Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska

Part 6

Chapter 63,817 wordsPublic domain

Jamais je n'ai vu plus morne paysage, des herbes échevelées méritant bien leur nom de «têtes de femmes», des racines enchevêtrées où les pattes des chiens se prenaient comme dans un piège, ce qui agaçait particulièrement les bêtes qui aboyaient avec fureur.

Parfois un bouquet d'arbustes, grêles ou rabougris, des saules et des aulnes, des arbres pitoyables, pauvres choses souffreteuses, pareils à des rejetons issus de septuagénaires, dont la sève est épuisée, et qui portent, malgré leur jeunesse, tous les stigmates d'une précoce flétrissure.

J'essaye de me rappeler le printemps dernier, alors que sur la côte nord-ouest abritée des tempêtes, je voyais se dérouler, devant mes yeux, à perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; les hauts sapins immuablement verts, gardiens silencieux des monts impassibles, veillaient comme des personnages de légendes sur cette floraison de rêve...

Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement un printemps? J'en doute, le ciel est bas, d'un gris argenté, on dirait une chape de plomb qui va couvrir la plaine...

Les sacs de dépêches et l'angle du traîneau s'enfoncent dans mes côtes, à chaque virage je retiens un cri et Gregory hurle un juron.

*

* *

Nous avons franchi la toundra. Gregory arrête son équipe. Les chiens, haletants, soufflent, la langue pendante, les paupières battent plus vite, les flancs oppressés...

Le maître postier visite, soigneusement, les pattes de ses bêtes.

--Allons, rien de cassé, ça va. Mais, pour sûr, un jour, j'y resterai avec les dépêches du gouvernement.

Cette idée le met en gaîté sans que je sache pourquoi; lorsqu'il a fini de rire, il ajoute:

--Si je ne savais pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions, je le croirais vraiment fait comme cette route.

Puis il m'explique:

--Ce que vous venez de voir n'est rien, je connais plus au nord-est, vers la Great-Fish-River, du Chesterfield-Inlet à la mer polaire, un territoire long d'un millier de kilomètres, où vous avez, en grand, ce que vous venez de voir en raccourci.

«Encore en hiver on passe, on se casse les pattes dans les racines et la glace, mais en été, des fondrières vous guettent pour vous happer; toute une végétation rampante, des lichens, des mousses, tend des pièges difficiles à éviter.

«C'est la terre de l'absolue désolation où rien ne croît si ce n'est les baies de corail, les gueules noires, la tripe de roche ou le pain de cariboo.

«Holà, vous n'allez pas dormir ici, mes garçons, allons hop, à l'ouvrage.

Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, le traîneau repart.

*

* *

Maintenant, la piste court, bordée d'épinette blanche, de sapins et de pins, de bouleaux à canots et des baumiers, des trembles, beaucoup de trembles...

Les dix derniers milles sont franchis en se jouant, par les chiens. L'instinct les avertit que l'étape est prochaine.

Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il entonne:

When you come to the end of a perfect day.

Il cesse, tout à coup, son chant pour pousser des cris inarticulés, les coups de fouets cliquent-claquent, les chiens aboient comme des enragés, une ligne brune apparaît. C'est le camp des mineurs de Kid's City.

*

* *

La musique que mène Gregory, son fouet et ses chiens, annonce l'arrivée de la poste. Les baraquements se vident en quelques instants; les hommes qui sont au bar, eux-mêmes, viennent sur le pas de la porte.

Tous nous saluent avec des hourrahs; j'avais raison, Gregory Land est l'homme le plus attendu de la ville. Même ceux qui n'espèrent rien de sa venue sont autour du traîneau.

