Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska

Part 4

Chapter 43,907 wordsPublic domain

Je vous vois rire, de la drogue? S'il y a un Chinois, il doit y avoir de la drogue, évidemment...

Hong-Tcheng-Tsi est tout près de moi. Sa voix aigrelette murmure:

--Ça ne vous intéresse pas?

--Pas à la folie.

--Je vois ça... Il ne faut pas rester ici.

--Où aller, pour être plus mal?

--Chez moi, si vous voulez...

--Oh! alors...

Hong glisse sur le parquet, c'est sa façon de marcher; je le suis à trois pas...

La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage.

Le Fils du Ciel, philosophe, relève le col de son paletot. Moi, j'ai ma veste en peau de rennes, mais je maugrée:

--Brrou, damné temps...

Comme si je n'avais pas l'habitude. Je dois vous avertir, puisque j'ai oublié de le faire, qu'il pleut à Sitka 285 jours... je dis bien, vous n'avez pas la berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. Les statistiques sont là, vous n'allez pas nier les statistiques, je suppose.

Dire que plus au Nord, on aperçoit la cime d'une montagne qu'on a appelée Fairweather: le beau temps... Les explorateurs ont certainement voulu se payer notre tête...

Il pleut à torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, j'enfonce mes lourdes bottes dans la boue liquide, je jure tous les démons de l'enfer... Hong chemine maintenant près de moi; dans une ornière, je perds pied; d'une poigne qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de son âge, Hong-Tcheng-Tsi me remet debout.

Du cône du Vestoria sortent des jets de flammes. Le spectacle du volcan serait pittoresque si l'on avait le temps ou plutôt si le temps était plus agréable...

Je continue à pester. Pourquoi diable, suis-je allé écouter ce vieux fou, n'étais-je pas heureux dans le bar? J'avais chaud, j'avais une pipe... Ah! les hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort...

--C'est ici, fait mon ami.

Ma foi! la maison paraît confortable et de bon accueil, ma physionomie s'éclaire, je deviens moins maussade.

--Entrez.

Le vieillard s'efface et je pénètre dans sa demeure. La porte soigneusement refermée, deux serviteurs chinois se précipitent. Hong-Tcheng-Tsi donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il s'excuse auprès de moi.

Les serviteurs font diligence, l'électricité brille, doucement voilée par des lanternes multicolores. Maintenant, ils sont là; l'un d'eux, avec adresse, enlève mes bottes boueuses. L'autre a pris ma veste de cuir et m'a passé une robe aux manches larges et souples. Il n'y a que les Chinois pour savoir s'habiller sans gêne aucune.

Je ris de me voir ainsi attifé; cela doit être drôle, en effet, car Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux bridés, ce qui est sa façon de sourire.

Les serviteurs ont disparu. Hong me convie à prendre place auprès de lui sur des coussins aux soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupée chinoise est là; par où est-elle entrée? Mystère.

Du thé et des pipes... C'est ce que le maître a dû commander, car la poupée est sortie et déjà revenue apportant ces choses.

La petite flamme crépite... La poupée est restée. Elle est assise à cropetons, elle a l'air vraiment mécanique; d'une main experte, elle prépare la boule, la grille à la courte flamme... Elle tend la première pipe...

Hong avec politesse renouvelle ses excuses... Du thé, il n'a jamais d'alcool; de l'opium, il ne m'en offre pas. Il me juge probablement indigne de pénétrer les arcanes de la sacrée drogue. Au fond, je préfère; je sors ma pipe de terre et avec la permission de Hong, je fume...

*

* *

Depuis combien d'heures je suis là? Je ne sais. Je ne pense à rien. Je n'ai pensé à rien et Hong-Tcheng-Tsi a respecté ce qu'il croyait être ma rêverie.

Mais, j'ai fini par m'ennuyer. J'ai fumé comme la cheminée d'un steamer, j'ai la bouche pâteuse, la gorge irritée... je tousse. Par déférence, Hong s'arrête de fumer. Il délaisse le bambou et s'informe de ma santé.

