ou bien c'est toi qui, pour ne pas voir ces terres désolées, as replié le double éventail de tes rayons.
Grand Roi, on t'a pris ta chevelure lumineuse et tu montes, chauve, au zénith de mes jours.
Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, là-bas, tout là-bas, et que tes flèches dansent sur la mer latine... Les criques au creux des rochers rougeâtres... les golfes pleins d'ombres bleues, et la maison toute blanche sous sa calotte de tuiles rouges avec, montant la garde, les platanes feuillus et le fuseau vert sombre des cyprès immobiles. De ma chambre d'enfant, on aperçoit la mer qui étincelle comme une épée nue; sous l'ardent soleil, les barques mettent une tache brune, et la tache vive des voiles triangulaires.
Petite chambre, d'où mes rêves puérils sont partis, où mon sommeil a été bercé au rythme des vagues, où j'ai tremblé de peur, dans la crainte des vents qui passaient en rafales, courbant les hautes cimes et livrant bataille à la mer jusqu'à ce que la mer se soulève furieuse et démente.
Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, tordant les ceps, lourds de grappes, et sur la route blanche des filles saines passent en chantant.
La page tourne, l'ardeur s'atténue, c'est un soleil plus frileux et plus pâle, sa lumière diffuse enveloppe la grande ville qui, peu accoutumée, se réjouit. Et Paris apparaît, pas le Paris turbulent et luxueux, ni le Paris ouvrier, un seul coin surgit de l'ombre: la pointe de l'île de Saint-Louis.
Je n'ai jamais pénétré dans l'île et soudain une envie furieuse me prend de la voir, tout de suite, tout de suite.
Je me lève si brusquement que Tempest aboie:
--Ah! oui, te voilà, viens.
Je sors, le fouet en main.
--Allons, garçons, debout.
Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal éveillés et secouant la neige qui tombe de leur poil. Plusieurs bâillent et étirent leurs pattes de devant.
Tempest, inquiet, rôde autour de moi, je le bouscule, il se plante à trois pas et me considère tout étonné.
Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je veux partir, je veux partir maintenant. Je serai à Dawson dans deux heures, je réglerai mes affaires; dans huit jours, je serai à White Horse où je prendrai le train qui me conduira à Skagway; avec un peu de chance, je rencontrerai bien un steamer descendant la côte qui en dix jours me mettra aux quais de Vancouver. Là, le Canadian Pacific Railway par le Fraser Canyon, Banks et Calgary, la frontière américaine et New-York, cinq jours de chemin de fer. La «Transatlantique» aura bien quelque _Rochambeau_ ou _Touraine_ accotés et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout au plus je débarquerai au Havre.
Si l'on arrive dans la nuit ou à l'aube, je pourrai prendre l'express de sept heures ou de neuf heures. Dans les deux cas, je serais à Paris vers midi.
Mentalement, je calcule les probabilités; oui, tout s'arrange pour le mieux, je serai à Paris pour déjeuner. C'est drôle. Cette certitude amène une détente et un apaisement.
Je suis sûr de moi à présent, j'attelle mes chiens sans impatience et, comme je lance mon traîneau sur le _trail_, je me surprends à siffloter.
*
* *
Mais la bête ne lâche pas sa proie. Au premier mille, elle reprend son martèlement régulier, comme pour dire: c'est moi, je suis là, je ne suis pas partie...
Je fais donner à mes chiens toute leur vitesse, j'entends leur souffle rauque.
Je sens des picotements dans mes yeux, et j'ai la sensation d'avoir des aiguilles piquées dans le crâne... Tiens, j'ai oublié ma toque de loutre. Que m'importe!... La pointe de l'île Saint-Louis est là, toute proche, un effort encore et je l'atteindrai...
--_Mush, mush on, boys..._
J'use du fouet. Les chiens, inaccoutumés, essayent de se mordre les uns les autres. Je suis debout dans le traîneau, hurlant des choses insensées; les bêtes affolées tirent sur les harnais, en hurlant.