C'est là que j'ai vu se détendre les plus rudes visages: telle face est sombre qui s'illumine à l'appel d'un nom, telle mâchoire est contractée, dure, mauvaise, qui s'échancre d'un large sourire pour un paquet de quelques grammes, et les mains, toutes ces mains tendues, mains calleuses, rugueuses, entaillées, qui toutes frémissent comme des ailes d'oiseaux; quelques-unes mettent une note plus blanche. D'où viennent-elles? Que viennent-elles faire là? D'autres sont crevassées ou bosselées d'ampoules, d'autres encore ont le poignet serré dans un bracelet de cuir lacé, et les doigts noueux, les doigts crochus, les doigts écrasés en spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients et trembleurs...

Et chacun ayant reçu son bien se retire à l'écart pour savourer la joie de se sentir moins seul, moins perdu dans l'immensité de ces terres mystérieuses.

Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, la main se contracte et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur, les maxillaires crispés.

*

* *

--Ouf! c'est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez avec moi.

Habitué à ces manières, je le suis sans demander d'autres explications. Nous remontons le camp qui vit d'une vie particulière, puisque c'est aujourd'hui dimanche.

Kid's City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée Broadway. Passé Broadway, il n'y a plus rien que les champs de neige à l'infini. C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. Nous tournons à droite et, soudain, j'ai devant mes yeux le plus inattendu spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j'ai devant les yeux, en plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse 30° sous zéro, j'ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau haut de forme et une redingote qui lui bat les talons.

Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour jouir de cette minute et de mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L'homme se retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux, lance:

--Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J'ai pensé que vous aimeriez à le voir...

L'homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit:

--Vous avez bien fait, monsieur.

Gregory s'esquive et nous laisse en tête à tête.

J'essaye une politesse. Je lui dis:

--Je suis heureux de rencontrer un Français.

L'inconnu enlève encore une fois son chapeau et répond:

--Tout l'honneur est pour moi.

Alors, il me parle le plus simplement du monde, il m'interroge sur ma vie, mon passé, sur la France. Je le regarde éberlué.

--Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il.

--Ma foi, je l'avoue, votre tenue est si étrange... et je lâche tout de trac! Pourquoi diable, portez-vous un chapeau haut de forme?

Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots:

--Parce que c'est dimanche!

*

* *

Parce que c'est dimanche! Alors seulement je regarde l'homme qui vient de me donner une raison aussi convaincante. C'est un gars solidement râblé, un cévenol de l'Aveyron ou de la Lozère, j'en jurerais, et tout à l'heure, lorsque je me rappellerai le nom que Gregory lui donne: César Escouffiat, je n'aurai plus aucun étonnement.

Je comprends alors l'infini de cette réponse.

--Parce que c'est dimanche!

Toute l'âme française est là. L'âme paysanne ou bourgeoise si identiquement même. Dimanche, la blouse neuve bien empesée ou la redingote sortie de l'armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la beauté sentimentale de la race. Et soudain, la neige s'efface, le ciel gris se dépouille pour s'azurer légèrement, j'entends les cloches du pays, je vois les bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garçons sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis sur le banc de la promenade, les vieux sur le seuil de leur porte, et je sens tout le parfum qui monte de la terre natale...

Et je songe à toutes les batailles que l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme a dû livrer pour faire respecter sa volonté.

Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, qui a dû rire de son couvre-chef, a dû être maté depuis longtemps, imposant le respect aux autres et ceux-là désormais lui ont laissé célébrer en paix, à sa manière, le jour que le Seigneur créa pour le repos.

*

* *

Je n'étais pas au bout de mes étonnements.

--Voulez-vous me faire l'amitié de venir jusque chez moi?

Comment refuser une invitation ainsi faite? J'opine du bonnet et je suis l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme et dont la redingote bat les talons. César Escouffiat me fait les honneurs de chez lui; devant la porte de sa hutte, il s'efface pour me laisser passer.

--Vous m'excusez, dit-il.

Et brossant du revers de sa manche son chapeau, il l'enveloppe dans un papier de soie, puis l'enferme, soigneusement, dans un coffre de bois. Il relève, l'un après l'autre, les pans de sa redingote et s'assied.