Dieu qu'il est drôle ce magot vivant, qui, dans la contrée la plus abominable du monde, est arrivé à s'évader des contingences humaines et à vivre son rêve!

Mes yeux regardent ce raffiné de civilisation avec stupeur.

Il perçoit toutes mes idées; c'est étonnant comme ce diable d'homme lit en moi... ça me gêne. Je ferme les yeux.

Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit:

--Laissez vos paupières ouvertes, mon fils; tant que Bouddha nous ordonne de vivre, ne voilons pas la beauté du regard. Tout vieillit, en nous, avec l'heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, le visage, la bouche comme un arc qui se détend, le menton qui se creuse ou s'amollit dans la graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de vieilles choses brûlées, les mains qui se plissent, les doigts qui se nouent, seuls les yeux ne vieillissent jamais.

«Ces choses vous paraissent toutes simples et pourtant vous n'y aviez pas arrêté votre pensée avant. Pourquoi? Parce que vous êtes d'une race qui n'observe pas.

«Vos hommes qui se croient les premiers des hommes ne sont que des enfants. Vos savants en sont à la première lettre du livre de science; vos lettrés, des gâcheurs de copie qui manient le roseau d'une main inexperte; vos artistes, quels monuments ont-ils élevés qui soient durables? Votre Vénus de Milo est une robuste femelle. Et votre Parthénon ne vaut pas un des piliers d'Angkor...

«Vous êtes habiles dans l'art des duperies; pour une parole chinoise, vous avez dix actes, parafés par les scribes, et la parole chinoise est cependant la plus certaine.

«Vous êtes un peuple enfant, chacun sait que l'enfance a des mauvais penchants; nous avons eu le tort de vous montrer l'art de faire du bruit avec de la poudre. Comme des garnements, vous vous en êtes servi pour vous entre-tuer. Du reste, tout ce que Bouddha vous inspira pour être heureux, vous l'avez détourné de sa source pour le diriger vers la Mort.

«Vous portez en vous le germe de toutes les destructions. Enfants, qui ne serez jamais des hommes».

Il parle et sa voix fluette coupe avec la dureté et le tranchant de l'acier... Une fumée monte du creuset en bronze, la poupée est toujours accroupie, hiératique, le visage fermé.

Et mon regard s'arrête sur un petit groupe de porcelaine, un groupe bizarre que je ne distingue pas très bien.

Hong-Tcheng-Tsi devine ma préoccupation. Il donne un ordre, la poupée me tend la statuette... Ce sont trois singes assis; l'un d'eux, celui de gauche, a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu les a devant les yeux; celui de droite ferme de ses poings minuscules ses oreilles.

--Cela vous intrigue? Sachez simplement que ceci est le secret du bonheur de notre race. Ce groupe représente à nos yeux la suprême sagesse:

_Ne pas parler._

_Ne pas y voir._

_Ne pas entendre._

La poupée chinoise a pris dans mes doigts le groupe de porcelaine fragile et l'a remis en place. Les petites bêtes sont là-haut, faisant leur geste immuable et consacré. Celui qui n'entend pas et celui qui ne parle pas ont l'air de me regarder d'une façon impertinente...

La suprême sagesse? Allons donc... et je cherche en moi l'argument qui réfutera les témoignages que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas manquer de me servir à l'appui de sa thèse... Je ne trouve rien... et mon hôte a repris sa fumerie silencieuse...

A la soixantième pipe, comprenant ma pensée et lui répondant, Hong-Tcheng-Tsi soulève péniblement sa tête et me dit:

--La preuve que nous possédons la suprême sagesse? Un seul exemple, voulez-vous?

--J'attends.

Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement:

--La preuve, c'est que nous avions découvert l'Amérique bien avant Christophe Colomb; seulement, on s'était bien gardé de le dire.

Et la tête de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant une tache blanche sur la soie vive des coussins.