L'île Saint-Louis est là. Enfin, j'aperçois ses lumières.
Un trait s'est rompu. Les chiens roulent, le traîneau verse... Je me relève, je me tâte machinalement, rien de cassé, tout va bien...
Soudain, une voix goguenarde prononce à mes côtés:
--Vous menez comme un fou, garçon; à ce train-là, je ne vous donne pas trois milles avant d'avoir claqué vos bêtes...
Dans la nuit, des inconnus approuvent.
Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus calme, le plus raisonné, des mineurs du Yukon, je vais droit à celui qui a parlé et avant qu'il soit revenu de la surprise, je lui envoie un crochet à la mâchoire qui l'étend dans la neige boueuse qui couvre la Troisième Avenue.
Je me suis attaqué à Boby, celui qu'on appelle Boby le rouge, non parce qu'il est un méchant homme, mais parce qu'il est d'une riche nature et très haut en couleur.
Boby se relève, c'est un colosse important, il est encore un peu ahuri. Posément, tranquillement, avec sûreté et précision, il m'envoie une suite de coups de poings que je pare avec difficulté.
Mes jambes se dérobent et je m'affaisse. Ma tête porte sur un des patins de cuivre du traîneau...
Lorsque je reprends mes sens, je suis chez moi, dans ma hutte; une grande ombre va et vient avec des gestes gauches et brusques.
C'est Boby le rouge qui s'est constitué garde-malade; ses énormes mains portent, avec précaution, la théière et le bol...
--Ah! vous voilà revenu, garçon, je n'en suis pas fâché; depuis deux jours, vous commenciez à me donner des inquiétudes.
«Tenez, buvez ça.
Avec des prévenances maternelles, le bon géant me soulève et me fait boire une mixture de sa composition où le gin et le whisky jouent certainement les premiers rôles.
Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et je pleure, je pleure, je pleure...
--Ça, c'est indispensable... conclut le rude mineur. Sans ça, ça vous crève... Je les connais ces coups-là... Pleurez, mon garçon... pleurez tout votre saoul... ça noie la bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-des- hommes-qui-vivent-dans-la-solitude...
«Vous m'avez décoché un maître coup de poing; savez-vous qu'on les compte, ceux qui ont envoyé Boby sur les épaules? Mais non, mais non, je ne vous en veux pas, mais sachez bien une chose, c'est qu'il est heureux que je n'entende pas le français, car depuis deux jours vous m'en avez fait des confidences!
Et Boby m'ayant fait avaler une seconde bolée de son remède, je retombe assommé sur ma couche, cependant que mes oreilles perçoivent assez distinctement un bruit saccadé. C'est Boby qui rit en disant:
--Il est véritablement prouvé que la Bête noire ne supporte pas le whisky!!
XI
L'HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH
--En ce temps-là, vous m'excuserez, je parle comme un évangéliste, mais je ne sais vraiment par quel bout commencer mon histoire... En ce temps-là, c'est une expression fort commode, cela permet de rassembler ses idées et de chercher ses mots.
«En ce temps-là... Damnée jambe! Voulez-vous, sir, arranger mon coussin? Là, merci. Je suis très fâché... J'emprunterai, s'il vous plaît, votre blague. _Thanks._
Et Gregory Land écrase avec son pouce, dans la paume de sa main, le tabac qu'il roule ensuite en boule, laquelle boule il place, consciencieusement, dans sa bouche.
Gregory Land, le postier, l'intrépide coureur des bois, est mon hôte depuis déjà trois semaines. Une chance qu'il a eu de se casser la jambe, non de se casser la jambe, je m'exprime mal, mais de la casser à un mille de ma cabane. Un mauvais virage pris par ses chiens.
Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux et le garde-malade. Dire que c'est une double sinécure serait mentir, car Gregory est bien le patient le plus impatient qu'il soit.