--Vous m'excusez, répète-t-il, la demeure du sage est simple, mais la sagesse se développe partout, à la condition de ne point abaisser son âme aux promiscuités environnantes.

Je regarde mon hôte d'un air effaré, mais il poursuit sans prendre garde:

Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ' ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον.

Ce sont deux vers de Théognis, que Xénophon et Platon placent dans la bouche de Socrate. Xénophon dans les _Entretiens mémorables_ et Platon dans le _Banquet_ et le _Ménon_.

Mon effarement a fait place à la stupéfaction, je dois avoir les yeux ronds et la bouche ouverte. César daigne m'expliquer:

--Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si tu te mêles aux méchants, tu perdras ce qu'il y a de bon en toi.

Puis il ajoute avec condescendance:

--C'est du grec.

--Du grec!

--Oui, du grec, cela vous étonne?

--J'avoue... vous me pardonnerez, dans ce pays...

Je bafouille et m'emberlificote en des phrases que je commence sans pouvoir les finir. César Escouffiat me prend en pitié et plein de suffisance, il savoure son triomphe.

--Enfant, fait-il avec un accent inénarrable.

Ce mot dans sa bouche prend une signification péjorative, il le laisse tomber avec une moue un peu méprisante; heureusement, ce jour-là, je n'étais pas d'humeur trop susceptible...

Je regarde la carrure de cette splendide bête humaine, ce cou court, cette face massive, ces cheveux tondus ras sur le front étroit, ce nez fort, ces lèvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce n'est pas la race grecque que je m'attendais à trouver là, on lit, ouvertement, sur cette physionomie, tout l'entêtement, toute la résolution, toute la brutalité romaine.

Devançant mes questions, il daigne m'éclairer:

--Vous allez me demander si je suis un professeur en rupture de chaire, un prêtre échappé du Séminaire, un savant expulsé de l'Université; non, rien de tout cela, je suis César Escouffiat tout court, et je suis charretier de mon métier...

Il s'assied à mes côtés, sur la caisse dans laquelle est enfermé le fameux haut-de-forme. Il jouit un instant de ma stupeur et ajoute:

--J'ai été à l'école jusqu'à onze ans. J'ai gardé les porcs jusqu'à quinze ans, j'ai cinquante ans, je suis ici depuis près de dix ans.

Il y a un trou dans les explications de mon brave, ce qu'il fit de quinze à quarante ans, qui le saura jamais? César Escouffiat a sauté sans transition de son extrême jeunesse à sa maturité.

Timidement, j'ose l'interroger:

--Et vous avez appris le grec?

--Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont mauvaises conseillères, mais quand on a une âme bien trempée, on résiste aux tentations; cela n'est pas toujours facile, et je dis avec Hésiode:

Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι

Je dois avoir l'air d'Henriette, dans les _Femmes savantes_, lorsqu'elle dit:

«Pardonnez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.»

César traduit:

«Il est facile d'atteindre, même en troupe, à la demeure du vice; la route est unie, il habite près de nous. Mais les dieux immortels ont placé la fatigue et la sueur sur les chemins de la vertu, un sentier long et escarpé conduit à elle; il est rude d'abord, mais lorsque tu es arrivé au sommet, il devient facile.»

«Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une autre forme:

... τῶν πόνων πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ' οἱ θεοί.

«Les dieux nous vendent tous les biens au prix de nos fatigues. Le bonheur s'achète, je l'ai payé, je puis en jouir. J'imite, en cela, l'exemple de mon unique maître, Socrate, je suis endurci contre le froid et tellement habitué à me contenter de peu qu'un rien suffit à mes besoins.

«Dans le pire milieu, je reste étranger. Je n'ai aucun souci de vouloir imposer mon commandement; Xénophon vous dira que telle était la coutume du grand Philosophe.

«Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais sans avoir soif et j'évite les alcools qui nuisent à la fois à l'estomac, à la tête et à l'esprit...

... καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ' ἔφη εἶναι.

«Je travaille parce qu'Hésiode a dit: L'action n'est pas une honte, l'inaction est un opprobre...

--Et vous avez appris le grec?

Il me réplique avec orgueil:

--Tout seul, monsieur, tout seul.

--Mais enfin, pourquoi?

--Pourquoi? parce que je m'ennuyais, monsieur.

César Escouffiat s'est dressé. Il a rouvert son coffre, enlevé minutieusement le papier de soie et, à nouveau, il lustre le poil de l'ineffable chapeau.

Pendant qu'il accomplit cette grave fonction, je regarde autour de moi et, sur une planchette, je vois, pêle-mêle, des livres entre des boîtes de saumon et de lait condensé. Quelques titres m'arrêtent. Isocrate: _Conseils à Démonique_; Euripide: _Electra_; Eschyle: _Prométhée enchaîné_; Jean Chrysostome: _Homélie en faveur d'Eutrope_; Platon: _Apologie de Socrate_; Esope: _Fables choisies_; d'autres gisent avec de gros dictionnaires sur une caisse renversée qui sert de table de nuit, mais j'ignorerai toujours quels en sont les auteurs. César Escouffiat a replacé sur sa tête son chapeau haut-de-forme. Il se tourne alors vers moi; d'un large geste, il se découvre et me salue, puis il me dit:

--Le monde est plein d'imprévu. Je suis heureux de vous avoir rencontré. Nous reverrons-nous? c'est peu probable. Qui sait sa destinée? Tout naît, tout meurt, disent les uns, rien n'a été engendré, rien ne périra, disent les autres; qui croire? Le mieux pour l'homme serait de ne pas naître ainsi que nous l'explique Sophocle du 1215e au 1220e vers d'_Œdipe à Colone_.

Et César Escouffiat conclut, nettement, en bon français, cette fois:

--Je ne vous retiens pas.

*

* *

Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m'attend, l'air goguenard, les mains aux poches.

Il cligne de l'œil selon son habitude et me crie d'aussi loin qu'il m'aperçoit:

--Eh bien! garçon, pour un drôle de type, c'est un drôle de type, n'est-ce pas? Vous en êtes encore tout ahuri; entrez, garçon, entrez, j'ai fait préparer pour vous un _oysterprayer_ dont vous me direz des nouvelles.

Et d'une bourrade, Gregory Land me pousse dans la salle du bar où, dans une fumée bleuâtre, une centaine de mineurs dansent au son d'un phonographe criard.

*

* *

--Ma tournée est finie, je redescends à la côte, je vous ramène chez vous en passant.

--_All right..._

Dans les claquements du fouet, les Ehôôô ôôô de Gregory, le traîneau passe, en trombe, au milieu du campement parmi les cris d'adieu des mineurs assemblés.

A cent cinquante pas, j'aperçois la lourde silhouette de César Escouffiat, qui fut, tour à tour, gardien de porcs, charretier, et qui, étant mineur aux mines d'Alaska, apprit le grec pour se désennuyer.

Il marche gravement à pas comptés. On pourrait le croire absorbé par des préoccupations vulgaires. Sous le chapeau haut de forme, la cervelle accomplit son obscur travail et les mâchoires massives ruminent des citations grecques.

Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son rêve, l'homme ne l'entend pas, le traîneau vire, la silhouette diminue, elle a l'air de s'enfoncer dans la terre. Je me retourne sur mon siège et j'aperçois encore, là-bas, tout là-bas, le chapeau haut de forme; c'est longtemps un point noir sur la blancheur immaculée de la neige polaire.

Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme les yeux; lorsque je les rouvre, il n'y a plus rien à l'horizon.

Je ne reverrai jamais plus l'homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme «parce que c'était dimanche» et subitement, sans raison, j'en ai une peine infinie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Vous pleurez! ma parole!