IV

LES «POURQUOI» DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT

--Avoue que tu habites un drôle de pays.

«Tu te prétends un homme libre (les hommes blancs sont immodestes et se croient toujours les premiers des hommes), cependant cette chose-ci, il ne faut pas la faire, cette chose-là, non plus. Que te reste-t-il? Rien.

«Tu compliques à plaisir ton existence, pourquoi?

«Vous avez des shérifs, des policemen, pourquoi?

Le raisonnement des êtres primitifs est pareil à celui des enfants, sa logique est impitoyable et je dois reconnaître que j'étais fort embarrassé de répondre à mon ami Kotak, qui me posait ces interrogations, tout en entaillant avec un couteau une défense de morse.

Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, campés à l'extrême pointe que l'Amérique enfonce dans l'Océan Glacial et que les géographes ont dénommée Point-Barrow.

Autour de nous, hérissant le sol, gisaient des carcasses de baleines qui avaient une vague ressemblance avec des cales de cargos en construction. C'est là que les indigènes arriment leurs canots.

J'affûte la pointe d'un harpon et affecte d'être absorbé par l'unique souci de mon travail, afin de ne pas avoir à répondre.

Mais Kotak est tenace.

--Je voudrais bien le connaître, ton pays. Si j'en juge par ce que j'ai vu à Dawson...

Je l'interromps brusquement:

--Tu connais Dawson, toi?

--J'ai remonté le Yukon, parfaitement, avec la face-blanche-qui-vendait-des-prières, et si ton pays ressemble à Dawson, je ne te fais pas mon compliment.

«Il y a plus de décrets et de règlements affichés dans l'Office du shérif que jamais Tounya, l'esprit qui vit dans la terre, dans l'eau et dans le ciel, n'en édicta pour le bonheur des hommes.

«Pourquoi travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants sur un coup de dé? Pourquoi?

«Pourquoi boire quand on n'a plus soif? Dis.

C'est étonnant ce que l'affûtage de ma pointe d'acier m'absorbe de plus en plus.

Mais Kotak continue.

--L'homme-blanc-qui-vendait-des-prières me grondait lorsqu'il me voyait polir mon bâton d'ivoire qui sert à éloigner les maléfices de Kiolya, l'Esprit de l'aurore boréale. En revanche, il voulait que j'embrasse le double bâton de bois sur lequel est attachée la face-pâle-suppliciée, pourquoi?

--Tu m'agaces, Kotak.

--Ne te fâche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous les petits enfants dont l'Esprit a pris les parents dans des prisons au lieu de les confier comme cela se fait chez nous aux plus riches familles?

«Pourquoi vous battez-vous pour déplacer la pierre qui borne votre domaine?

«Toute la terre est à nous, la mer aussi, tout appartient à chacun, sauf le _Kayak_ qui est nôtre, puisque nous l'avons creusé de nos mains.

«Les femmes de Dawson dansent, boivent des choses fortes et fument le tabac, vous les méprisez; nos femmes préparent nos armes, elles ont les mêmes droits que nous. Aucune grande chasse n'est décidée sans elles, elles nous accompagnent dans nos aventures.

«Où est ta femme, à toi?»

Cette question précise me laisse bouche close, j'avoue que je n'avais pas prévu le cas où l'on me demanderait pourquoi je n'ai pas amené de femme voir ce qui se passait à Point-Barrow par 39 degrés de froid, aux environs de l'année 1916.

Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit:

--Et les vieillards, qu'en faites-vous?

Je surprendrais fort mon camarade si je lui disais que, dans mon pays, où la compétence exige la sénilité, les vieillards occupent les premières places, défendant _unguibus et rostro_ les prébendes acquises, que ce sont eux qui président aux destinées de l'Etat et donnent le ton à la politique, ou plus simplement à la littérature.

Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient en déroute l'esprit simple de Kotak, Esquimau Innuit, vivant aux dernières contrées habitables du monde.