Ne parlait-il pas, dès le lendemain, de repartir! Heureusement qu'une bonne fièvre est intervenue à temps, qui l'a calmé pour quelques jours.
Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps à boire mon whisky: c'est souverain, prétend-il, pour les cassures, à chiquer mon tabac et à le fumer lorsqu'il est las de le mâcher.
Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus souvent, il fait les trois choses à la fois. Ainsi présentement, la bouteille de whisky est à portée de sa main, il mastique sa chique et commence:
--En ce temps-là...
Ce sont non des histoires, mais l'histoire de ces temps héroïques où l'homme était seul, ici, à se battre contre les éléments.
Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le surmenage, le combat de tous les instants pour mater la nature et essayer de lui ravir sa proie.
Pour les exploits de deux villes rivales grandes comme le demi-quart d'un quartier de Chicago, les Grecs ont persuadé au monde, pendant des siècles, qu'ils étaient un peuple admirable. Des artistes, des philosophes, des orateurs et des poètes ont chanté leur «gloire immortelle». Oui, mais au commencement était Homère, et:
Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère Et, depuis trois mille ans, Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité...
Quel Homère dira l'abnégation et le courage, la volonté et l'énergie de ces hommes qui partirent à la conquête de la moderne toison d'or, n'ayant devant eux que des mondes inconnus, des solitudes vierges se perdant à l'infini dans des milliers de lieues de neige?
L'or qui, dans les villes, coule entre les doigts comme l'eau primitive, ne laisse pas de trace.
L'or! Tout ce qui s'achète et tout ce qui se vend... Sait-on ce qu'il a coûté de patience, d'attente, et de longue espérance au mineur solitaire! Les compagnons d'Ulysse sont changés en pourceaux, avilissement de l'intelligence par la matière.
Vous n'avez pas eu de poète pour vous chanter, aventuriers de tous les mondes, qui vîntes au matin sur la «terre qui paye» pour y chercher sinon fortune, du moins l'assurance d'une vie libre, loin des règles étroites de nos civilisations.
Aucun artiste n'a gravé nos exploits au Temple de Mémoire, et vos douleurs et vos joies ne seront à jamais immortelles.
Pas de Parthénon pour vous, ni de Panathénées! Mais combien plus simples, plus émouvants sont vos tumulus de pierre qui bossèlent, çà et là, les plaines neigeuses, indiquant au passant qu'un homme dont personne ne saura le nom dort son dernier sommeil au cœur même du grand silence blanc.
Je songe à toutes ces choses cependant que Gregory prépare une combinaison savante d'alcool, dont il prétend avoir seul le secret.
Il ferait la fortune d'un marchand de recettes, cet _old fellow_ de Gregory Land. Il connaît trois cent quatre-vingt-trois manières de fabriquer les cocktails, et cent vingt façons de cuire le maïs; il sait l'art d'apprêter les peaux blanches et à longs poils des phoques nouveaux-nés, et les prières pour les morts de toutes les tribus indigènes, depuis les Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de l'Océan Glacial jusqu'aux Ingalit, ces Indiens qui, venus des Rokies, vivent à l'est de l'Alaska.
Il entretient des relations d'amitié avec les Tenankoutchin, qui ont la figure peinte et dont les terrains de chasse suivent le cours de la Tanana. Il déchiffre les totems Thlinkits comme un vieil indigène, il a l'esprit bourré de statistiques d'une précision étonnante et, ce qui est mieux, Gregory connaît le cœur des hommes.
Je pense, en moi-même, que ce postier est un drôle de corps et, tout en l'écoutant bavarder, je fais trois parts de ma «paye».
_Nuggets_ les pépites, _gold dust_ les parcelles d'or plat, et _flour gold_ l'or fin, la poussière d'or, que je serre précieusement en des petits sacs de cuir.
--Vous avez une belle «paye» aujourd'hui. Vous n'avez point perdu votre temps; la jolie breloque que voilà!
Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernière trouvaille, une pépite grosse comme une amande.