--Moi, pleurer! Vous êtes fou, Gregory, c'est ce diable de vent qui me pique les yeux.

IX

LA BÊTE SOCIABLE

Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le vent secoue la hutte, pourtant bien abritée et protégée à la fois par la montagne et un épais rideau de sapins.

Le thermomètre ne doit pas être loin de quarante, au-dessous de zéro, naturellement, ainsi qu'il convient à un thermomètre en usage passé le 70e degré de latitude nord.

Dehors, mes chiens sont couchés, sauf Tempest, mon husky esquimau, que j'ai gardé auprès de moi. Un feu assez vif pétille, la bouilloire à thé commence à chanter sa chanson.

Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; un petit sifflement, une secousse brève de ses poils raides où les glaçons achèvent de fondre disent son évidente satisfaction.

Désœuvré, je prends ma trousse et me mets en devoir de réparer ma chemise de peau qui est en grande pitié.

Je tire l'aiguille à rendre des points--c'est le mot--à Jenny elle-même. De temps en temps, Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, puis reprend sa somnolence.

Il faut avoir vécu dans la solitude pour comprendre la joie de pouvoir parler à un être humain. Les plus cruelles privations ne sont rien à côté de l'effroyable supplice du silence. Etre seul devant les plus beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu, être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à quelque chose de vivant!

Dans l'Arizona, sous un soleil flamboyant, où les cactus se dressent comme de gigantesques chandeliers à sept branches, je parlais à mon cheval; ici, aux dernières marches du monde, je trouve l'apaisement et avec l'apaisement la sagesse, en discourant avec mon chien.

--N'est-ce pas, Tempest, qu'il fait un affreux temps...

Tempest grogne, donc il approuve.

Un temps que les hommes--qui sont injustes parce qu'ils sont des hommes--appellent un temps de chien... ou un chien de temps, si vous préférez.

C'est évidemment son avis.

Je poursuis mon monologue:

--La justice n'existe pas. Qu'est-ce, en somme, que la justice? Un mot. Et les juges? Moins que rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur Tempest, chez moi, dans mon pays de civilisés, ces hommes s'habillent de rouge ou de noir, on leur met sous le menton des petites bavettes blanches. N'allez pas croire pour cela qu'ils soient en enfance ou simplement gagas, non, c'est la coutume; au pays britannique, ils ont des perruques hautes comme ça...

Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest qui se dresse et montre les crocs.

Son âme incivilisée ne comprendra jamais les beautés de notre monde.

Changeons la conversation.

--Là, rentrez vos crocs barbares, j'ai pourtant raison. Si la justice existait, vous seriez dehors, avec vos compagnons, endormis sous la neige et non devant le feu à vous rôtir les pattes...

Monsieur Tempest n'en veut pas savoir davantage, il ne rouvre même plus son œil gauche, ses oreilles sont repliées, il rêve tout haut devant les flammes qui dansent.

Tout à coup, il se dresse, les oreilles droites, la gueule ouverte; rauque, il aboie trois fois, il replie à moitié l'oreille... Il guette. Il aboie encore, puis il s'élance vers la porte...

J'écoute. Rien. Le sifflement du vent qui passe en tournoyant.

--Quelle idée folle, vouloir sortir... Enfin, allez, si tel est votre désir...

J'ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au visage.

--Damné chien!

Tempest est parti comme une flèche; dans l'enclos, les autres chiens sont réveillés qui hurlent à l'unisson.

--Damné chien!

Je répète l'injure et vais pour refermer la porte, lorsque j'entends soudain une voix claire qui m'interpelle.

--Hello, appelez votre chien, c'est un démon qui me dévorerait tout vif.

J'accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient se ranger près de moi, les crocs dehors, grognant toujours.

--Qui va là?

--Un ami, Mac O'Neil. Quel temps, camarade!

--Entrez et chauffez-vous.

--Ça n'est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, ici, Dark. Tenez votre démon, pour Dieu! ils vont se battre.