Kotak ajoute froidement:

--Chez nous, les vieillards, on les mange.

Cette fois, c'en est trop, j'interviens et le rudoie; j'essaye de lui faire comprendre toute l'horreur de sa conduite, mais Kotak n'est pas ému pour si peu. Il m'explique:

--Aux bonnes pêches, aux chasses heureuses succèdent les périodes de famine: on supprime alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux eux-mêmes qui demandent à mourir.

«Nous ne sommes pas des barbares, nous leur évitons de voir la mort en face; on les empoisonne, un jour, sans qu'ils s'en doutent, puis on leur tranche la gorge et on les donne en pâture à nos chiens.

--A vos chiens?

--Bien sûr, et puis les chiens, c'est nous qui les mangeons.

Ce jour-là, je ne poursuivis pas l'entretien plus avant.

V

LA CITÉ DES PHOQUES

Entre le 171e et le 169e degré de longitude, à l'ouest de Greenwich, il est une île qui, sur la carte, a l'air d'une poule s'enfuyant déplumée. C'est Saint-Paul, l'île des Phoques.

Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au sud-est, l'île des Morses à l'est et l'île des Loutres au sud-ouest. Toutes quatre sont connues des navigateurs et des géographes sous le nom des îles Pribilov, que les Esquimaux Aléoutes nomment plus simplement Atik.

Saint-Paul, la poule déplumée, est une île rocheuse, parsemée de cônes et de cratères. Il est fort probable qu'elle serait restée inconnue s'il n'avait pris, un jour, la fantaisie à Messieurs Phoques de la choisir comme domaine.

Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin, le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer.

Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l'aventure la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik!

Mais je n'ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon temps, tous n'avaient pas abandonné les rivages de l'île Saint-Paul pour s'en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow!

Ils étaient là par milliers, couvrant la grève.

Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou l'honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les héroïques combats des phoques mâles pour la possession d'un terrain de 30 mètres carrés, et les batailles homériques pour--comment dirai-je--pour l'usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues de leur cœur!

Jamais la loi de la force ne s'est affirmée, dans la nature, avec autant de précision.

Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l'empire des mers, c'est à date fixe la même volonté de vaincre, c'est aux premiers jours de juin que, précédés par le vieux _bull_ au pelage gris fer, ils arrivent. On les voit s'avancer, le mufle large hors de l'eau, fortement moustachus; ils donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle.

S'aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la meilleure place. Pour qu'une place soit bonne, il faut qu'elle réunisse la triple condition d'être rapprochée du rivage, abritée du vent, exposée au soleil.

Hélas! la place n'est pas au premier occupant, mais bien à celui qui sait la faire respecter.

Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées.

Lorsque la maison est en ordre, il n'y a plus qu'à attendre l'hôtesse. Celle-ci arrive quelques jours après.

La cité des Phoques a un gardien vigilant, qui, haut perché, signale l'approche du danger ou les événements mémorables. L'arrivée de Mesdames Phoques est un événement mémorable.

Par un cri guttural, qui tient du mugissement et du soufflet de l'orgue, le guetteur signale que ces dames sont en vue.

Aussitôt les bulls prennent la mer, faisant leurs plus beaux plongeons, ébauchant leurs plus savants ébats nautiques, beuglant, meuglant, ils virent, chavirent, reviennent à l'air, crachant l'eau en soufflant, ils font pour elles mille grâces et mille tours.

C'est un bruyant cortège nuptial qui se dirige vers la grève où se choisissent les épouses.

Quelques-uns, très gourmands, se constituent un harem. On a vu certains bulls s'offrir jusqu'à quinze femelles.

Mais avec le mariage adieu la tranquillité. Monsieur Phoque est jaloux, rageur, soupçonneux; il veille sur sa propriété avec une telle attention qu'il ne quitte plus sa «rookerie». Deux, trois mois, tant que durera la belle saison, le vieux mâle ne quittera plus son poste, s'abstenant de courir la mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin gros et gras, il part à l'automne réduit à sa plus simple expression, ayant perdu, parfois, jusqu'à quatre cents livres.