Je saisis par la peau du cou Tempest qui va s'élancer et le jette dans la hutte dont je tire la porte.

Libres, les chiens de l'homme creusent vivement leur trou dans la neige et disparaissent.

O'Neil enlève ses raquettes et secoue son manteau. Nous entrons.

La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur pousse un ah! réjoui en arrachant les glaçons qui pendent à ses moustaches.

Le thé copieusement arrosé de whisky. Beaucoup de whisky, très peu de thé, c'est ainsi que mon compagnon comprend la chose.

--Garçon, j'ai pensé que vous vous ennuyez tout seul, alors je suis venu...

--Merci.

--Pas la peine. Je m'ennuyais aussi. J'ai la noire bête, comment vous dites en français le... là... vous savez l'affreuse noire bête.

--Le cafard.

--_All right._ Le cafard. C'est la nuit de Christmas, tout de suite.

--Ah! c'est Noël, j'avais oublié.

--Alors, j'ai pris mes raquettes et je suis venu. Seize milles, c'est peu de chose, la Stewart est gelée à bloc. C'est une piste admirable, mais après Cariboo Kid, le vent souffle de biais. Ça n'est pas chaud.

Il tend ses doigts à la flamme, puis, se pétrissant les mains, il fait craquer ses os. Il étend ses jambes, entourées de peaux de renard bleu qui, au contact du feu, se dégèlent. Lui aussi n'a pu rester seul. Je contemple l'inconnu, il est heureux de vivre, ses paupières s'avivent. Il parle, il parle, il parle.

Ce n'est pourtant pas un intellectuel, un cérébral, celui-là. C'est une splendide brute taillée pour le combat.

La pensée qui voltige de-ci de-là s'est cognée les ailes dans la cage étroite de ce cerveau... Et l'homme a fait seize milles par un temps abominable, il a fui droit devant lui, risquant cent fois la mort pour ne pas rester seul, ce soir, seul avec la pensée qui ronge, la pensée qui vrille, la pensée qui affole, la pensée qui tue.

Enfin, l'homme se tait. Il fume, silencieusement, sa pipe par bouffées mesurées et la fumée bleuâtre enveloppe sa tête. Il clôt à demi ses paupières. Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme Tempest.

L'homme est une bête sociable. Celle-ci maintenant est heureuse.

*

* *

Lorsque Mac O'Neil a fini de fumer, il tape sa courte pipe contre son talon et dit:

--Oui, je m'ennuyais à crever; parler à ses chiens, ça n'est point drôle. Voilà quarante jours que Gregory Land est passé avec la poste. Il m'a laissé un numéro du _Post-Intelligencer_, de Seattle. Je le sais par cœur et pourrais vous réciter les articles et les annonces. C'est lui, Gregory, qui m'a annoncé que vous étiez campé sur la Stewart. Il m'a dit aussi que vous étiez Français. Je suis Ecossais, moi (ici, Mac O'Neil soulève sa toque en peau de loutre), j'aime la France, moi, je ne suis pas une écrevisse, ni un mâcheur de gomme, moi... Alors, j'ai pensé: il doit s'amuser la même chose que moi, ce garçon, je vais aller le voir... et me voilà... La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout d'un moment.

--Peuh! 8 à 9 cents d'or à la _pan_...

Mac O'Neil émet un sifflement admiratif.

--Voilà ce qu'elle donne chez moi.

Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur me tend des pépites grosses comme des amandes.

Lorsque j'ai apprécié leur valeur, il les renferme dans un petit sac de toile qui avait contenu du tabac. Comme il serre les cordons et les noue avec attention, il soupire:

--C'est avec ça que nous aurions une belle Christmas à Glasgow. Je connais une taverne, dans la basse ville, où l'ale a la couleur du miel, et le jambon!...

Les souvenirs des ripailles passées lui reviennent en foule, il se donne des claques sur la cuisse et rit d'un gros rire...