Malheur au «célibataire» qui rôde autour du harem. Il lui en coûte sinon la vie, du moins une belle raclée, et le jeune présomptueux revient clopin-clopant à l'emplacement qui lui est réservé.

N'ayant pas su vaincre, les faibles, les moins bien armés pour la lutte, sont réduits au célibat. Ils sont refoulés par leurs congénères, loin dans l'intérieur des terres, en des endroits mal abrités où le soleil n'arrive pas, où les vents froids du nord soufflent en tempête.

Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, ce sont eux qui sont voués à la mort, car les règlements édictés par les hommes sont impitoyables et les célibataires sont seuls frappés et détruits.

Les faiseurs de statistique vous diront que plus de trois millions de phoques tombent assommés tous les ans, sous la matraque des chasseurs.

Pauvres _Bachelors_!

Quelle leçon morale, les phoques donnent aux hommes!

Mais laissons là ces considérations et revenons à Mesdames Phoques, lesquelles ont assisté impassibles aux batailles de leur maître et seigneur.

Peu après son arrivée, Madame Phoque met bas--un seul petit généralement--qui vient au monde couvert d'un duvet laineux. Il y a des centaines d'espèces: MM. les zoologistes vous diront en latin leur nom, genre, famille, succédané, etc...

Baby Phoque est un petit déluré qui prend la mer quelques heures après sa naissance, mais ce sont des précoces pareils à ces bouts d'homme qui jouent du violon à trois ans. Chez les gens raisonnables, Phoquelet attend d'avoir perdu son pelage laineux, ce qui prend bien une quinzaine.

Tous les Babies Phoques vous diront que ce n'est pas un jour de noce, pour eux, le jour où ils perdent leur «bourre». Maman Phoque survient et traîne, par la force, _yes_, gentlemen, par la force, leur progéniture dans les flots. Bêlements, soupirs, rien n'y fait. Maman est impitoyable. A l'eau, à l'eau et flac, elle vous jette son petit qui barbote, qui barbote dans l'eau salée.

Si l'aventure tourne mal Madame Phoque, d'un coup de queue, ramène l'imprudent au rivage. Mais, pour peu qu'il soit intelligent, Phoquelet se débrouille et en peu de temps devient un nageur émérite. Dès lors, il a un nouveau terrain de jeu où il peut batifoler avec les camarades...

*

* *

Dans l'île Saint-Paul, la cité des Phoques, il y a des quartiers, des places, des rues, où chacun va à ses petites affaires et où chacun jouit de la plus stricte liberté, liberté selon la formule la mieux conçue et qui consiste à faire tout ce qui vous plaît, à la condition de ne pas gêner son voisin.

Mais là des animaux commandent et non des hommes.

*

* *

Et quand la saison est finie, lorsque les premières brumes d'automne enveloppent les hautes falaises de Saint-Georges et les cônes volcaniques de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames Phoques et des Babies Phoquelets, se mettent en route vers les mers du Sud.

Des milliers de célibataires--les bachelors, comme disent les marins anglais--qui les années précédentes évoluaient, libres dans la mer libre, ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le flétan et le saumon, ils ne joueront plus sur la crête des vagues en renâclant et sifflant, ils ne se laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par les courants.

Hélas! leurs dépouilles sèchent, depuis des semaines déjà, sur les claies des abattoirs; leur peau, tondue au rasoir, débarrassée des poils raides et couchés, ne garde que la bourre brune qui, entre les mains du faiseur de Londres ou de Paris, deviendra pour les épaules de nos belles ladies de la «loutre marine».

Pauvre _Bachelor_ dépouillé, ta chair, qui est loin d'être savoureuse, a fait les délices de quelques-uns de mes amis Aléoutes ou Innuits, et ta graisse bouillie, fondue, a été échangée aux trafiquants contre quelques dollars ou plus souvent quelques gallons de whisky.

Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le plus sage peut-être de tous les animaux, sert au trafic.

Jusqu'à tes dents que, pour dix cents la pièce, on peut se procurer dans les shops de Seattle et de Vancouver.

Avoir couru le Pacifique de l'île Juan-Fernandez à l'archipel de Pribilov pour finir en breloque sur le ventre tendu d'un bourgeois satisfait, quelle triste destinée! Vrai, ce sont bien là inventions des hommes.

VI

DE L'UTILITÉ DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS

La porte tourne sans bruit. La face camuse de Kotak paraît; il entre avec précaution, puis il m'aperçoit; sa physionomie s'éclaire d'un large rire qui montre ses dents éclatantes. Son nez court et plat semble encore s'élargir, ses yeux se plissent comme une patte d'oiseau.

Kotak fait ses plus belles révérences, il se frotte, tour à tour, l'oreille droite et la narine gauche, ce qui est sa manière de montrer sa civilité.

Les politesses terminées, il s'assied sans façon près de moi, sur le lit de camp où je suis couché tout habillé.

Kotak gratte de l'index son crâne, puis lisse ses cheveux qu'il a roides, drus, luisants et noirs.

Evidemment Kotak a des choses importantes à me dire.

Je lui demande des nouvelles de sa femme, de son père, de son grand-père, de ses trois petits enfants.

Tout le monde va pour le mieux. Les chiens alors? Non, l'équipage est au repos; Doll, qui s'était brisé une patte dans la toundra, est guérie, et Kâa-ka n'a plus ses coliques qui le faisaient se rouler sur la neige en hurlant.

Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami Kotak. Il a sa double jaquette de peau de phoque, celle de dessus porte un capuchon, ses culottes, en phoque également, sont attachées par des courroies de cuir.

Il a chaussé ses hautes bottes dont la semelle est faite de peau de moose, ses gants en cuir de cariboo pendent à sa ceinture.

--Tu pars en expédition?

--Oui.

--Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce flacon de whisky.

Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d'un pouce.

Il se décide tout d'un coup.

--Tu viens avec moi.

--Moi?

--Toi.

--A la chasse?

--A la chasse. On m'a signalé un passage important de phoques.

«Je prends la mer et tu viens avec moi.

Je veux protester. Kotak maintenant parle avec une volubilité extraordinaire.

--Tu ne peux pas ne pas venir. D'abord cela t'intéressera. C'est une joie de chasser le phoque et puis...

--Et puis?

--Et puis, tu ne peux rester seul éternellement; Tounya, qui vit dans la terre, est entré dans ta tête, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui nous protège chassera Tounya. Il est tout-puissant, c'est notre Père. Il a ravi au Chariot, notre grand-père, le poisson pour le donner aux Thlinkits, il offrira à Tounya des présents et Tounya fuira dans sa demeure souterraine.

Si tous les dieux esquimaux s'en mêlent, je n'ai qu'à obéir.

Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak m'arrête.

--Non, non, pas cette chose.

--Pour chasser, il faut un fusil.

--Inutile.

Et Kotak m'explique que les détonations effarouchent les phoques, peureux à tel point qu'ils restent cinq ou six années sans reparaître dans les régions où ils les ont entendues.

Nous sortons. Il me montre alors ses armes: javelines, harpons, lances. Ce sont, assure-t-il, les armes qui ont été données aux Esquimaux par Klouch, le grand maître des sommets, à l'époque où l'homme parlait comme le chien.

Sur la côte, quelques hommes sont assemblés qui préparent des amorces, fourbissent des coutelas ou raclent des peaux avec un grattoir d'ivoire.

Des femmes aussi, vêtues absolument comme les hommes; le capuchon est plus large. C'est là que gîte le dernier-né. Ficelé soigneusement dans une gaine de cuir, seule apparaît la face cuivrée où les yeux bleu tendre s'étonnent.